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Politique

Du droit à l’éducation au privilège de classe

Plan Vidal, réforme Blanquer : retour vers la ségrégation scolaire des années 1960

Que ce soit pour passer « Parcoursup » ou la réforme du lycée et du Bac, les ministres macroniens, Jean-Michel Blanquer pour l’Education Nationale, et Frédérique Vidal pour le supérieur, s’appuient sur les travaux sociologiques établissant l’existence d’une reproduction – réelle - des inégalités à l’école et dans l’université. Leurs solutions ? Exclure une plus grande partie du corps social de l’université, développer un système d’enseignement à deux vitesses, rebâtir peu ou prou le système éducatif duale des années 1960, la privatisation en plus.

L’inégalité à l’école, une fatalité ?

De l’école de « La reproduction » sociale décrite par P. Bourbieu et J-C Passeron en 1970 à l’analyse des paradoxes de la méritocratie et de l’égalité des chances par M. Duru-Bellat et François Dubet plus récemment, la sociologie sur l’école s’est attelée à décrire – mais aussi à dénoncer – le régime d’inégalités la traversant : conversion de l’héritage sociale en mérite scolaire, maintien de l’inégalité des chances à l’école en dépit des politiques scolaires visant à la contredire, grande emprise du diplôme et de la réussite à l’école sur les trajectoires sociales… Cette question de l’inégalité à l’école a été régulièrement mise à l’agenda politique et médiatique avec les résultats des enquêtes internationales PISA, la France apparait comme la championne des inégalités à l’école. En effet, les enfants issus des milieux favorisés y réussissent mieux que la moyenne de l’OCDE, tandis que ceux issus de milieux défavorisés sont parmi les plus mauvais. L’école française, à l’image de la société, est très profondément marquée par les inégalités. Et c’est de plus en plus ces dernières qui sont pointées du doigt par les sociologues de l’éducation : l’amélioration de l’égalité des chances à l’école ne passe-t-elle pas par une réduction des inégalités économiques et sociales d’origine ? Comment obtenir une école égalitaire dans une société qui l’est de moins en moins ?

Depuis les années 1960, dans les suites du mouvement de 1968, l’accès à l’enseignement secondaire et au supérieur a été considérablement élargi, dans le premier objectif d’améliorer le niveau de qualification générale de la population dans un contexte de spécialisation et de tertiarisation des emplois. Mais aussi dans un contexte où le rapport de force avec le capital était davantage disputé par les salariés. Sans pour autant parvenir à « démocratiser » l’accès à l’éducation, il y a bien eu massification de l’enseignement secondaire et de l’université et ouverture relatif aux classes populaires. Et si les inégalités sociales ont continué à se reproduire à l’intérieur du système scolaire, les classes populaires n’en étaient, tout du moins, plus formellement exclues.

L’école de l’après 68 : une démocratisation inachevée

Cette question – de l’inégale réussite des élèves à l’école et des étudiants dans le supérieur – a été à plusieurs reprises saisie par les politiques éducatives. D’abord dans l’objectif de les réduire. Dans les années 1970, avec la loi Haby qui met fin à la séparation entre les Collèges d’Enseignement Technique (CET), destinés aux enfants des classes populaires, et les Collèges d’Enseignement Secondaire, anciens « petits lycées » et instaure le Collège Unique. Comme le souligne Leïla Frouillou, maitresse de conférence en sociologie à l’université de Nanterre, sur le plateau de Médiapart, « le principe du collège unique consistait en avancer le tronc commun le plus loin possible pour limiter les inégalités ». Dans les années 1980, après l’ouverture aux enfants des classes populaires (création du bac technologique en 1968 et du bac professionnel en 1985) d’un lycée qui reste fortement ségrégué par filière, des mesures de discriminations positives, avec l’instauration des Zone Education Prioritaire, béquille d’un système aujourd’hui remise en cause, ont pour objectif de résorber l’inégalité des chances en attribuant davantage de moyens dans les établissements accueillant des élèves issus des milieux plus défavorisés. Bien évidemment ces politiques ne sont pas parvenues à éradiquer la reproduction des inégalités sociales à l’école, même si elles ont contribué à les réduire à la marge, dans un contexte d’accroissement des inégalités économiques et sociales à partir des années 1980. Entre 2010-2012, en moyenne ce sont 30% des enfants d’ouvriers et d’employés âgés de 25 à 29 ans qui obtiennent un diplôme du supérieur contre 65% pour les enfants de cadres et de professions intermédiaires. Et depuis les années 2000, cette – légère – dynamique instaurée par les mesures de massification scolaire et d’accès à l’enseignement supérieur à la fin des Trente Glorieuses est à l’arrêt. L’inégalité à l’école n’en reste pas moins à l’affiche des discours éducatif pour vanter les réformes. Mais sous couvert d’adaptabilité des enseignements aux spécificités des élèves, d’individualisation du suivie, elles portent le plus souvent le renforcement de ces inégalités autant sociales qu’entre établissements.

