Notes sur la situation au Chili

Et maintenant ? Comment poursuivre le combat contre Piñera et le régime

Fabián Puelma

Et maintenant ? Comment poursuivre le combat contre Piñera et le régime

Fabián Puelma

La droite comme « l’opposition » de gauche cherchent à canaliser sur le plan institutionnel l’une des rébellions populaires les plus importantes de l’histoire du Chili. C’est le moment de rassembler toutes celles et tous ceux qui luttent pour faire dégager Piñera par la grève générale.

Deux semaines ont passé depuis le début de l’explosion populaire au Chili. La puissance de la mobilisation est énorme. Le gouvernement a d’abord cherché à écraser la mobilisation avec l’instauration de l’état d’exception, la proclamation de l’état d’urgence et en militarisant l’espace public, avec pour conséquence d’accroître un peu plus la colère et d’étendre la rébellion à l’ensemble du pays. Dans les rues de pratiquement toutes les villes les manifestants ont scandé en chœur « ce n’est pas une question de 30 centimes [d’augmentation du billet de métro] mais 30 ans [de néolibéralisme post-dictatorial contre lesquels nous nous soulevons] », « à bas les flics et les militaires » et « Piñera démission ! ».

Le bilan de la répression est très lourd, avec des dizaines de morts, des centaines de manifestants qui ont été torturés, des milliers de blessés et d’arrestations. Mais la répression n’a pas eu raison de la rébellion. Dans un second temps, Piñera a annoncé la mise en place d’un « agenda social », en réalité quelques miettes, en termes de concessions. En réponse, il y a eu les mobilisations historiques de millions de personnes qui sont descendues dans la rue, à commencer par la « manifestation la plus grande de l’histoire » qui a traversé Santiago, le 25 octobre, alors que les principales villes du pays connaissaient des mobilisations semblables. Comble de la démagogie, le gouvernement et la droite ont essayé de s’attribuer la paternité de ces « mobilisations pacifiques ». L’objectif de l’exécutif est de nous diviser de façon à cibler les centaines de milliers de manifestants qui continuent à se mobiliser, en les accusant de faire partie de groupes violents, afin de justifier la répression.

Le gouvernement essaye de mettre en œuvre deux politiques, simultanément, pour éviter sa chute, ce que des centaines de milliers de personnes continuent à réclamer, dans la rue. D’un côté, donc, il y a ces quelques miettes inscrites à son « agenda social » de façon à maintenir sur pied l’héritage de la dictature, sans pour autant remettre en cause les privilèges des secteurs les plus concentrés du patronat chilien ni répondre à nos revendications. Piñera a donc partiellement remanié son gouvernement dans le but de mettre en place un dialogue avec l’opposition parlementaire et faciliter la mise au vote de ses annonces. Dernier changement en date, Piñera se targue maintenant de vouloir « discuter avec les citoyens », en appelant y compris à la mise en place d’assemblées [« Cabildos »] au niveau territorial. Cependant, même après avoir mis un terme à l’état d’urgence et au couvre-feu, l’objectif principal du gouvernement continue à être la « défense de l’ordre public », faisant corps avec les Carabiniers et les Forces Armées accusés de toutes parts de graves violations des droits humains dans le cadre de la mobilisation actuelle, tout en maintenant un haut niveau de répression à l’encontre du mouvement.

La tentative de déviation institutionnelle

Comme nous l’avons déjà développé dans d’autres articles sur La Izquierda Diario, il ne s’agit rien de moins que d’une opération de grande envergure de l’ensemble du régime en vue de sauver la mise de Piñera. Les principaux alliés de cette grande manœuvre sont les partis de l’ancienne Concertation, la coalition composée, notamment, par la Démocratie Chrétienne et par le Parti Socialiste, qui ont gouverné entre 1990 et 2010 puis de 2014 à 2018, et qui sont à la manœuvre.

L’une des grandes problématiques de la situation actuelle est le fait que le Frente Amplio ainsi que le Parti Communiste sont entrés dans cette opération en tant que béquille gauche du régime pour sauver Piñera. Ils essaient d’imposer une canalisation de la rébellion sur un terrain institutionnel. Aujourd’hui, tant le Frente Amplio que le PC ont renoncé explicitement à se battre pour la chute de l’exécutif sur la base de la mobilisation. L’axe central de leur politique est basé sur la mise en place d’un « dialogue sans exclusives ». Dans une lettre ouverte dirigée au nouveau ministre de l’Intérieur, Gonzalo Blumel, les principaux partis qui composent le Frente Amplio ont lancé un appel à un « dialogue ouvert et transparent », dans l’objectif de défendre l’idée d’un plébiscite pour discuter d’une nouvelle Constitution, mais en se disant également ouverts à traiter, à la Chambre et au Sénat, des projets de loi qui pourraient « améliorer la qualité de vie » des Chiliens. Ils combinent cela à la mise en accusation constitutionnelle, sorte de procès politique parlementaire, qu’ils entendent intenter à l’égard d’Andrés Chadwick, l’ancien ministre de l’Intérieur, et qui a été souscrite par l’ensemble de l’opposition. Une véritable impasse, puisque tout le monde sait qu’il est impossible que le Sénat vote la destitution du président.

