Politique

La « révolution numérique ». Un pas de plus vers la généralisation de la précarité ? #NOÉ

Macron 2. Bercy remet le couvert

Publié le 9 novembre 2015

Damien Bernard

Lors d’un show digne de Steve Jobs ou Mark Zuckerberg, Emmanuel Macron a présenté ce lundi 9 novembre les grandes lignes du futur projet de loi baptisé « NOÉ », acronyme pour « nouvelles opportunités économiques ». Également connue sous le nom de « Macron II », la loi sera présentée en janvier au conseil des ministres, a annoncé le ministre de l’économie.

Devant un parterre de chefs d’entreprise, fondateurs de start-up, étudiants et autres entrepreneurs de l’économie numérique réunis à Bercy, Emmanuel Macron a levé le voile sur une feuille de route de la loi « NOÉ », dont il ne dévoilera les premières mesures concrètes qu’à la mi-décembre, soit après les élections régionales. Ces grandes lignes en disent pourtant long sur les velléités du gouvernement.

Un projet de loi présenté mi-décembre

Emmanuel Macron ne dévoilera ses premières mesures concrètes que mi-décembre. Et il faudra patienter jusqu’à mi-janvier pour connaître l’ensemble du projet de loi. Un hasard du calendrier ? Pas vraiment. Il s’agit pour Hollande et son gouvernement, échaudé par les trois 49-3 abattus pour faire passer en force la loi « Macron I », de ne pas faire trop de vague avant les élections régionales et limiter la casse face à la droite et à l’extrême droite.

Après le bulldozer du 49-3, dont le coût politique a semblé trop élevé à Hollande et son gouvernement – coût reflété en partie par son impopularité record – , avec les élections de 2017 en vue, c’est maintenant la méthode « douce » qui prime. « Je ne sais pas quelles sont les bonnes réformes, peut-être même qu’il n’y en a pas. », déclare le ministre de l’économie. Un changement brusque dans la méthode qui transparaît aussi dans le nom de code choisi, un « #noé » sûrement moins rebutant qu’un « Macron II » aujourd’hui très fortement connoté.

Macron devant un parterre de patrons

Après les interventions d’une dizaine d’entrepreneurs, dont les patrons de Blablacar – Frédéric Mazzella – et de la biotech Eligo Bioscience – Xavier Duportet – , en guise d’introduction, Macron a clairement signifié l’urgence de la réforme. « Tous les secteurs sont touchés et cela est en train de s’accélérer formidablement, a averti le ministre de l’Économie. Lutter contre ces changements parce qu’ils font peur serait une erreur profonde. Il faut au contraire profiter des nouvelles opportunités qui s’ouvrent à nous. »

Le ministre de l’Économie, convaincu que la France doit « faciliter l’émergence d’entreprises disruptives » pour éviter qu’elles « ne viennent de l’extérieur et pas de chez nous », a commencé par dévoiler le contenu de sa riposte. « Le capital, c’est la clé », a-t-il ajouté, les start-up du numérique ayant dès leur création vocation à « penser mondial ».

« On n’a pas très bien réussi en France la bataille de la robotisation », a estimé M. Macron. Il s’agit donc de ne pas rater celle de la numérisation en cours qui présente « un potentiel immense pour la France en termes d’activité et d’emploi », a-t-il rajouté, et ce pour ne pas répéter la même erreur avec la digitalisation.

En avant toute vers le numérique. Une urgence pour les exploités ou pour le patronat ?

Il est clair que pour le gouvernement, l’urgence n’est pas le chômage mais bien de rattraper le retard du capitalisme français dans son « virage numérique », et ce notamment face à la concurrence internationale qui se veut plus que féroce. Notamment celle qui vient des États-Unis, dont les géants Google, Amazon, Microsoft et Facebook trustent les marchés.

En cela, la visite du ministre de l’Économie dans l’entreprise Deezer – la plateforme d’écoute de musique en ligne – n’a pas été choisie par hasard. Cette start-up du numérique « franco française », créée en 2007, a connu un développement fulgurant, passant de l’emploi de 46 salariés en 2010, à plus de 300 aujourd’hui. A l’inverse de nombre de ses sœurs rachetées et passées sous giron américain, comme Wit.ai racheté par Facebook, Deezer lui est resté sous drapeau français, et le gouvernement entend bien en faire sa vitrine.

Tandis que la plupart des fleurons de l’industrie, symbole du capitalisme de « rente » à la française, sont comme Alcatel et Alstom passés sous giron étranger et que d’autres comme Areva sont en passe d’être rachetés à la découpe, Hollande et son gouvernement tentent de donner de nouvelles perspective à un capitalisme français bien moribond. Pour cela il faut notamment encourager le patronat à investir dans le « numérique », borné qu’il est à profiter de sa rente et de sa situation de monopole, loin de risquer son capital dans le contexte d’une crise qui n’en finit plus.

