Inédit

Conversation avec Léon Trotsky. Contrôle ouvrier et nationalisation

Léon Trotsky

Conversation avec Léon Trotsky. Contrôle ouvrier et nationalisation

Léon Trotsky

Nous publions cette conversation entre Edward Alsworth et Léon Trotsky à propos du contrôle ouvrier en 1918 au lendemain de la Révolution d’Octobre. Ce texte centenaire, inédit en français, est aujourd’hui particulièrement utile pour penser la question du contrôle ouvrier sur la production face à la crise sanitaire mondiale, seul moyen d’empêcher de faire passer leurs profits avant nos vies.

Ce texte inédit en français de Edward Alsworth Ross est issu d’un article intitulé « A talk with Trotsky » publié dans The Independent, le 9 mars 1918 et réimprimé plus tard dans Intercontinental Press, en 1981. E. A. Ross (1886-1951) était un chercheur libéral qui a pris part à la Commission Dewey.

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Une courte journée de décembre à Petrograd, un peu moins d’un mois après que les bolchéviks se soient emparés du pouvoir, je traversai la rangée de soldats qui gardaient les longs couloirs de l’Institut Smolny où je fus amené devant Léon Trotsky, de son vrai nom Bronstein, ministre des Affaires Etrangères des bolchéviks et bras droit de Lénine, de son vrai nom Oulianov, économiste et stratège du socialisme russe. Je rencontrai alors un homme de taille moyenne aux épaules carrées, dont les traits d’intellectuels, renforcés par un front proéminent, étaient compensés par un menton ferme, carré, qui exprimait une force de volonté. Après lui avoir dit que j’étais plus intéressé par son programme économique que par son programme pour la paix, je l’interrogeai :

« L’objectif de votre parti est-il d’exproprier les propriétaires des entreprises industrielles russes ? »

« Non », répondit-il. « Nous ne sommes pas encore capable de prendre en charge l’ensemble de l’industrie. Cela viendra, mais personne ne peut dire quand. Pour le moment, nous entendons payer au propriétaire de l’usine 5 ou 6% des bénéfices annuels pour compenser son investissement. Ce que nous visons aujourd’hui c’est le contrôle plutôt que la propriété. »

« Qu’entendez-vous par "contrôle" ? »

« Je veux dire que nous nous assurerons que l’usine est dirigée non en fonction de la recherche du profit privé, mais en vu du bien commun, entendu au sens social-démocrate du terme. Par exemple, nous ne permettrons pas que le capitaliste ferme son usine afin de soumettre les travailleurs en les affamant, ou parce que celle-ci ne lui rapporte pas assez. Si l’usine produit quelque chose de nécessaire économiquement, elle doit continuer de fonctionner. Si le capitaliste l’abandonne, il perdra son bien, et nous placerons à la tête de l’usine un directoire élu par les travailleurs.

Sur un autre plan, le « contrôle » peut impliquer que les livres de comptes et le courrier de l’entreprise soient ouverts à tous, de manière à mettre fin au secret industriel. Si l’entreprise fonctionne bien parce qu’elle possède les meilleurs process et dispositifs techniques, ceux-ci seront transmis à l’ensemble des autres entreprises de la même branche d’industrie, afin que la population tire le bénéfice maximal de ces découvertes. Aujourd’hui, les avancées techniques sont cachées aux autres entreprises au nom de la recherche du profit, et un bien peut rester rare et cher pour les consommateurs pendant des années sans d’autre justification que celle-ci.

« Contrôle » signifie également que les matières premières en quantité limitée, telles que le charbon, le pétrole, le fer et l’acier seront réparties entre les différentes usines en fonction de leur utilité sociale. Dans la répartition d’un stock limité de matériaux, les entreprises qui produisent des biens de luxe passeront derrière les entreprises qui produisent des biens de première nécessité. « Comprenez moi bien » a-t-il ajouté, « nous ne sommes pas des ascètes. Nous produirons également des bien de luxe, mais seulement quand il y aura suffisamment de combustibles et de matériaux pour l’ensemble des usines. »

« Comment répartiriez-vous un stock limité de moyens de production entre les différentes industries qui le demandent ? »

« Pas comme aujourd’hui, en fonction des luttes entre capitalistes, mais sur la base de données statistiques complètes, réunies avec soin. »

« Les comités ouvriers ou les gérants élus de l’usine seront-ils libres de diriger l’usine selon leurs bon vouloir ? »

« Non, ils seront soumis aux politiques établies par le soviet des députés ouvriers local. »

« Ce conseil sera-t-il libre d’adopter les politiques qu’il souhaite ? »

« Non, sa marge de décision sera elle aussi limitée par les régulations mises en place pour chaque industrie par les directoires ou les bureaux du gouvernement central. »

« Dans une conversation que j’ai eu la semaine passée avec le prince Kropotkine, dis-je, celui-ci insistait pour que chaque territoire possède une autonomie concernant les industries qu’il accueille. Par exemple, il faudrait que Moscou soit propriétaire et dirige toutes les usines de la ville et de ses alentours. Qu’en pensez-vous ? »

« Le communalisme de Kropotkine, répondit Trotsky en se penchant un peu plus en avant, fonctionnerait dans une société basée uniquement sur l’agriculture et les industries domestiques, mais il n’est pas du tout adapté au contexte de la société industrielle moderne. Le charbon du bassin du Donets est envoyé dans toute la Russie et il est indispensable à tous types d’industries. Vous voyez bien que si la population d’un tel territoire pouvait choisir de faire ce qu’elle voulait de ses mines de charbon, elle pourrait retarder le développement de l’ensemble de la Russie. Dans une société qui a atteint une étape de spécialisation locale de son industrie, l’indépendance totale de chaque localité dans la gestion de ses industries conduirait à des frictions et à des difficultés sans fin. Elle pourrait même mener à la guerre civile. Kropotkine a en tête la Russie telle qu’elle était il y a soixante ans, la Russie de sa jeunesse. »

