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Culture et Sport

Les cahiers d'Oncle Fredo

Quand les footballeurs soutiennent les grèves ouvrières

L’arrivée de Cristiano Ronaldo à la Juventus pour 100 millions d’euro illustre à merveille combien le football moderne et son industrie spectaculaire sont déconnectées du monde des exploités. Face à ce petit cadeau que s’octroie la famille Agnelli, alors que de nombreux ouvriers vont se retrouver au chômage technique, l‘USB – union des syndicats de base – des usines FIAT a appelé à la grève. A l’inverse, combien de footballeurs ont soutenu des ouvriers en grève ? Hors du sport travailliste, on a eu beau fouiller, même s’ils sont quelques-uns, bien souvent très attachés à leurs origines prolétaires, ils ne courent pas les rues. Petit tour d’horizon.

Brian Clough renforce le piquet lors de la grève des mineurs de 1972

« Cloughie » est connu comme le manager emblématique de Nottingham Forest. Lors de la grève des mineurs de 1972 – la première grève officielle depuis près de 50 ans – il était coach de Derby County.

Le NUM, syndicat des mineurs, entre en conflit avec la direction nationale des charbonnages. Il revendique une augmentation de salaire de 43%. Au fil des semaines, la grève se durcit. Le moment clé de cette grève est connu comme la « Bataille de Saltley Gate » à Birmingham, où plus de 30 000 ouvriers de différents secteurs firent céder la police pour bloquer le site de production de gaz de Saltley Coke Works.

Un jour, Gordon Butler, délégué du NUM sur le piquet de grève de Spondon Power Station, près de Derby, vit débouler plusieurs voitures et minibus. Brian Clough en sortit le premier demandant à causer au « responsable » du piquet. « Je vous ai amené quelques joueurs de l’équipe de Derby County en renfort » dit-il. Puis, à ses joueurs qui allaient, quelques mois plus tard, devenir champions d’Angleterre, il ajouta : « Les gars, restez ici et discutez avec ces mineurs, vous verrez comme ils en bavent. Je veux que vous compreniez la chance que vous avez par rapport à ces gars qui doivent descendre dans les entrailles de la terre pour gagner leur croûte. Je vous laisse et quand je l’aurai jugé nécessaire, je demanderai au bus de venir vous chercher. » Les joueurs s’étaient mêlés aux mineurs une bonne partie de la journée. Peu après, Clough avait fait envoyer aux grévistes des billets pour assister au match de Derby County1.

En 84, il remit ça en défilant avec les mineurs du Nottighamshire en grève et déclara dans les médias : « Tous les supporters de football issus de la classe ouvrière devraient faire une donation au fond des mineurs. » Engagement qu’il a tenu jusque dans les années 90 manifestant contre la fermeture des derniers puits.

Le don de Paul Breitner aux grévistes de la fábrica Standard en 1974

L’année 74 a des odeurs de fin de règne en Espagne. Franco n’est pas encore tout à fait crevé, mais son agonie se passe tranquillement après 35 années de dictature militaire. Le pays prépare ce qui s’appellera la « Transition démocratie ». Mais ça n’empêche en rien l’exécution du révolutionnaire Salvador Puig Antich, passé par le supplice du garrot, héritage de la Sainte-Inquisition. Sur le plan économique, l’Espagne – dont une grande partie des ressources énergétique dépend de l’importation – est impactée par le choc pétrolier de 1973. Cette période est marquée par de très nombreuses grèves ouvrières dans les grandes villes du pays, notamment dans la métallurgie, alors que le droit de grève est toujours officiellement interdit.

C’est lors de cette vague de luttes sociales que les grévistes de l’usine Standard s’invitèrent à un entraînement de l’équipe du Real Madrid, pour demander aux joueurs de se solidariser en contribuant à la caisse de grève. Ils prirent contact avec Amancio, alors capitaine, pour faire le lien avec les autres joueurs de l’équipe. Amancio en a parlé à ses coéquipier. Les joueurs ont poliment refusé, arguant le fait que « sans autorisation du club, ils ne peuvent prendre une telle décision ». Tout au plus, ils leur offrirent quelques ballons pouvant servir de lots lors d’une rifle de soutien. Paul Breitner qui professe son admiration de Marx, Mao et Lénine, ne se débina pas et donna sans hésiter 500.000 pesetas aux grévistes. Il s’agissait d’une somme importante à l’époque.