Après avoir donné des gages au patronat français, sur la « baisse du coût du travail » avec la loi « Macron I » et sa nouvelle « architecture du code du travail », il s’agit pour Hollande et son gouvernement de trouver de nouveaux relais de croissance. En l’occurrence de nouvelles sphères d’investissement capitaliste, l’encourageant ainsi à « relancer l’économie française » tout en profitant d’une nouvelle vague de précarisation et de « flexibilisation du travail » dont il accompagnera la loi.

Le modèle du « BonCoin ». Un encouragement à la généralisation de la précarité ?

Le ministre de l’Économie veut préparer l’économie française à « ne pas rater » la bataille du numérique, et s’attaquer au passage aux « corporatismes » et au « statu quo ». Par ses déclarations, le ministre de l’Économie résume parfaitement la situation. Pourquoi ne pas faire d’une pierre deux coups ? D’un côté, il s’agit de se montrer « moderne » et de se tourner vers l’avenir, et ce pour le plus grand profit du patronat français ; de l’autre il faut tout de même profiter de l’occasion pour « généraliser » le statut d’auto-entrepreneur, un statut que les salariés plébisciteraient mais que la réglementation empêcherait.

Dans la foulée de sa visite chez Deezer, c’est maintenant dans les locaux du BonCoin que le ministre entend démontrer par des cas pratiques la « réussite » du modèle de l’auto-entrepreneuriat. Et LeBonCoin n’a pas attendu Macron et les changements de la loi pour expérimenter grandeur nature, la généralisation de la précarité à outrance. Le BonCoin a créé à sa façon les bases concrètes d’un nouveau statut que Macron appelle à grand mot, le statut du « professionnel de proximité » qui permettrait à des personnes sans bagage précis d’accomplir des « tâches élémentaires ».

LeBonCoin, ce sont des centaines de milliers de gens à qui la plateforme internet permet de travailler et dans la majorité des cas, de survivre avec un revenu d’appoint, et ce en marge de tous les statuts officiels. Aucun contrat n’est signé quand un particulier vient monter une étagère, charger un frigo ou descendre des planches. Pas de contrat signifie aussi, généralement, l’absence de déclaration aux organismes sociaux, impliquant de fait que ce travailleur, engagé dans un rapport salarial déguisé, n’a pas d’assurance maladie, d’assurance chômage ni de retraite, et qu’il doit en l’occurrence capitaliser par lui-même.

Les revenus dépassent rarement les 900 euros en moyenne, il s’agit d’une véritable économie parallèle dont le ministre veut s’inspirer pour « libérer les énergies ». Pour généraliser la précarité et encourager le patronat à aller dans cette voie, le ministre entend faciliter l’accès à certains métiers, comme par exemple dans le bâtiment, secteur où un niveau CAP est exigé, et ce « y compris pour effectuer de simples travaux ou de petites réparations ». Il entend aussi créer un nouveau statut : celui du « professionnel de proximité » qui permettra d’étendre à bien d’autre secteurs de l’économie les pratiques du BonCoin et ce au nom d’un « renforcement de l’égalité des chances », et donc de l’égalité à la précarité pour tous.

Fonds de pension à la française pour mieux privatiser les retraites ?

Le ministre de l’Économie a ensuite dévoilé plusieurs mesures qui figureront dans le projet de loi. Face au manque de capitaux de certaines start-up françaises, il a appelé à adapter les structures de financement et annoncé que le gouvernement envisageait la création de « fonds de pension à la française » pour canaliser une partie de l’épargne vers les secteurs concernés. « Il faut ramener le capital qui est celui de nos épargnants vers le financement de l’économie réelle. »

Pour cela, « il faut développer une forme de fonds de pension à la française, et adapter le cadre fiscal, et c’est cela aussi que je vais proposer dans les prochaines semaines », a déclaré le ministre de l’Économie, sans plus de précisions.

Dans la continuité de son offensive sur les retraites avec la complicité de la CFDT, le gouvernement ouvre enfin les voies d’une revendication de longue date du MEDEF, la privatisation des retraites aux travers de fonds de pension à la mode américaine. Le premier volet, dans la logique des contre réformes des retraites de Sarkozy en 2010, consiste à réduire les pensions et à allonger la date de départ à la retraite, jusqu’à rendre nécessaire pour les travailleurs de commencer à piocher dans leurs réserves. Il s’agit de détricoter progressivement cet acquis du mouvement ouvrier, fruit des luttes.

Pour le second volet, il s’agira, avec les fonds de pension et la généralisation du statut d’auto-entrepreneur, de généraliser la retraite par capitalisation individuelle, pour donner au patronat de nouvelles sources de financement « dédiée à l’économie réelle ». Ainsi, dans la continuité de la nouvelle architecture du code du travail, le gouvernement tente de donner de nouveaux gages au patronat : « coût du travail », démantèlement des 35h, retraite par capitalisation, nouvelles sphères d’investissement... Des perspectives fleurissantes qui démontrent une fois de plus qu’Hollande et son gouvernement sont bien au garde à vous pour apparaître comme le meilleur complice du patronat en 2017.