Politique

Prémices de la campagne présidentielle 2017

Rentrée politique pour Sarkozy, Juppé and Co. À droite, on joue la surenchère décomplexée

Publié le 29 août 2016

Les rentrées politiques ont souvent le charme inexplicable d’un tableau noir effacé. Les compteurs repartent à zéro, chacun gomme comme il le peut les tâches de l’an passé et tous profitent de cette nouvelle surface vierge pour développer leur éthos présidentiel, tout en se présentant naturellement sous leur meilleur profil. La rentrée politique est aussi le point de départ d’une série de tacles en règle, où la logique de l’évincement est une constante. Cette rentrée n’a pas dérogé au cirque habituel de la droite, préparant avant tout le terrain des primaires avant de se lancer véritablement dans la course aux présidentielles, sur fond de propos plus xénophobes et réactionnaires les uns que les autres. À vos marques, prêt, taclez.

Paul Carson-Saher

Souvent précédée d’une sorte de salon littéraire avant l’heure, dans laquelle chaque candidat tente de lisser son image pendant les vacances, il n’est pas rare de voir proliférer à la rentrée plusieurs témoignages vaguement et faussement autocritiques de la part de la classe politicienne (le fameux « J’ai changé »), doublé d’une salve de propositions politiques se voulant absolument inédites, le tout maladroitement intégré dans leurs romans respectifs. Des romans politico-psychologiques qui, en somme, n’ont de valeur que le nom.

À droite, la stratégie sarkozyste qui, à l’origine, se pensait subtile, ressemble finalement à une grossière campagne de publicité, dont les grosses ficelles ne leurrent désormais plus grand monde. Comme le précise le Canard Enchaîné du 24 août à ce sujet, huit mois après la publication de son livre La France pour la vie, Nicolas Sarkozy récidive avec son nouveau roman Tout pour la France sorti mercredi dernier, véritable livre-candidature au titre peu original et visiblement très maniaco-patriotique, dans lequel il affirme – une fois n’est pas coutume – avoir changé de vision, tout en avançant un programme choc. Mais dans ce livre, aucune idée nouvelle ne semble réellement émerger. Bien au contraire : renforcement de l’autorité de l’État, identité nationale, droit du sol, report du départ à la retraite d’un an pour 2020 et d’un an supplémentaire en 2025, libre détermination du temps de travail pour les entreprises, diminution des indemnités de chômage, suppression de l’ISF, durcissement de la politique migratoire, etc.

En définitive, bien plus qu’un simple virage à droite, c’est en vérité un authentique retour en arrière programmatique que Sarkozy espère nous servir dès cette rentrée politique, sans cacher sa détermination et son impatience : « Je crois que je ne me suis jamais senti aussi prêt ». Depuis le temps qu’il rumine son désir de revanche sur la gauche…

Cependant, les portes de l’Élysée lui sont encore bien lointaines. L’échéance de la primaire à droite, qui se déroulera dans trois mois, reste évidemment la clef de voûte indépassable pour entrer en lice dans la vraie campagne des présidentielles. Et dans cette course qui commence à peine, les hyènes sont déjà nombreuses.

Petites chamailleries droitières sur fond de surenchère réactionnaire


Ce week-end, plusieurs meetings ont lancé le coup d’envoi de différentes campagnes à droite. Ceux de François Fillon et d’Alain Juppé notamment, qui n’ont pas hésité à fusiller tantôt ouvertement, tantôt indirectement leur principal adversaire Nicolas Sarkozy, en affirmant, pour le second, que « l’autorité n’est pas l’agitation », faisant explicitement référence à la personnalité inutilement hyperactive de l’ex-Président. Une formule aux apparences anodines, mais qui a pour objectif d’opérer un net contraste entre un Juppé qui se veut ferme, mais sage, droit dans ses bottes, s’appuyant sur une longue expérience politique, et un Sarkozy gesticulant, impulsif et colérique. Moins qu’une guerre d’idées toujours plus réactionnaires les unes que les autres, la rentrée politique commence en tout cas par une guerre des personnalités.

Cette pique de Juppé sera reprise et développée par Fillon, qui affirme de son côté qu’« il ne sert à rien de parler d’autorité quand on n’est pas soi-même irréprochable », avant de poursuivre par une salve d’attaques successives, assez révélatrice de l’état d’esprit de l’ancien Premier ministre vis-à-vis de son ancien collaborateur Nicolas Sarkozy : « Qui imagine un seul instant le Général de Gaulle mis en examen ? Être gaulliste, c’est une conception de l’exercice du pouvoir, et singulièrement de la fonction présidentielle. Notre constitution ne fait pas du président de la République un PDG, et encore moins un sultan turc ».

Au-delà du socle de valeurs contestables revendiquées par Fillon, la stratégie du duel à mort initié par cet ex-Premier ministre n’est pas plus fine. L’enjeu étant d’éliminer son concurrent par tous les moyens, quitte à déployer une attaque frontale sur ses deux mises en examen (une critique rarement osée dans le camp des Républicains jusqu’à présent), une autre sur ses relations étroites avec le Qatar, une sur son discours sur l’identité, ainsi que sur ses propositions contre le terrorisme : « Je ne participe pas au concours Lépine des solutions les plus stupides et les plus imbéciles censées lutter contre le terrorisme ».

