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Culture et Sport

The Color Line. Derniers jours pour voir l’expo

Lignes de couleurs. Les artistes africains-américains de 1865 à nos jours

Le Musée du Quai Branly propose une reconstruction de l’histoire de l’art africain-américain de 1865 à nos jours, à partir des poteries et des céramiques de l’esclave David Drake, surnommé « Dave the potter », jusqu’aux « Black nudes » de Mickalene Thomas en passant par la « Harlem Renaissance » des années 1920, David Hammons, Jean-Michel Basquiat et bien d’autres. Jusqu’au 15 janvier.

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[photo @ David Hammons, African American Flag, 1990]

Un art contre la ségrégation, un art de la contestation, un art de la revisitation, un art aux multiples visages - célébratif et combatif, imprévisible ou conformiste, selon les circonstances – l’art africain-américain depuis la fin de la Guerre civile s’est constamment engagé à travailler, traverser et transfigurer cette « ligne de la couleur » dans laquelle W.E.B. Dubois, l’auteur de The Souls of Black Folk (1903), identifiait « le problème du XX° siècle ».

Il n’y a pas que le titre de l’expo qui rende hommage à celui que Martin Luther King Jr. avait défini, dans un discours en l’honneur du centenaire de sa naissance, en 1968, comme un « géant intellectuel ». Le parcours consacre en effet toute une section à l’Exposition des Nègres d’Amerique, qui avait été montrée à Paris dans le cadre de l’Exposition Universelle de 1900 et à la conception de laquelle avait participé Du Bois. Fondateur, neuf ans plus tard, de la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP) et rédacteur en chef, à partir de 1910, de son organe officiel : The Crisis. A Record of The Darker Races, Du Bois, à l’époque, enseignait la sociologie à l’Université d’Atlanta.

Pour le pavillon du American Negro Exhibit, dont les œuvres avaient pour but de présenter un récit alternatif à la triste histoire de la ségrégation raciale aux Etats-Unis, Du Bois présenta 363 photos recueillies dans deux albums distincts : Types of American Negroes, Georgia, USA et Negro Life in Georgia, USA. La quantité et la variété des images sélectionnées étaient censées contribuer à dissiper le préjugé « scientifique » sur l’infériorité biologique de la « race Noire » dont se faisaient l’écho les caricatures des « coons », opérettes comico-satyriques singeant les mœurs des Africains-américains, très en vogue à l’époque. A Paris, donc, le visiteur pouvait apprécier un large éventail de « visages nègres traditionnels » destinés à démontrer l’impossibilité de théoriser l’existence de « typologies raciales généralisables ». Pour Du Bois, il s’agissait-là de faire œuvre de « sociologie au sens large du terme » de façon à restituer de manière « systématique et compacte » les conditions de vie passées et présentes des populations africaines-américaines.

Exhibit of American Negroes at the Paris Exposition (1900)

Aux côtés de la vocation militante et combative de Du Bois, le pavillon de l’American Negro Exhibit reflétait également la présence de sensibilité diverses au sein du mouvement antiraciste de l’époque. L’enjeu n’était pas seulement de dénoncer le racisme institutionnel et ses fondements théoriques et culturels mais également de montrer comment en dépit de l’état de ségrégation imposée par les lois Jim Crow, la population noire continuait à cultiver ses rêves d’amélioration de ses conditions d’existence à travers l’éducation et le travail.
L’exemple de la Tuskegee Normal School for Colored Teachers (Tuskegee, Alabama), fondée en 1881 par Booker T. Washington et destinée à la formation des enseignants africains-américains était, de ce point de vue, pionnier. Aujourd’hui, la Tuskegee University figure parmi les plus prestigieuses HBCUs (Historically Black Colleges and Universities), mais lorsque Washington avait été appelé à Tuskegee pour lancer le projet, il n’avait trouvé qu’un édifice en bien mauvais état et une centaine de jeunes désireux de faire cours. Le toit de l’école, dans un premier temps, était tellement mal en point que, les jours de pluie, les élèves devaient se tenir, chacun à leur tour, aux côtés de Washington pour le protéger à l’aide d’un parapluie. Parallèlement, Washington, seul enseignant face à ses étudiants qui, pour la plupart, étaient déjà instituteurs et institutrices, se devait de lever des fonds auprès de la communauté blanche locale de façon à consolider le projet. Un nouveau bâtiment fut construit dans un second temps par les élèves eux-mêmes qui, ce faisant, allaient mêler le travail manuel au travail intellectuel.

Sur le modèle du Hampton Normal and Agricultural Institute, en Virginie, qu’il avait fréquenté en 1872, Washington mit sur pied une école à 360° destinée à faire apprendre à lire, à écrire et à compter, mais également à connaître sa propre histoire et la géographie ainsi qu’à cultiver, coudre, cuisiner, fabriquer des briques et à travailler le bois. Innovants, bien que loin d’être révolutionnaires, les exemples de Hampton et de Tuskegee furent immortalisés et mis en valeur dans le cadre de l’American Negro Exhibit.

En 1899, le Hampton Institute avait confié à une talentueuse photo-journaliste la tâche de tirer le portrait des étudiants et de la vie dans les salles de classe. Frances Benjamin Johnston (1864- 1952), en 1893, était déjà suffisamment connue pour être citée dans un article consacré aux « Women Experts in Photography » publié par Clarence Bloomfield Moore sur Cosmopolitan. En 1894 Frances B. Johnston avait inauguré son propre atelier et studio de photographies à Washington, conduisant le Washington Post à la qualifier, une année plus tard, comme la « seule femme dans la profession de la photo en ville ».


Frances B. Johnston, Self Portrait (as New Woman), 1896, Washington, DC

Plus de 150 de ses clichés furent sélectionnés pour être envoyés à l’Expo parisienne où ils connurent un grand succès.
Lors de publication posthume de ces photographies dans le Hampton Album. 44 photographs by Frances B. Johnston from an album of Hampton Institute, en 1966, en plein mouvement de contestation africain-américain, l’écrivain et artiste Lincoln Kirstein, qui avait redécouvert ces photos, soulignait néanmoins dans son introduction les aspects les plus critiquables et controversés du reportage de Johnston, en dénonçant notamment son caractère assimilationniste, cet « idéal victorien érigé en critère auquel toutes les tribus et les nations les plus sombres sont censées aspirer ». Tout ceci reflétait en effet parfaitement les ambitions du Hampton Institute, reprises notamment par son élève le plus connu, Booker T. Washington mais remises en cause, par la suite, par W.E.B. Du Bois et d’autres militants de la cause antiségrégationniste.

Du Hampton Album de Frances Benjamin Johnston :












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