Quand cette information arriva aux oreilles de la direction du club, il fut convoqué et reçu par José Luis López Serrano, Raimundo Saporta et Antonio Calderón. Ce dernier lui dit : « Sais-tu qu’en Espagne toute grève est illégale ? » Breitner lui retorqua : « Moi, avec mon argent, je fais ce que je veux ! »

Le club fit en sorte que cette histoire ne sorte pas et se tasse avec le temps. Après tout, le droit de grève allait bientôt être rétabli.

Jock Stein et la grève des mineurs anglais de 1984-85

Jock Stein développa son sens aigu du collectif et de la solidarité dans les mines de charbon du Lanarkshire où il travailla une partie de sa jeunesse. « Tu descends au fond de cette fosse, à un mile de profondeur. Tu vois que dalle. Le gars à côté de toi, tu ne sais même pas qui c’est. Pourtant, il est le meilleur ami que tu n’auras jamais. » Ces valeurs là le suivront toute sa carrière et signeront la marque indélébile qu’il a laissé dans le cœur et la mémoire des supporters du Celtic Glasgow dont il porta le maillot de 1951 à 1957 et dont il fut le charismatique manager de 1965 à 1978.

Son passé de mineur en fit un indéfectible soutien des grévistes contre les restructurations de Thatcher. Il ne manquait pas une occasion d’invectiver les « scabs », du nom des anti-grévistes. La grève dura un an – de mars 84 à mars 85 – et le soutien financier était un aspect important pour aider les mineurs à tenir, d’autant qu’affamer les grévistes était une stratégie assumée par Thatcher et la direction des charbonnages. Un jour, alors qu’il était en compagnie d’Alex Ferguson, jeune coach d’Aberdeen, une collecte de fonds était organisée en solidarité avec les mineurs grévistes. Jock Stein y participa en mettant un billet de 5 £ dans le pot commun. Il sermonna Ferguson – pourtant ancien syndicaliste des chantiers navals de Glasgow – qui n’avait rien donné. Alors, devant les remontrances de Stein, le futur coach de Manchester United s’exécuta, et contribua à la caisse grève2.

Robbie Fowler & Steve McManaman pour les dockers de Liverpool en 1997

L’Angleterre est habituée aux grève très longues. Depuis 545 jours, l’entrée des docks de Liverpool est bloquée en réaction au licenciement de 500 grévistes. Robbie Fowler et Steve McManaman, respectivement originaires des quartiers ouvriers de Toxteth et Bootle, sont sensibles à leur situation et vont profiter d’un 1/4 de finale de Coupe des Coupes contre les norvégiens du SK Brann Bergen pour leur apporter publiquement leur soutien.

Alors qu’il vient de marquer un but, Robbie Fowler soulève son maillot et exhibe un t-shirt avec l’inscription : « 500 doCKers virés depuis septembre 1995 ». La photo tournera beaucoup, ce que les instances européennes s’empresseront de faire payer à l’avant-centre des Reds en le sanctionnant d’une amende au motif du règlement sur « les démonstrations de nature politique ». Sans regret pour Fowler. « À la base, il était prévu de garder le maillot tout au long du match pour montrer le t-shirt à la fin, mais j’ai marqué, alors je l’ai enlevé. J’ai été sanctionné par la fédé, mais je n’ai aucun regret. Ça n’a peut-être pas aidé les dockers sur le long terme, mais ça a mis un gros coup de projecteur sur leurs problèmes. Le retentissement a été extraordinaire, ça a fait du bruit au niveau mondial, alors que jusqu’alors, ils avaient du mal à se faire entendre ne serait-ce qu’à Liverpool. À mon avis, quand on a, comme footballeur, la chance d’être exposé médiatiquement, c’est un peu notre rôle de donner ce genre de coup de pouce. »

Son coéquipier Steeve McManaman, porteur du même t-shirt, expliqua : « Tout ce qu’on voulait, c’était donner un coup de main aux personnes qu’on connaît et qui ne reçoivent aucune paie. Robbie et moi avons offert notre soutien aux dockers, mais nous ne sommes pas assez arrogants pour croire que porter un t–shirt ferait la différence. »

David Villa et la grève des mineurs asturiens de 2012

Les Asturies sont une terre de révolte sociale. L’insurrection de 1934, les grandes grèves des chantiers navals ou les grèves de mineurs font partie de la mémoire collective.