Non. Fillon, lui, s’imagine spirituel, attentif et pragmatique. Que veulent donc les Français ? Un débat sur l’emploi. Soit. Le problème, c’est que sa mauvaise mémoire (ou sa mauvaise foi) lui empêche d’affronter en toute franchise son propre bilan d’ancien Premier ministre. Rappelons que la thématique de l’emploi était déjà censée faire partie de ses préoccupations centrales lorsqu’il était à la tête du gouvernement. Or, comme ses prédécesseurs, il a contribué au massacre de l’emploi, creusant le chômage avec la perte de 450 000 emplois industriels.

Qu’à cela ne tienne, François Fillon pense peut-être se sentir lui aussi « fin prêt » maintenant, à l’instar de son meilleur ennemi. Sur la question de l’islamophobie, en tout cas, il semble en pleine forme : dans un tweet publié hier sur son compte officiel, le candidat à la primaire ne s’est pas privé de se fendre d’une formule pleine de sous-entendus : « Les catholiques, les protestants, les juifs, les sikhs, ne menacent pas l’unité nationale ». Comprendre : l’ensemble des pratiquants d’une religion ne constituent pas une menace dans la société française, à l’exception des musulmans. Pas besoin de se contorsionner autant pour cacher son racisme, le message était déjà suffisamment clair…

De son côté, Alain Juppé souhaite quant à lui incarner la recherche d’une « identité heureuse », slogan-cosmétique aux relents implicitement réactionnaires et xénophobes, remettant sur le devant de la scène l’ancien débat sur l’identité française qui avait profondément divisé les Français, autrefois lancé par Eric Besson en 2009 à la demande de Nicolas Sarkozy (celui-là même qui, souvenons-nous, avait décidé de créer l’honteux ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire). On ne change pas les vieilles recettes qui marchent.

Mais, Alain Juppé, dans sa stratégie en vue de conserver son titre de favori dans les sondages, se limite pour l’instant à ne pas s’occuper aussi frontalement de Sarkozy que peut le faire Fillon. « Je n’aurai pas un mot contre un membre de ma famille », précise t-il à ce sujet. La guerre des chefs, il n’en veut pas. Mais il ne faut pas se leurrer sur cette posture de façade, car son discours reste malgré tout ponctuellement traversé de périphrases, de métonymies en tous genres, utilisant avant tout cette méthode pour mieux frapper Nicolas Sarkozy sans même le nommer, et, surtout, sans s’exposer à des représailles ultérieures.

Autre stratégie, celle du silence partiel


Chez les Républicains, seul Bruno le Maire semble pour l’instant échapper aux tacles. Et pour cause : considéré comme un candidat mineur par ses pairs, cet outsider a préféré repousser sa rentrée politique à mi-septembre, lui laissant largement le temps d’apprécier le combat de boue initié par François Fillon face à Nicolas Sarkozy. Tablant sur le fait d’arriver vraiment sur le devant de la scène une fois que les coups les plus durs auront été portés, Bruno le Maire souhaite mener une campagne jeune, moderne, éloignée des vieilles dialectiques politiciennes de son camp, mais sans se détacher pour autant des enjeux profondément identitaires et ultralibéraux. Un véritable écran de fumée.

Du côté du Front national, c’est étrangement silencieux. Après avoir passé un été sous le signe de la discrétion et de la réserve, la candidate frontiste a semble-t-il poursuivi son entreprise de dédiabolisation jusqu’à l’extrême, en effaçant méthodiquement toute trace pouvant noircir le tableau de son parti désormais « lifté ». Par exemple, sur l’ensemble de ses tracts et affiches de campagne, nous ne verrons plus désormais ni le nom, ni le logo du FN. De même que sur son site de campagne, seul « marine2017.fr » apparaît comme nom de domaine, abandonnant de fait le nom de son père (exclu du parti l’an dernier). Au-delà de la vitrine, le choix de ne plus communiquer aussi fréquemment qu’avant ne pose pas non plus de contrainte pour le FN. Le terrain idéologique étant déjà mûr pour Marine Le Pen, il semble inutile pour elle de surfer davantage sur la vague car, dans le cadre des débats extrêmement polarisé sur la question du burkini – largement entretenu durant les dernières semaines par le PS et les Républicains –, ces derniers ont déjà suffisamment apporté de l’eau à son moulin pour ne pas avoir besoin de l’alimenter elle-même.

Néanmoins, la candidate du Front national a malgré tout prévu une conférence de rentrée le 3 septembre à Brachay, en Haute-Marne. Village-bastion historique du parti, ce lieu accueillera sans peine et sans contestation l’ensemble des idées frontistes, opérant un authentique coup de com’ aux risques faibles et mesurés. En définitive, Marine Le Pen a au moins l’avantage de ne pas être conditionnée par la logique d’une primaire, et il semble évident que sa temporalité reste différente pour les présidentielles, contrairement aux Républicains qui se retrouvent obligés de dévoiler à minima une partie de leur jeu s’ils veulent rester dans la course pour 2017.

Dans une situation marquée par des tournants brusques, aussi bien sur la gauche – avec les quatre mois de mobilisations contre la loi Travail – que sur la droite – avec l’offensive réactionnaire, raciste et islamophobe, notamment sur la question du burkini –, reste à l’extrême gauche, au mouvement ouvrier et à la jeunesse de lutter non seulement contre ce climat réactionnaire, mais aussi d’être à l’offensive en s’unifiant sur le seul terrain sur lequel nous pourrons faire reculer la réaction, qu’elle soit de droite ou de gauche, celui de la mobilisation dans les entreprises et dans la rue, notamment pour exiger l’abrogation de la loi Travail.