La question de l’inégalité à l’école détournée, du primaire à l’université

Vincent Peillon, ministre de l’Education Nationale sous Hollande, avait lui-même utilisé cet argument pour faire passer, en 2013, la loi de refondation et d’orientation à l’école, qui donnera lieu par la suite à la refonte des rythmes scolaires dans le primaire, puis à la réforme du collège en 2015, avec la ministre Najat Vallaud-Belkacem. Avec aujourd’hui les conséquences que l’on connait en termes d’accroissement des inégalités entre les établissements. Pour ce qui est du primaire, les activités périscolaires ouvertes par la réforme des rythmes scolaires, tributaires du financement des mairies et des parents, voient leur qualité varier selon la plus ou moins grande dotation économique des mairies et des parents, tandis que le volume d’heure d’enseignement à la charge de l’Etat a baissé. Pour les collèges, c’est la même logique : sous couvert d’un renforcement de l’interdisciplinarité et de l’autonomie des établissements, c’est une offre locale d’enseignement qui s’est peu à peu mise en place, d’autant plus dégradée dans les établissements sensibles qu’elle s’accompagne aujourd’hui d’une baisse généralisée des moyens.

Avec la réforme Blanquer sur le lycée et le plan Vidal, il est officiellement question de résoudre le taux d’échec à l’université en renforçant l’orientation des élèves et futurs étudiants. L’inégale réussite des bacheliers selon leur milieu se trouve ici résolue par un meilleur « triage » des élèves à l’entrée. Et avec la réforme du lycée, celui-ci devra se faire dès la seconde, au second semestre, par le choix des enseignements déterminants pour la suite de la scolarité au lycée comme pour le supérieur. Il pourrait même être fait plus tôt. Dans sa vidéo de communication à destination des enseignants du lycée, Jean-Michel Blanquer a dit vouloir instaurer un test de niveau dès l’entrée en seconde. Le triage systématisé, sur la base du niveau de 3ème donc. Avec le développement des majeurs-mineurs, le lycée proposera un enseignement à la carte. Or, comme le constate Leïla Frouillou, « plus on met de modularité, plus on met de stratégies possibles et plus ça fonctionne en faveur des personnes qui ont l’information, le capital scolaire et le capital social ».

Cette modularité va jouer sur la différenciation des lycées, qui auront la possibilité d’offrir, selon leurs moyens et leur public, leurs propres menus d’enseignement. A cela s’ajoute la question du contrôle continu et de la mise en place du « bac local » qui devrait renforcer davantage les inégalités déjà existantes, entre les lycées dont le classement et l’offre de formation sera prise en compte par Parcoursup, la plateforme de sélection à l’entrée à l’université.

Du droit à l’éducation au privilège de classe

Avec la réforme Blanquer, la dynamique des inégalités à l’œuvre au sein des lycées ne va faire que se renforcer, en orientant et triant sur le volet les élèves dès la rentrée de seconde, renforçant ainsi la ségrégation dans le choix des majeurs ; puis entre les lycées eux-mêmes en instaurant une logique de différenciation et de compétition entre différents établissements d’un secteur. Autant de « lycées poubelles » qui seront désavantagés dans la sélection à Parcoursup ; autant de stratégies d’évitement de la carte scolaire et de développement d’une offre de lycée privée. Une offre de lycée duale, lycée d’élite ou privé ouvrant vers les universités publiques d’excellence ; lycée publique dévalorisé pour obtenir le niveau minimal, ouvrant vers une université publique de seconde zone ou encore vers une université privée qui regardera avec moins d’attention le niveau scolaire que le portefeuille du client, pour les plus chanceux. Un système qui se voit déjà en Grande Bretagne, aux Etats-Unis ou au Brésil, où les portes d’un lycée public ne permettent pas d’accéder aux universités publiques qui tirent leur vivier de recrutement dans les lycées privés et huppés des centres urbains.

Ainsi, c’est un retour vers un système d’éducation des années 1960 que nous propose Jean-Michel Blanquer et Frédérique Vidal, où l’enseignement généraliste et de qualité était réservé aux enfants des classes dominantes. Avec pour la nouveauté, l’introduction d’une dose de privatisation et de marché. Pour beaucoup, ce scénario tient encore de la science-fiction. Mais les dynamiques à l’œuvre, tout comme le rapport Gary-Bobo, prouvent qu’il n’est pas si éloigné.




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