La politique du PC et de Convergencia Social, l’une des composantes du Frente Amplio, est globalement la même, et quand bien même ils ont refusé de s’asseoir à la même table que Blumel, le jeudi 31 octobre, dans l’idée de mettre la pression sur le gouvernement de façon à ce que celui-ci se réunisse d’abord avec la « Mesa de Unidad Social », la coalition syndicale et sociale qui réunit, notamment, la CUT, la principale confédération syndicale du pays, les syndicats enseignants, de la santé, de lycéens et d’étudiants ainsi que la coordination No+AFP, et au sein de laquelle le PC et le Frente Amplio ont un rôle dirigeant. La Charte de revendications des Travailleurs et des Travailleuses du Chili » [« Pliego de los Trabajadoras y Trabajadores de Chile »] que défend Unidad Social présente des revendications partielles correctes mais ne met pas en avant la démission de Piñera. Elle ne prend pas non plus en considération des revendications centrales comme la renationalisation des entreprises stratégiques sans laquelle il est impossible de défendre sérieusement un programme qui ait pour ambition d’en finir avec l’héritage de la dictature pinochétiste (1973-1990).

Bien que ces organisations aient appelé, mercredi 30 octobre, à une grève nationale, leur stratégie consiste à limiter le plus possible le caractère combatif et révolutionnaire des mobilisations. Ces organisations les transforment en de simples actions visant à maintenir la pression pour négocier, pour diluer le contenu de la lutte pour le départ de Piñera, restreindre l’horizon de la mobilisation et dévier l’énorme énergie libérée par la rébellion populaire actuelle en vue d’une simple réforme du régime hérité de la dictature en lieu et place de son renversement révolutionnaire. Elles ont également cherché à limiter ou à boycotter les instances d’organisation et de coordination par en bas. Plusieurs critiques ont également été émises, par les bases, vis-à-vis de la Charte [« Pliego »] adoptée par la Mesa de Unidad Social et qui a été négociée et décidée de façon bureaucratique. La politique de ces organisations vis-à-vis des « Calbildos » et des Assemblées territoriales est la même : chercher à ce qu’ils soient la base d’une proposition « sociale » d’une nouvelle Constitution qui puisse être reprise par les parlementaires, et non qu’ils soient les instances d’une organisation démocratique pour définir le cours de la mobilisation, pour appuyer et développer la disposition de dizaines de milliers de manifestantes et de manifestants qui souhaitent discuter de la situation et discuter collectivement de la marche à suivre pour continuer le combat.

Regrouper celles et ceux qui luttent pour en finir avec ce gouvernement par la grève générale

La rébellion que le pays est en train de vivre n’a pas de précédent dans l’histoire du Chili. Ce que nous avons connu, ce sont d’authentiques « journées révolutionnaires » contre le gouvernement Piñera qui posaient la possibilité de la chute de l’exécutif et du régime. C’est une énorme force spontanée qui a explosé, faisant trembler le pays. Mais il est impossible d’en finir avec « trente ans » d’héritage de la dictature sans renverser ce gouvernement et ce régime. Cela implique de s’opposer à l’opération consistant à sauver Piñera et de déborder les directions réformistes ainsi que leurs multiples relais bureaucratiques dans le mouvement syndical et social.

Au cours de cette explosion sociale, de premières tentatives d’auto-organisation ont vu le jour avec, entre autres, des coordinations, des comités, des assemblées territoriales et des brigades d’auto-défense des manifestations. Ces instances sont néanmoins aujourd’hui trop embryonnaires encore pour ouvrir un chemin alternatif au réformisme et aux bureaucraties. L’une des principales tâches que nous nous fixons aujourd’hui, c’est de rassembler tous les secteurs qui luttent pour la grève générale jusqu’à la chute de Piñera.

En tant que Parti Révolutionnaire des Travailleurs, à partir des différents courants syndicaux, étudiants et du mouvement de femmes que nous animons aux côtés d’autres militantes et militants, nous défendons la perspective de mise en place d’instances d’organisation et de coordination démocratiques à l’instar, par exemple, du « Comité de emergencia » d’Antofagasta, du Cordon Santiago-Centro, de l’Assemblée générale de la « Mesa Social » à Valparaíso, des assemblées ouvertes d’habitants des quartiers et d’étudiants autour de l’Hôpital Barros Luco dans le Sud de Santiago. Le combat pour la grève générale jusqu’à la chute de Piñera, pour le rejet de toute négociation avec ce gouvernement assassin, pour le jugement des responsables de la répression sont certaines des revendications fondamentales que ces instances défendent. Loin de vouloir les faire exister comme des organismes parallèles, notre objectif est que ces instances servent d’outil pour nous rassembler, pour renforcer la lutte, mais également pour interpeller les organisations syndicales et sociales pour qu’elles reprennent cette orientation. Dans les assemblées et Cabildos dans lesquels nous participons, nous cherchons à poser un débat stratégique et programmatique pour que soient votées des actions et que ces organismes soient des instances d’organisation pour la mobilisation.

