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Accord Israël-Hamas

Enfants emprisonnés par Israël : la libération des prisonniers révèle l’ampleur de la répression

La liste des Palestiniens destinés à être échangés contre des Israéliens dans le cadre de l'accord de trêve entre le gouvernement Netanyahou et le Hamas devrait susciter une réflexion sur le rôle de l'emprisonnement de masse dans le régime d'apartheid. Un article de Orly Noy.

Orly Noy

28 novembre 2023

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Enfants emprisonnés par Israël : la libération des prisonniers révèle l'ampleur de la répression

Crédits photo : WAFA News Agency. Les enfants palestiniens sont régulièrement la cible d’arrestation des soldats israéliens dans les territoires occupées. Image d’illustration

Cet article a été initialement publié dans la revue +972Magazine, animée par des journalistes palestiniens et israéliens donnant la voix à celles et ceux qui s’opposent à la colonisation et au régime d’apartheid. Il est signé de la journaliste Orly Noy, membre du parti antisioniste de gauche Balad. Il est traduit de l’anglais par Jyhane Kedaz.

Mercredi 22 novembre, Israël et le Hamas ont finalisé les détails d’un accord visant à interrompre les hostilités dans la bande de Gaza il y a plusieurs semaines, dans les premières phases de la guerre, mais que le Premier ministre Benjamin Netanyahou a préféré ignorer, lançant un assaut total sur la bande de Gaza assiégée, tuant plus de 14 000 Palestiniens, avant d’envisager un accord - même au détriment de la sécurité et du bien-être des otages israéliens.

Israël a publié les noms des 300 prisonniers palestiniens qu’il envisage de libérer dans le cadre de l’accord de trêve, ou après la libération d’autres groupes d’otages israéliens, afin de permettre des recours juridiques devant les tribunaux israéliens contre la libération d’individus spécifiques. À ce stade, tous les otages et prisonniers échangeables sont des femmes et des mineurs. Néanmoins, de nombreux membres de la droite israélienne, et peut-être le grand public, estiment que le gouvernement fait une concession importante en libérant de dangereux "terroristes" pour le bien de quelques otages.

En consultant la liste des prisonniers palestiniens dont la libération est prévue, la première chose qui frappe est leur âge. La grande majorité d’entre eux - 287 - sont âgés de 18 ans ou moins. Cinq n’ont que 14 ans, ce qui soulève une question : comment un garçon de 14 ans peut-il devenir un "prisonnier de sécurité" ?

La liste comprend des membres présumés de factions politiques palestiniennes telles que le Hamas, le Fatah, le Jihad islamique et le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), ainsi que de nombreuses personnes qui ne sont affiliées à aucun groupe. Aucun n’a été condamné pour meurtre. Certains ont été condamnés pour tentative de meurtre, tandis que la majorité a été accusée d’infractions moins graves, y compris pour avoir jeté des pierres pour un grand nombre d’entre eux. Parmi eux, un jeune de 17 ans est derrière les barreaux depuis deux ans pour avoir jeté des cailloux sur un véhicule de la police israélienne à Jérusalem - la même ville où les colons juifs peuvent mener des raids contre les Palestiniens se terminant rarement par des enquêtes, encore moins par des arrestations.

En outre, les "prisonniers de sécurité" palestiniens sont jugés par un système judiciaire militaire distinct qui se targue d’appliquer un taux de condamnation de 95 à 99 %. L’indulgence, aux yeux du régime d’apartheid israélien, est un droit réservé aux seuls Juifs.

La détention, arme de l’occupation

Cette liste est surtout un symptôme vertigineux de l’importance de la détention et de l’emprisonnement pour l’occupation et le contrôle des Palestiniens par Israël. Selon les données du groupe israélien de défense des droits de l’homme HaMoked, en novembre 2023, Israël détenait 6 809 "prisonniers de sécurité". Parmi eux, 2 313 purgent une peine de prison ; 2 321 n’ont pas encore été condamnés par un tribunal ; 2 070 sont en détention administrative (emprisonnés indéfiniment sans procès ni procédure régulière) ; et 105 sont des "combattants illégaux" qui ont été arrêtés lors des attaques du Hamas du 7 octobre dans le sud d’Israël.

