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Notre classe

Assez de vies broyées

A Renault, on tue à la tâche

Embauché en 2001, bien noté, Brahim, père de trois enfants a connu une évolution professionnelle continue jusqu'à devenir directeur de l'ingénierie de l'usine de Tanger au Maroc, qui emploie 3 000 à 4 000 personnes, puis est devenu directeur programme adjoint de la région Europe sur les projets transverses.

Crédit photo : Le Parisien/Jean-Baptiste Quentin

Il travaillait pour Renault au Technocentre de Guyancourt dans les Yvelines lorsque sa vie va basculer. Renault rappelle 43 000 Dacia Dokker produites au Maroc. « Il y avait un problème de serrure. Pour baisser son coût, un composant a été enlevé. Résultat, le véhicule ne remplissait plus les conditions d’homologation.  » explique un syndicaliste du site. En tant que directeur de l’ingénierie au Maroc, c’est Brahim E. qui est tenu responsable par Renault . La direction le convoque à un entretien préalable à une sanction pouvant aller jusqu’au licenciement. Bouleversé par la procédure qu’il estime « totalement infondée, profondément injuste », explique la CFDT qui l’accompagnait à cet entretien, Brahim est à bout, « son monde s’écroule, il se remet à fumer, pleure et ne mange plus. Son corps n’a pas supporté  ». Le bilan économique pour le constructeur est lourd, pour se dédouaner la direction a décider de faire porter le chapeau à Brahim. Pour les syndicalistes, c’est limpide :

« Jamais une personne seule ne prend une telle décision. C’est forcément collégial. La direction voulait un coupable et ils ont pris Brahim. »

Dominique Perrot, délégué syndical CGT sur le site va dans le même sens, «  un seul homme n’a pas pu faire de telles modifications sur un véhicule et décider d’outrepasser l’homologation. Il y a forcément d’autres personnes qui étaient au courant  ». Pour un syndicaliste de SUD, « Brahim a porté le chapeau » pour masquer la responsabilité du groupe. En effet, cette histoire tragique illustre la politique menée par Renault depuis plusieurs années. « La direction veut construire des voitures toujours plus vite à des coûts toujours plus bas, les salariés sont sous pression, ne comptent pas leurs heures. Et quand ça coince, des têtes tombent. C’est le management par la terreur.  » explique un militant de la CGT.

Pour la direction qui se dit « attristée et choquée  » et qui a annoncé avoir mis en place « une cellule psychologique dès le lendemain du décès », elle explique que le fait d’établir des liens entre l’organisation du travail et ce décès n’était « pas pertinent » mais le rapport de l’enquête prouve bel et bien le contraire.

On nous tue à la tâche

La course à la rentabilité et aux économies pèse au quotidien sur l’ensemble des ouvriers et également sur les ingénieurs. « À chaque projet, on demande aux directeurs et aux ingénieurs de déshabiller un peu plus les véhicules, d’enlever des pièces pour voir si l’on peut gratter quelques centimes par voiture », explique Marc Tzwangue, délégué du syndicat SUD sur le site. La satisfaction des objectifs économiques fait d’ailleurs partie des critères d’évaluation individuelle des cadres et ingénieurs. Pour respecter les exigences de la direction, les ingénieurs « se retrouvent à travailler les soirs et les week-ends  ». Un étirement des journées de travail qui était censé être proscrit après que ça ait poussé trois personnes au suicide dans le même technocentre entre 2006 et 2007. Ils ont été reconnus comme accidents du travail et Renault avait été jugé coupable de « faute inexcusable ». Épinglé par un rapport d’expertise du cabinet Technologia, mandaté par le CHSCT en 2007, qui constatait que le phénomène de « job strain », défini comme une « situation augmentant les risques psychosociaux du fait d’une forte demande psychologique et d’une latitude décisionnelle réduite  » était trois fois plus important à Guyancourt (31,20 %) que chez le reste des ingénieurs et cadres français (10,30 %). L’expertise avait également pointé l’absence de dispositifs de contrôle de la charge de travail.

Renault alors mis en place un plan pour tenter de limiter la dégradation des conditions de travail avec notamment une réduction de l’amplitude de l’ouverture du technocentre à ses salariés à un créneau entre 7h30 et 20h30 au lieu de 5h30 à 22h30. Mais dix ans plus tard, l’état de stress ne semble pas avoir sensiblement diminué. Les rapports annuels établis par les médecins du travail de Guyancourt pointent d’ailleurs les risques de burn-out et d’épuisement professionnel liés à la surcharge de travail. Dans l’un des rapport de 2015, on peut lire :

« L’accumulation de cette charge de travail, associée à des changements successifs d’orientations ou de projets, provoque des conséquences sur la santé physique et mentale des personnes. On retrouve en effet une augmentation des troubles du sommeil, fatigabilité, problèmes de concentration, douleurs articulaires, ou encore chez certains l’apparition de malaises. Cette charge, pour certains managers ou pilotes de projets, est d’ailleurs à l’origine d’une connexion majorée le soir ou le week-end, voire d’une présence excessive sur le site »

« La pression au technocentre a augmenté de manière exponentielle ces dernières années », confirme Bruno Pena, membre du CHSCT SUD. « On est de moins en moins nombreux pour travailler, sur des objectifs de plus en plus compliqués, avec des délais de plus en plus courts ». Depuis le premier accord de compétitivité de 2013, qui avait permis la suppression de plus de 8 000 emplois dans le groupe, les effectifs ont fondu dans les usines, mais aussi en ingénierie. Un autre rapport annuel de 2015 d’un médecin du travail du site souligne d’ailleurs que :

« Une forte influence des changements d’organisation depuis 2013, couplés à des réductions d’effectifs dans le cadre de l’accord de compétitivité, des situations de mobilité bloquée, ou forcée » sont des facteurs de risques psychosociaux.

Au lieu d’avoir la tête basse, la direction de Renault rejette la faute sur les ingénieurs eux-mêmes. À l’occasion d’une réunion de négociation du nouvel accord de compétitivité, le directeur de l’ingénierie, Gaspard Gascon, avait qualifié la situation de la production ainsi : «  Sous-traitance à efficacité médiocre », «  management qui manque de rigueur », « techniciens et ingénieurs ringardisés  ». Ces déclarations honteuses sont rapportées par la CGT dans un compte rendu de la réunion et laissent entrevoir la vision qu’a la direction de ses salariés. «  Si demain, un ingénieur passe une étape de réalisation d’outillage sans réunir les conditions, je le vire, je le change de poste ! ». Avec Brahim ça a dû être plus simple, ils l’ont tout simplement tué.




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