Édito

Grève ou crève !

Jane Mitchell

Camille Münzer

Grève ou crève !

Jane Mitchell

Camille Münzer

« Un spectre hante l’Europe » et le monde entier…

Crédit photo : O Phil des contrastes – Cortège parisien du 5 décembre

La grève est de retour. Et quelle grève ! Avec 1 500 000 personnes qui ont défilé dans toute la France et des taux de grévistes historiques – notamment dans les transports, l’éducation, la pétrochimie, l’énergie, la fonction publique et 1 000 préavis de grève déposés dans le privé – la mobilisation du 5 décembre a réussi à paralyser (et continue à paralyser) le pays pour s’opposer à la réforme des retraites et pour dire non, une fois de plus, à Macron et son (im)monde. « Grève ou crève » lisait-on sur de nombreuses pancartes dans les cortèges, un slogan pour souligner tragiquement que l’alternative est bien claire : soit la lutte, soit un recul immense dans nos conditions de vie.

Et si pour l’instant le pari a été réussi, avec la reconduction de la grève dans les secteurs névralgiques, c’est dans et par la poursuite du mouvement que se jouera le sort de la bataille.

Ceux qui estimaient ou théorisaient que la grève en tant qu’instrument de lutte de classe avait fait son temps et qu’elle était réduite à une démarche stérile, inefficace, dépassée et fossilisée par les routines syndicales, ont vu leurs arguments voler en éclats. La journée du 5 a démontré, contre tout scepticisme, que le monde du travail et avec lui les classes populaires et la jeunesse peuvent produire d’énormes démonstrations de force et s’imposer en masse sur le devant de la scène. Mais, une fois de plus, c’est la détermination à continuer et à tenir les objectifs, à savoir le retrait pur et simple de la contre-réforme, qui va faire la différence dans les prochains jours.

Même si on regarde au-delà de la France et qu’on se tourne vers les principales mobilisations de ces dernières années, on constate que la grève est sur toutes les lèvres. Bien au-delà de la grève générale chère aux révolutionnaires et aux soixante-huitard.e.s, et bien au-delà de la définition classique de la grève telle qu’elle est conçue par le Code du travail en tant que « cessation collective et concertée du travail », l’idée de la grève se propage tout en se laissant approprier par différent.e.s acteurs et actrices : de la grève des femmes à la grève des étudiant.e.s pour le climat, en passant par les grèves toutes récentes des travailleurs et travailleuses En Equateur, au Chili ou aux États-Unis.

Cette appropriation ne va pas sans une resignification du processus, qui acquiert un sens nouveau, notamment dans le contexte des mouvements féministe et écologiste.
À partir de 2017, le 8 mars a finalement renoué avec la tradition de la grève, qui a accompagné la naissance du mouvement des femmes au début du XXe siècle, avec la International Women Strike. Lancé aux États-Unis, depuis 2017 l’appel « A Day without women ! » a été largement repris dans le monde entier, chaque année, avec des mobilisations impressionnantes, comme celle qui a eu lieu dans l’Etat espagnol en 2018 et qui a vu plus de cinq millions des personnes faire grève contre les violences sexistes, pour l’égalité des salaires et pour la reconnaissance du travail reproductif, sujet qui traverse et divise par ailleurs le débat féministe.

En Suisse le 14 juin 2019, plus de 500 000 personnes ont fait grève avec des revendications semblables, à l’appel des organisations féministes et soutenues par les syndicats. Dans ces deux cas, la grève du travail reproductif (travail domestique et du care) a convergé avec la grève du travail salarié, pour dénoncer les inégalités et la précarité que les femmes qui travaillent subissent encore plus que les hommes, ainsi que le poids – invisibilisé et pourtant indispensable – de la reproduction de la force du travail qui repose presque exclusivement sur les femmes.

De la même manière, c’est sous le signe de la grève que le mouvement écologiste s’attaque aujourd’hui au réchauffement climatique. À l’appel de la militante suédoise Greta Thunberg, plusieurs centaines de milliers de jeunes ont fait “grève” lors des Fridays for Future ou du Youth Strike for Climate. Le mouvement n’a cessé de prendre de l’ampleur tout au long des mois de septembre et d’octobre 2019, avec des manifestations importantes partout dans le monde. Tout en revendiquant la grève étudiante comme mode d’action, le mouvement pour le climat s’est surtout traduit par des occupations de lieux symboliques (comme la Place du Châtelet et le centre commercial Italie 2 à Paris) et des campagnes de boycott, visant un changement des styles de vie et de consommation en tant que stratégie de lutte.