La quasi-totalité des 300 Palestiniens dont la libération est envisagée sont des prisonniers relativement récents, arrêtés au cours de l’année ou des deux dernières années. Dix femmes de Jérusalem et de Cisjordanie font figure d’exception, emprisonnées depuis 2015 à 2017, la plupart d’entre elles étant accusées d’avoir tenté ou commis des attaques à l’arme blanche contre les forces de sécurité israéliennes - certaines d’entre elles se sont terminées sans aucun dommage, tandis que d’autres ont causé des blessures mineures ou modérées.

Tout cela, rappelons-le, est supervisé par le même système judiciaire qui, parmi d’innombrables autres exemples, a décidé de classer l’affaire contre un colon israélien qui avait poignardé à mort un jeune Palestinien en mai 2022, parce qu’"il n’était pas possible d’exclure la version [du suspect] selon laquelle il avait agi en état de légitime défense."C’est ce même système qui, en juillet de cette année, a acquitté un policier israélien qui avait abattu Iyad al-Hallaq, un Palestinien autiste, malgré des témoignages clairs et des preuves vidéo prouvant qu’il n’était pas armé et qu’il ne représentait une menace d’aucune sorte. En outre, les "prisonniers de sécurité" palestiniens sont jugés par un système judiciaire militaire distinct qui se targue d’appliquer un taux de condamnation de 95 à 99 %. L’indulgence, aux yeux du régime d’apartheid israélien, est un droit réservé aux seuls Juifs.

Un système judiciaire à deux vitesses

Alors que les Juifs qui se livrent à des émeutes, attaquent et même tuent des Palestiniens, sont à l’abri de toute poursuite, la liste des prisonniers nous rappelle que les Palestiniens peuvent être arrêtés en bloc sur la seule base de leur "intention" de commettre un acte violent. L’une des personnes figurant sur la liste, une femme de 45 ans originaire de Jérusalem, est en prison depuis plus de deux ans parce qu’elle a été surprise dans la vieille ville avec un couteau à la main et avait déclaré qu’elle avait l’intention de commettre une attaque. Pendant ce temps, le ministre de la sécurité nationale d’Israël, Ben Gvir, exhorte les Juifs à s’armer tout en distribuant des munitions comme des bonbons, et de nombreux Israéliens de droite écrivent d’innombrables messages, en public et en privé, annonçant joyeusement leur intention de "tuer autant d’Arabes que possible".

Parfois, la préméditation ne figure même pas sur la liste des chefs d’accusation. Un jeune homme de 18 ans de Jérusalem a été "arrêté avec d’autres parce qu’il a crié ’Allahu Akbar’". Une jeune femme de 18 ans de Cisjordanie a été emprisonnée pendant des mois pour "incitation [à la haine, ndlr] sur Instagram". Parmi le public israélien en revanche, les appels explicites au génocide sont considérés comme un moyen légitime de remonter le moral national, tandis que les Palestiniens ayant la citoyenneté israélienne peuvent être arrêtés pour avoir posté quelque chose d’aussi simple qu’une photo de chakchouka à côté du drapeau palestinien.

Parmi les chefs d’accusation énumérés, seuls quelques-uns sont liés à l’utilisation d’armes et à l’ouverture du feu sur les forces israéliennes (et même dans ces cas, il n’y a pas eu de morts). La grande majorité des incidents concernent des jets de pierres ou de cocktails Molotov, des tirs de feux d’artifice et des "troubles à l’ordre public". Cela valait-il la peine de laisser des otages israéliens, des femmes et des enfants, languir à Gaza pendant quelques semaines de plus pour continuer à emprisonner un jeune homme qui a osé crier "Dieu est grand" ?

Bien sûr, cette liste est composée de prisonniers "modérés", qui ne susciteront pas autant d’opposition de la part de l’opinion publique, alors que des prisonniers palestiniens accusés de crimes bien plus graves et mortels restent dans les prisons israéliennes. Mais les 300 noms qu’Israël a pu rassembler - presque tous jeunes, arrêtés au cours des deux dernières années et purgeant une peine pour une forme ou une autre de résistance populaire - devraient faire réfléchir les Israéliens.

Après tout, il existe un lien évident entre la répression brutale de toute expression de l’opposition palestinienne et le renforcement des groupes armés qui considèrent la violence comme le seul moyen de défier sérieusement leurs occupants. Mais il faudrait pour cela que l’opinion publique israélienne comprenne enfin que tant que l’oppression se poursuivra, la résistance se poursuivra inévitablement.


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