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Jeunesse

Sois bourgeois ou casse toi

ParcoursSup à Lyon2 : des attendus locaux pour une fac d’élite

Alors qu’une mobilisation de professeurs d’université semble prendre forme pour s’opposer à la sélection à l’université, la découverte des « attendus locaux » de ParcoursSup est un véritable rappel à ce que peut être la violence symbolique d’une classe décidée à rétablir une distinction que la prétendue « massification » de l’université semblait pouvoir menacer.

A ce titre,les attendus locaux de la licence de Droit mention « Administration économique et sociale » de l’université Lyon 2 constituent un modèle de mépris de classe. Dans ce texte, l’écriture inclusive se mêle à la volonté affirmée d’exclure tous ceux qui ne disposeraient pas d’une solide culture littéraire, caractéristique des dominants.

Les attendus sont remplis de phrases compliquées, et de compétences totalement déconnectées de la réalité de ce que peut être un bachelier. L’étudiant doit pouvoir « allier capacité d’abstraction et esprit pratique, technicité juridique et interdisciplinarité », se reconnaître comme un « être sociable qui ne sacrifie jamais les singularités », ou encore maîtriser « les langues étrangères (au moins une) afin d’embrasser la globalisation juridique. » Qui sort bilingue du lycée en France aujourd’hui ? A qui s’adressent de tels attendus ? La réponse est claire, pour la fac de Lyon 2, c’est : sois bourgeois ou casse toi.

L’auteur.e égrène les références sans citer explicitement les livres ou les auteurs. Ainsi on parle de « Frédéric Moreau ou Eugène de Rastignac préparant leurs examens, tous deux las de mémoriser les articles du Code sans réfléchir à rien (…) », de « Mesdames Arnoux ou de Nucingen » ou encore de « Winston Smith confronté à Big Brother (…). » Un tel procédé vise clairement à évoquer chez le lecteur cultivé un ensemble de symboles issus de la culture légitime : Flaubert, Balzac, Stendhal… Ces références ne servent à rien, elles sont seulement exhibées par l’auteur.e comme un chien marque son territoire.

Le texte est ainsi typique du rapport bourgeois à la culture, un ensemble de connaissances qu’on exhibe comme des preuves de son appartenance à la classe dominante. Les attendus locaux de Lyon2 n’ont donc aucun autre objectif que de faire sentir au jeune qui les lirait que cette licence n’est pas pour lui. C’est cette idée que résume la notion de "violence symbolique", construite par Bourdieu et Passeron à la fin des années 1960 à l’occasion d’une étude... sur la reproduction des inégalités sociales par l’école. La violence symbolique repose sur l’imposition par les dominants de catégories de perception qui légitiment leur domination. Ainsi, en s’appuyant sur des références issues de la culture légitime, dont l’accès est barré aux classes populaires, l’auteur.e du texte s’adresse aux bourgeois lettrés autant qu’aux enfants d’ouvriers. Aux premiers il dit "vous êtes chez vous", aux seconds il dit "si vous ne comprenez pas de quoi je parle, c’est que vous êtes probablement au mauvais endroit."

Ce texte est donc très révélateur de ce qu’est ParcoursSup. Un outil pour remettre un peu de l’ordre à l’université, et lui permettre de jouer le rôle qui a toujours été le sien, celui de reproduire les classes dominantes, et, à la marge, des travailleurs qualifiés à exploiter. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard s’il s’agit ici d’une licence AES. En effet, comme le note la sociologue Sandrine Nicourd, cette filière est emblématique de la démocratisation scolaire et "accueille massivement les bacheliers issus des milieux populaires et les titulaires des bac technologiques et professionnels". La bourgeoisie semble donc vouloir explicitement revenir sur les promesses de dupe qu’elle avait faite aux classes populaires. Celles d’une société égalitaire, d’une ascension sociale, d’un ruissellement des richesses, d’une sécurité de l’emploi. Rien de cela n’arrivera, et le gouvernement Macron a au moins le mérite de le dire haut et fort. A nous d’en tirer les conséquences.




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