Aujourd’hui, notre objectif est d’organiser une grande rencontre ouverte, avec des délégations nationales, de l’ensemble de celles et ceux qui partagent cette perspective, à savoir faire dégager Piñera par la grève générale. C’est la proposition que nous ferons dans les différents espaces où nous intervenons, au sein des syndicats et des organisations étudiantes et lycéennes. Parallèlement, nous nous adressons tout particulièrement aux organisations de gauche qui partagent cette perspective, à des organisations comme l’Assemblée Coordinatrice Lycéenne (ACES), la Centrale Classiste des Travailleuses et des Travailleurs ou encore les organisations qui sont partie prenante des assemblées territoriales. Il s’agit de s’organiser pour défendre une politique alternative à celle défendue par le Parti Communiste et le Frente Amplio, avec pour objectif de combattre collectivement au sein des organisations rassemblées au sein de la Mesa de Unidad Social.

Programme et stratégie pour en finir avec tout l’héritage de la dictature

Au Chili, une discussion politique et programmatique s’est ouverte quant aux perspectives à donner à la rébellion populaire. Comme nous l’avons vu, la bourgeoisie et le régime ont pour objectif de sauver Piñera, de faire baisser l’intensité des mobilisations, en attaquant durement les secteurs les plus actifs, en mettant au centre des discussions des concessions économiques secondaires tout en se disant ouverts à des réformes politiques de façon à canaliser la mobilisation sur un terrain institutionnel. Les partis du Frente Amplio ainsi que le PC défendent la nécessité d’un « nouveau pacte social » entre les différents partis du régime, le monde de l’entreprise et les organisations syndicales et sociales.

Cependant, il est impossible d’en finir avec l’héritage de la dictature et de résoudre de façon réelle et effective un certain nombre de problèmes structurels à l’instar de la question des salaires, des pensions, de la santé, de l’éducation et du transport sans s’affronter aux pouvoirs qui soutiennent ce régime, à la bourgeoisie et à l’impérialisme. Lutter pour des pensions et des retraites dignes implique d’en finir avec les AFP, le système de retraites par capitalisation, et d’imposer un système par répartition géré par les travailleurs et les retraités eux-mêmes. Lutter pour des transports publics de qualité implique de nationaliser le système des transports sous le contrôle des travailleurs du secteur et des usagers. Lutter contre la précarité sur les lieux de travail implique d’en finir avec les agences d’interim, de réduire la journée de travail, de partager le travail disponible entre travailleurs en activité et chômeurs. Instaurer une santé et une éducation gratuites pour toutes et tous implique d’en finir avec ceux qui ont marchandisé nos droits. Pour financer l’ensemble de ces revendications, il faut nationaliser les ressources stratégiques du pays sous le contrôle des travailleurs et des communautés, et affronter le grand capital national et impérialiste.

Aujourd’hui le patronat convient qu’il faut lâcher du lest, mais jamais il ne voudra céder le pouvoir. C’est pour cela que pour en finir avec l’héritage de la dictature, il faut faire dégager Piñera et liquider ce régime. Nous défendons la perspective d’une Assemblée Constituante Libre et Souveraine, mais nous savons également que pour affronter Piñera et affronter le patronat, la classe ouvrière devra pouvoir compter sur ses propres armes en termes d’auto-organisation, de coordinations et de comités qui, tout en étant des instances pour organiser la lutte, seraient également des embryons de pouvoir ouvrier et populaire.

Cette politique s’oppose à celle du réformisme et des bureaucraties syndicale et sociales qui ont une longue tradition consistant à éviter que ne surgissent des organisations de base qui échappent à leur contrôle. Pour ce faire, nous nous fixons comme tâche la construction d’un parti révolutionnaire du monde du travail, anticapitaliste et socialiste, qui ait pour objectif le développement de l’auto-organisation ouvrière et populaire. Un parti qui sache s’appuyer sur l’esprit démocratique et libertaire des dizaines de milliers de jeunes, de travailleuses et de travailleurs qui n’ont plus confiance dans les partis du régime et qui sont convaincus que la solution est dans la rue. C’est le combat que nous menons en tant que PTR. Tout en intervenant dans la rébellion populaire et en menant le combat, politiquement, au sein des organisations de masse, nous cherchons à construire des courants de travailleurs, d’étudiants et de lycéens, de femmes, qui seraient la base de ce parti révolutionnaire qui se devrait de lutter pour un gouvernement des travailleurs en rupture avec le capitalisme.

Trad. CT

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