Genres et Sexualités

Témoignage

Sexisme ordinaire, de la hargne à la lutte

Publié le 13 septembre 2016

Léonie Piscator

La rage. Celle qui te prend aux tripes, à la gorge et te fait monter les larmes aux yeux. La rage d’être confondue avec un morceau de viande dans la devanture d’une boucherie… pour la troisième fois dans la même journée.

Parce qu’il fait plus de 30°C dehors, que j’aimais le reflet que me renvoyait le miroir quand je suis sortie chez moi, parce que j’ai mis l’une des seules robes qui traînent depuis des mois dans mon placard. Parce que je suis née avec un vagin, que le système dans lequel on vit fait croire aux hommes que les femmes sont à leur disposition, et aux femmes qu’elles ne sont que des objets. Pour toutes ces raisons et des milliers d’autres encore, je me suis retrouvée à la merci de plusieurs connards aujourd’hui, ne sachant comment leur dire que non, je ne montrais pas mes jambes pour leur bon plaisir, que je n’avais pas besoin de plaire à de parfaits inconnus pour me sentir bien dans ma peau, que l’espace public dans lequel je me trouvais, je le traversais pour me rendre d’un point à un autre, et que leur avis sur mon physique et ma tenue m’importait peu.

Le premier, me croisant dans le métro alors que j’avais un casque sur les oreilles, m’a arrêtée, me faisant signe de l’écouter. Pensant qu’il voulait me demander son chemin, je prends la peine de mettre la musique en pause et lui décoche un sourire. « Tu es célibataire ? », sans même un « bonjour ». Une question qui résonne dans mes oreilles comme un « Ce steak, il est en promotion ? ». Je lui ai expliqué, calmement, que ma vie intime ne le concernait en rien, et que je n’étais pas contre le fait de discuter avec des inconnus lorsque j’étais de bonne humeur – ce qui était le cas avant de le croiser. Mais comment lui faire comprendre en quelques mots que les personnes assignées femmes à la naissance ne se résument pas en deux catégories ; les disponibles et celles qui sont « déjà prises » ? Que je suis bien plus qu’un corps, bien plus qu’une fille en couple ou célibataire ? Tout ce qu’il m’a rétorqué c’est «  moi au moins, j’ai eu LES COUILLES de demander  ». Me rappelant par là même, avec chevalerie, que je n’étais qu’une femme, sans testicules et sans permis de parler, même lorsqu’il s’agit de ma propre personne.

Le deuxième n’a même pas pris la peine de se cacher derrière une quelconque « phrase d’approche ». J’étais assise devant l’immeuble d’un ami qui tardait à arriver, le casque toujours vissé au crâne. L’homme est passé à pied devant moi, ralentissant à mon niveau, avec un regard tellement insistant que j’ai eu l’impression d’être une pièce de boeuf sous vide dans un étal de boucher. Il a continué son chemin, se retournant trois ou quatre fois, me fixant à chaque fois avec insistance. Pour vérifier si j’étais à son goût, probablement. Je n’ai pas baissé les yeux, j’ai essayé d’avoir l’air le plus hargneux possible. Mais je n’ai osé rien dire. Parce qu’à part lui et moi, il n’y avait personne dans cette rue, et que j’ai parfaitement intégré le fait – incroyablement faux en réalité – qu’étant une femme, je ne suis pas capable de me défendre seule.

La troisième fois, je marchais dans la rue où j’habite lorsque j’ai entendu un coup de klaxon. Je me suis retournée en souriant, pensant qu’il s’agissait d’un ami et voisin qui a l’habitude de me saluer de la sorte lorsqu’il me croise en rentrant du travail. Je me suis retrouvée face à quatre mâles en rut, me faisant des gestes obscènes par la fenêtre de leur voiture. Je n’ai pas eu le temps de réagir, mon sourire s’est simplement estompé tandis que la voiture s’éloignait, et qu’ils riaient grassement.

À l’issue de cette journée, mon premier réflexe a été de me demander si je ne l’avais pas un peu cherché, en me promettant de remiser ma robe au placard une bonne fois pour toutes. Mais rapidement, je me suis souvenue que je me résumais pas à une paire de jambes, de seins et à mon vagin.

C’est alors que j’ai décidé d’écrire ce témoignage, pour ne pas pleurer de rage en rentrant chez moi. Tout d’abord pour que les hommes comprennent que le harcèlement de rue n’est pas une légende, et qu’on peut parler de harcèlement même s’il s’agit de personnes distinctes. Pour que tous aient en tête les nombreux autres harceleurs que j’ai croisés sur ma route avant d’être le énième à me draguer lourdement. Qu’ils comprennent que je ne suis pas à leur disposition lorsque je me trouve dans l’espace public. Que sourire dans le métro lorsqu’on est une femme est un acte de bravoure, car avoir l’air avenant nous expose à toujours plus de violence sexiste. Qu’ils sachent aussi qu’un jour, j’espère, j’aurai la force de riposter.

J’ai voulu témoigner, car en dépit de ce que semblaient croire plusieurs personnes à qui j’ai raconté ma journée, les hommes qui m’ont rabaissée et humiliée étaient pour la plupart blancs, et certains portaient des costards.

J’ai décidé de témoigner pour prouver que sans même parler des terribles agressions sexuelles qui ont lieu à chaque heure, des discriminations de genre à l’embauche, au travail, sans parler des féminicides, des cas de femmes battues par leur compagnon, des viols conjugaux, des différences de salaires ; sans parler des crimes de guerre, par-delà les frontières, où le corps des femmes est un territoire à conquérir, des pays où le droit des femmes à disposer de leur corps est remis en question sans cesse, au travers de lois anti-avortement, de mutilations terribles telles que l’excision ; sans parler des réseaux de prostitution qui exploitent les femmes et souvent les enfants, ni même de la violence des injonctions à la minceur et à la beauté qui nous sont faites à chaque instant par les publicités qui envahissent nos vies ; sans parler de tout ça, les journées comme celle que je viens de vivre nous rappellent que le sexisme est structurel, omniprésent. Qu’il ne s’agit pas d’une théorie fumeuse rédigée par quelques hystériques, mais que pour bon nombre d’entre nous il s’agit d’une réalité quotidienne.

Mais si j’ai décidé de témoigner, c’est aussi parce que mon expérience personnelle et militante me permet d’avoir de l’espoir. Espoir que les hommes comprennent ce slogan qui dit que « quand une femme avance, aucun homme ne recule », qu’ils comprennent que je n’ai aucune haine envers eux. Mais que j’ai la rage contre ce système qui banalise et encourage ces comportements au travers d’une éducation sexuée, de milliers d’encarts publicitaires qui nous réduisent au genre qui nous a été assigné à la naissance, d’une injonction à la virilité pour les hommes et à la docilité pour les femmes. Parce qu’il est utile pour les classes dirigeantes que des milliers de femmes soient prêtes à assumer les tâches quotidiennes, l’éducation des enfants, les grossesses non désirées ; il est utile pour le système qu’elles servent de défouloir aux hommes exploités par ce même système… Il est utile que les premières victimes de ce système d’oppression soient aussi le vecteur de sa reproduction.

Et si je témoigne, surtout, c’est pour toutes les femmes, qui subissent au quotidien ce que je viens de traverser, et mille fois pire encore, les femmes travailleuses, les femmes exploitées, les femmes humiliées, les battantes, pour toutes celles qui se taisent mais qui n’en pensent pas moins, afin qu’un jour, enfin, on s’unisse pour renverser ce système qui se renforce dans notre oppression et la division qu’elle engendre.