« Ainsi, vous êtes plus centraliste que fédéraliste ? »

« Pas du tout » répondit-il rapidement. « Dans le domaine économique, le degré de centralisme devrait correspondre à l’étape de développement de l’organisation industrielle. Pour autant, la régulation unifiée de la production est très distincte de la centralisation qui caractérisait l’ancien régime. Il n’y a pas besoin que le planificateur écrase les différentes nationalités pour les soumettre à une même langue, religion, éducation, etc. »

« Que faudrait-il faire pour satisfaire les aspirations des différentes nationalités que comptent la Russie : finlandaises, lettones, lituaniennes, petites-russes, géorgiennes, arméniennes et tartares ? »

« La seule solution est une union fédérale, comme celle que vous avez aux Etats-Unis. Il s’agit de permettre à chacun des Etats de la future Russie de pouvoir décider en toute liberté ce qui concerne les langues, l’école, la religion, les lois, le système pénal, etc. »

« Vous proposez que les bénéfices dégagés par les entreprises soient répartis entre les travailleurs ? »

« Non, la distribution des bénéfices est une notion bourgeoise. Les travailleurs d’une usine recevront une juste rémunération. Les bénéfices qui ne seront pas distribués au propriétaire appartiendront à la société. »

« A la communauté locale ou au gouvernement central ? »

« Partagés entre les deux, en fonction de leurs besoins respectifs. »

« Qu’est ce qui sera partagé ? L’ensemble des revenus une fois déduits les coûts opérationnels ? Ou est-ce que vous retirerez une partie pour prendre en compte la dépréciation, afin que lorsqu’une usine n’est plus en état de fonctionner il y ait suffisamment d’argent de côté pour la remplacer ? »

« Oui, évidemment, ce que nous répartiront ce seront les bénéfices nets. »

« En procédant ainsi vous pourrez maintenir l’équipement industriel existant. Mais dans certaines branches – par exemple les usines de motocyclettes ou de tracteurs – il faudra nécessairement de nouvelles usines pour répondre aux nouveaux besoins de la population. D’où tirerez-vous l’argent pour construire ces nouvelles usines ? »

« Nous pouvons imposer aux capitalistes, auxquels nous accorderons un dividende de 5 ou 6%, de réinvestir une partie de ce qu’ils reçoivent – 25% par exemple – dans certaines industries. »

« Si en Russie vous limitez les profits des capitalistes à 5 ou 6% tandis que dans d’autres pays on peut espérer des rendements supérieurs, le pays ne risque-t-il pas de voir le capital fuir ? »

« Nous ne permettrons pas aux capitalistes de retirer leur capital de Russie comme ils l’entendent » trancha Trotsky. « Par ailleurs, continua-t-il, pensez-vous que le contrôle capitaliste va survivre dans le monde entier sauf en Russie ? J’attends une révolution sociale dans l’ensemble des pays européens belligérants après la guerre. Tant qu’ils sont dans les tranchées, les soldats pensent rarement à autre chose qu’à leur problème immédiat (tuer l’ennemi avant qu’il ne te tue). Mais quand ils rentreront chez eux, trouveront leurs familles décimées, leurs maisons dévastées, leurs industries en ruine, et les impôts cinq fois plus élevés qu’avant, ils se demanderont comment cette calamité peut leur retomber dessus. Ils seront ouverts à la démonstration que les luttes entre capitalistes et groupes de capitalistes pour l’acquisition d’aires coloniales exploitables, l’impérialisme, la diplomatie secrète et la course à l’armement promue par les fabricants de munitions sont responsables de la guerre. Une fois qu’ils percevront que la classe capitaliste est responsable de ce terrible désastre pour l’humanité, ils se soulèveront et prendront le contrôle. Il est clair qu’une Russie ouvrière ne peut pas aller très loin dans ses objectifs si le reste du monde reste sous régime capitaliste. Mais cela ne sera pas le cas. »

« Où que j’aille en Russie, j’assiste à une chute de 40 à 50% de la productivité des travailleurs dans les usines. N’y a-t-il pas le risque d’un manque de biens manufacturés si les travailleurs de chaque usine continuent à leur propre rythme comme maintenant ? »

« La baisse de la productivité actuelle est une réaction naturelle, liée à l’organisation du travail caractéristique de l’ancien régime. A l’époque, celle-ci était compensée par des standards de productivité imposé à chaque syndicat de métier. Ceux qui ne pouvaient pas atteindre ces standards se voyaient refuser les avantages de l’adhésion à ces organisations. De plus, la production collective fera un usage important du système tayloriste d’organisation scientifique. Celui-ci n’était pas populaire parmi les travailleurs parce que, tel qu’il est appliqué actuellement, il permets seulement d’augmenter les bénéfices des capitalistes et bénéficie peu aux travailleurs ou aux consommateurs. Quand toute l’économie d’efforts qu’il est possible de faire avec cette organisation sera accumulé au bénéfice de l’ensemble de la société, il sera adopté largement avec enthousiasme, et le travail prématuré, le travail prolongé et l’excès de travail disparaîtront car ils ne seront plus nécessaires. »

Traduction de Pablo Morao

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