Enfin, comme l’ont montré la journée historique du 5 décembre en France, mais aussi la longue grève chez General Motors aux États-Unis, les grèves qui ont accompagné les protestations contre les réformes néolibérales de Lenin Moreno en Equateur, et les grèves générales, très suivies et très réprimées, qui ont rythmé la mobilisation contre le gouvernement de droite de Sebastian Piñera au Chili, la grève fait un retour sous une forme plus classique. En France, la grève contre la réforme des retraites a été annoncée et préparée depuis la fin du mois de septembre par les bases syndicales. Les grèves « sauvages » dans les technicentres du Landy ou de Châtillon tout comme le succès de la manifestation féministe du 23 novembre et de la manifestation contre l’islamophobie du 10 novembre, ont été des signes avant-coureurs de l’ampleur de la journée du 5.

Néanmoins, comme on le disait, le thème du déclin de la grève en tant qu’instrument de la lutte de classe a été omniprésent chez les éditorialistes, ainsi que dans une partie de la gauche. Selon certaines sources le nombre de journées individuelles non travaillées en France au début des années 1980 était d’un million, autour de 500 000 au début des années 1990 et moins de 300 000 à partir des années 2000. Pourtant, selon l’unité de mesure qui est prise on arrive à des constats différents. Jusqu’en 1993, la principale source pour mesurer les grèves était les remontées d’informations des inspecteurs du travail. Or si l’on ne mesure pas seulement les journées individuelles non travaillées, mais d’autres formes d’arrêt de travail, comme les grèves de moins de 24 heures, on constate une nette sous-estimation des grèves, allant parfois occulter jusqu’à 80 % des chiffres réels dans certaines branches. À cela il faut ajouter l’impact des grèves interprofessionnelles sur la mémoire des luttes, surtout lorsque celles-ci ont été victorieuses. En effet, il est courant d’entendre sur les piquets de grève : “Il faut un nouveau 36”, “un nouveau 68”, “un nouveau 95”, ce qui montre la capacité de la grève à unir et fédérer les exploités dans l’espace et dans le temps.

Si la grève atteint une importance historique en France dès la Belle époque – « âge d’or de la grève » selon l’historienne Michelle Perrot – et refait surface en fanfare, après les années noires de la révolution conservatrice (1980-1990), en 1995, par les énormes mobilisations contre le plan Juppé, elle a aussi connu de profondes transformations. Violente et éruptive à l’époque de son interdiction, la grève est devenue aussi, progressivement, une action institutionnelle, un événement « normal » des relations entre syndicats et patronats. Certains iraient même jusqu’à dire que, en s’institutionnalisant, elle aurait perdu son caractère subversif et qu’elle a été « domestiquée », contrairement à d’autres formes d’expression du mécontentement comme le blocage et l’émeute.

Cependant un an après le soulèvement des Gilets jaunes, la journée du 5 décembre témoigne du fait qu’une grève interprofessionnelle n’a tout simplement plus la même signification. Et la présence des Gilets jaunes, d’ailleurs, a pu et pourra insuffler une nouvelle radicalité à la grève en cours, loin des débrayages rituels lors des négociations annuelles obligatoires, ou des grèves défensives lors des plans sociaux.
Non seulement la grève du 5 décembre a été profondément politique – dépassant la seule question des retraites et visant aussi la figure haïe de Macron et son exécutif, discrédités depuis bien longtemps – mais elle a aussi été le fruit d’une pression exercée par la base des syndicats, consciente que l’épreuve de force a commencé et lucide sur la nécessité de s’y engager de toutes ses forces. L’idée que seule une grève « dure », de longue durée et mettant en mouvement une majorité de secteurs stratégiques, fera reculer le gouvernement semble avoir gagné de plus en plus de travailleurs et de travailleuses. À ce propos, seule la capacité de tenir ce pari sera déterminante quant à l’avenir du mouvement.

Pour l’instant, les révolutionnaires ne peuvent que saluer avec enthousiasme le retour des grèves, classiques et moins classiques. Qu’il s’agisse de grèves de travailleurs et travailleuses salarié.e.s, de grèves féministes ou de grèves étudiantes pour le climat, le retour de la grève est une excellente nouvelle dans la mesure où cela encourage la diffusion et le partage d’une méthode d’action collective puissante : l’arme de ceux et celles qui se dressent contre le capitalisme et son monde. 

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