En mai 2012, les mineurs asturiens entrent dans un conflit dur avec le gouvernement pour protester contre les coupes budgétaires réduisant d’environ 64 % les subventions allouées au secteur. A plusieurs endroits des Asturies, près de León ou d’Oviedo, la grève prend une tournure émeutière.

Au mois de juillet, l’avant-centre David Villa, qui porte alors les couleurs du Barça, se rend à un rassemblement de solidarité avec les mineurs en lutte d’el pozo Candín, le puit de sa ville natale, à Langreo. Depuis 48 jours exactement, quatre mineurs se sont enfermés à l’intérieur du puits en signe de protestation. Après avoir salué leur détermination à lutter pour leurs droits, il profite de la médiatisation de sa présence solidaire pour demander publiquement que les revendications des mineurs soient entendues.

David Villa qui a grandi dans le bassin minier, n’a pas oublié ses racines3. « Quand j’étais enfant, je voulais devenir mineur comme mon père. Quand je compris combien être mineur pouvait être difficile au quotidien, je pris conscience que je n’aurais jamais assez de courage pour l’être. Nous nous sommes battus pour que je devienne footballeur et grâce à la mine et au travail de mon père, nous y sommes parvenus. » déclara-t-il sur les réseaux sociaux à l’occasion de la fête de la Santa Bárbara, en l’honneur des mineurs et de leurs combats.

En 2017, l’équipe de Ternana Calcio ne lâche pas les ouvriers sidérurgistes

Les ouvriers de l’acierie AST de Terni sont en grève reconductible contre le projet de licenciements massifs opéré par ThyssenKrupp, propriétaire de l’usine. Le groupe allemand prévoyait exactement 537 licenciements sur les 2400 salariés que compte le site. Toute la région se mobilise aux côtés des grévistes, les joueurs et le staff du Ternana Calcio y compris. Ils se sont rendus sur le piquet de grève, devant l’usine, pour discuter avec les grévistes et leur témoigner de leur solidarité. Lito Fazio, capitaine, eut ces mots : « Notre équipe sera toujours du côté des travailleurs, si ce n’est pas physiquement ce sera avec le coeur […] Comme vous nous soutenez quand nous jouons. »

Atilio Tesser, coach, ajoute : « Notre contribution n’est qu’une goutte d’eau au milieu de l’océan, mais c’est avec le cœur que nous somme là. La moindre des choses que nous pouvons faire est d’être à vos côtés, en espérant que tout cela se finisse de la meilleure des manières pour vous tous. Nous formons une seule et même communauté. » Présent aussi, Riccardo Zampagna, fervent soutien de la grève, enfant de Terni et ancien joueur pro, répéta que l’aciérie lui a donné à manger, que son père y était ouvrier et qu’il en est mort.

Pour donner un écho supplémentaire à cette solidarité, le 18 octobre, lors du match Ternana- Livourne, les joueurs locaux sont entrés sur la pelouse, un casque de chantier à la main qu’ils se sont mis sur la tête au moment du protocole d’avant match, sous les flashs de quelques photographes.

Source de l’article : blog Les cahiers de l’oncle Fredo

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Sources :

1 Lire « Le foot britannique et la grève des mineurs », par Kevin Quigagne sur les Cahiers du Football.
2 « Le foot britannique et la grève des mineurs », idem.
3 La solidarité de David Villa envers la communauté minière dépasse les frontières des Asturies. En 2010, il avait soutenu les 33 mineurs chiliens bloqués plusieurs mois à 700 mètres de fond après un éboulement. En contact avec les proches, il avait fait parvenir aux mineurs des maillots du Barça.




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