Politique

Ecran de fumée

NKM, et le Nouveau "Koufarisme" Médiatique de la droite

Publié le 14 septembre 2016

Nathalie Kosciosko-Morizet, candidate à la primaire de la droite et du centre, n’a visiblement pas froid aux yeux, ni peur du ridicule. En juillet dernier, pour se « démarquer » de ses adversaires politiques, NKM avait lancé une pétition dans laquelle elle proposait un projet de loi visant à interdire en France le salafisme, courant sunnite rigoriste prêchant le retour à l’islam des origines. Au-delà de ses formules malheureuses qui, à n’en pas douter, tendent toutes vers une généralisation à outrance et une islamophobie à peine voilée, un nouveau mot étrange semble également s’être glissé dans le texte accompagnant la pétition, un mot totalement inconnu au bataillon. Et pour cause, celui-ci n’existe tout simplement pas... De ce curieux néologisme, que NKM assume encore aujourd’hui avec fierté, faut-il y voir juste le simple signe d’une bourde intellectuelle ? Ou plutôt la stratégie d’un bombardement idéologique profondément xénophobe, destiné à polariser toujours un peu plus les débats sur les questions identitaires, quitte à inventer de nouveaux concepts fumeux ? Les deux, assurément.

Paul Carson-Saher

Souvenons-nous de ce canular littéraire datant de 2010, dans lequel un certain philosophe avait cru bon de s’appuyer sur le « botulisme », ce courant de pensée issu de l’écrivain Jean-Baptiste Botul, auteur d’un prétendu essai biographique sur Emmanuel Kant. En vérité, l’auteur n’était autre qu’un simple personnage fictif, forgé de toute pièce par Frédéric Pagès. Un prix spécial récompense chaque année ceux qui se laissent encore avoir par le canular, et BHL avait eu droit à sa palme d’or cette année-là. Bien évidemment, l’histoire prête à sourire, mais de BHL à NKM, il n’y a pas que le nombre de lettres qui se ressemble...

Revenons-en au « Koufarisme ». Sur le site de la candidate, la pétition intitulée « Déclarons le salafisme politique hors-la-loi » s’accompagne d’un texte introductif, dans lequel nous pouvons lire la phrase suivante : « Le terrorisme qui frappe avec horreur notre France depuis des mois, prospère sur un terreau fertile : les idéologies salafistes radicales telles que le koufarisme, le wahhabisme, le takfirisme ou le djihadisme. »

Une phrase à peine ambitieuse, tantôt lyrique, tantôt dramatique, mais qui installe d’ores et déjà le traditionnel climat d’insécurité profonde entretenu par bon nombre de personnalités politiques, instrumentalisant sans complexe les mécanismes de peur face à l’inconnu, tout en recouvrant le tout d’un semblant de cohérence qui se veut intelligent. Une pratique somme toute assez habituelle dans les discours de droite en période électorale. Bien évidemment, le contexte actuel est particulier, et il faut redoubler d’ingéniosité pour marquer davantage les consciences. C’est donc à travers cette grossière énumération de sous-courants salafistes que NKM aime s’improviser experte de l’islam et du Moyen-Orient, en récitant notamment tous ceux qu’elle pense connaître... Y compris ceux qui n’existent pas. Une posture fallacieuse qu’elle se plaît pourtant à entretenir, en affirmant avoir passé beaucoup de temps avec de nombreux « spécialistes » en la matière. Rien que ça.

En vérité, de cette suite de mots, l’effet en devient finalement risible : on ne sait plus si l’on doit jouer au jeu de l’intrus, où si l’on doit vraiment prendre NKM au sérieux.

Sur le « koufarisme » en tant que tel, NKM tente malgré tout de se justifier : selon la candidate, ce terme serait en réalité « récent et expert, employé de façon croissante dans les milieux associatifs spécialisés dans la lutte contre la radicalisation politico-religieuse et les idéologies de rupture ». Autrement dit, le saint Graal de tous les concepts utilisés par la classe dominante, capable à la fois de concentrer en un seul point toute leur charge réactionnaire et islamophobe, mais aussi de justifier les pires idées au nom d’un néologisme tombé du ciel. Par ailleurs, comme pour enfoncer le clou, l’on précise de manière spirituelle que le terme découlerait de l’arabe « kafir » (« koufar » au pluriel) pour désigner les mécréants, soit ceux qui ne croient pas en Allah. Autrement dit, le koufarisme serait une posture doctrinale qui consisterait à rejeter tous les mécréants de manière systématique, au nom du dieu de l’islam. Du pain béni pour les "protecteurs de la République", qui voient dans ce concept une menace à combattre férocement. Un petit miracle pour la droite en somme, qui n’attendait plus que ça pour les élections. Et un miracle pour NKM aussi, qui aurait enfin sauté le pas pour s’ouvrir au monde et s’initier peut-être à la langue arabe, qui sait ?

NKM... et les autres


Dans ce périple linguistique, NKM n’est pourtant pas seule. Des avis contradictoires ont déjà émergé sur la question, allant de spéculations en spéculations. Pour l’entourage de la candidate, la notion de koufarisme existe bel et bien, s’agissant avant tout d’une « idéologie politique de rupture avec les valeurs républicaines », notion rarement usitée, mais néanmoins pertinente. Mais si la polémique avait autant enflé dernièrement, c’était surtout pour « déprécier le propos » politique de NKM, et non pas pour « affronter l’idée en face ». Forcément, on aurait dû s’en douter...

Patrick Amoyel, psychanalyste controversé, fondateur d’Entr’Autres - association niçoise de déradicalisation - et promoteur de la notion, affirme quant à lui que le terme est « né cet été dans des colloques psycho-sociologiques » et qu’il circule, plutôt officieusement. Une affirmation relativement floue, mais difficile de s’y retrouver parmi les experts. NKM serait-elle également à la pointe des débats universitaires en la matière ?

Ce n’est en tout cas pas l’avis de Gilles Kepel, écrivain et spécialiste de l’islam et du monde arabe. Pour lui, le takfirisme suffisait déjà très largement pour décrire ce même phénomène de séparation, inutile donc d’en rajouter avec le koufarisme. Mais qu’il se rassure, le snobisme sémantique de NKM n’a pas manqué de faire ricaner les réseaux sociaux qui, pour le coup, se sont d’une certaine manière « intéressés » à cette fameuse pétition, mais non pas pour des convictions politiques.

Néanmoins, la finalité reste préoccupante car, même si NKM y a peut-être laissé quelques plumes, les débats – qu’ils soient d’expert ou non – ont quand même gravité un certain temps autour de cette « subtilité terminologique », posant ainsi les bases du futur débat sur l’identité nationale, que bon nombre de candidats de droite attendent avec impatience. Mais à ce stade, il s’agit surtout de se demander à qui profitera le plus une telle tournure ? Car en vérité, parmi les rares personnes à avoir utilisé le terme « koufarisme » avant NKM, un certain Pierre Sautarel, fondateur du site d’extrême droite Fdesouche.com, l’avait déjà utilisé le 22 janvier 2015, sur Twitter : « L’EI c’est un peu la légion des volontaires français contre le Koufarisme... » NKM n’a fait en définitive que le mettre au goût du jour peu de temps avant les présidentielles, creusant davantage le sillon de tous les théoriciens d’extrême droite, jonglant sans peine entre la théorie du grand remplacement ou celle de la remigration, des théoriciens plus que jamais prêts à débattre à l’aide de leur candidate frontiste sur un terrain qu’ils ne connaissent que trop bien.

En attendant, pour cette année 2016, nous attribuons d’ores et déjà le prix « Koufar » à Nathalie Kosciosko-Morizet, pour sa manœuvre réactionnaire en apparence ratée, mais au final plutôt réussie. Elle l’a bien mérité.