Edito

La grande lutte de l’hiver 2019-2020 et le réveil de la base

Marina Garrisi

Camille Münzer

La grande lutte de l’hiver 2019-2020 et le réveil de la base

Marina Garrisi

Camille Münzer

« Cette grève c’est la grève de la base ! » N’en déplaise au gouvernement et aux éditorialistes qui, chaque semaine depuis plus de 60 jours, annoncent la fin du mouvement, ou encore aux dirigeants syndicaux les plus « radicaux » qui n’ont jamais renoncé au principe de la négociation avec l’exécutif, se rendant à chaque convocation à Matignon, la base est remontée et bien déterminée à se faire entendre.

Qui aurait parié au mois de novembre que la France s’apprêtait à vivre un mouvement de grève record, tant par sa durée que par la détermination des secteurs mobilisés ? Qui aurait parié que la grève de la SNCF et de la RATP aurait pu tenir pendant les vacances de Noël, malgré les appels à la trêve du côté du gouvernement et des directions syndicales, et qu’elle allait même continuer, avec la même détermination, à la rentrée, pendant encore plusieurs semaines ? Qui aurait parié que, malgré les perturbations dues à la grève, notamment en Île-de-France, et en dépit de la cabale médiatique et gouvernementale, le soutien à la grève allait résister et même augmenter de semaine en semaine ? Qui aurait parié, enfin, que lors des manifestations interprofessionnelles des cortèges de plusieurs milliers de grévistes, organisés par ligne de métro, par dépôt de bus, ou par gare, rejoints ensuite par d’autres secteurs en lutte – enseignement, raffineries, universités, lycées, etc. – devanceraient systématiquement le carré de tête des dirigeants syndicaux, relégués à l’arrière de la manifestation ?

Il suffit de songer à la manière avec laquelle les travailleurs de base de la RATP ont imposé la journée du 5 et le départ en reconductible aux centrales syndicales, ou aux réactions des grévistes devant les appels des directions syndicales à reprendre le travail au moment des vacances ou au moment du faux retrait de l’âge pivot pour s’apercevoir qu’il se passe quelque chose de nouveau. Ce « réveil » est protéiforme, mais ce qui retient en particulier l’attention c’est le potentiel de débordement, malgré le retour à une forme plus classique de mobilisation, l’impressionnante détermination à la base, la défiance vis-à-vis du gouvernement (il suffit de penser à l’ambiance régicide ou à l’épisode mémorable de la fuite du théâtre des Bouffes du Nord…) et de ses relais, forces de répression comprises, ou encore à l’insubordination de nouveaux corps de métiers traditionnellement très modérés, comme les avocats. Et on se réjouit de l’impopularité record de la figure présidentielle sous Emmanuel Macron qui illustre, selon les mots d’Alain Duhamel, le « retour de la haine de classe ».

Si dans les toutes premières assemblées générales de grévistes, comme à celle de gare du Nord, l’une des pointes avancées du mouvement contre la réforme du rail, en 2018, et qui a repris du service pendant le combat contre la réforme des retraites, on pouvait entendre « merci les Gilets jaunes ! », c’est qu’en effet cette situation ne sort pas de nulle part. Par leur détermination, leur politisation et leurs méthodes radicales et peu respectueuses de l’ordre bourgeois auquel se sont largement adaptées les directions syndicales, les Gilets jaunes ont montré qu’il était possible de faire reculer le gouvernement. Certes, le mouvement actuel contre la réforme des retraites réemprunte de nombreux codes plus « classiques » de la contestation sociale telle qu’elle se mène traditionnellement en France, mais désormais il ne fait plus doute pour personne que le mouvement des Gilets jaunes a infusé dans d’autres secteurs. Sur Révolution Permanente nous avons formulé tôt l’hypothèse d’une « giletjaunisation » de secteurs du mouvement ouvrier, en le liant, par exemple, au processus à l’œuvre à travers la grève sauvage au technicentre de de Châtillon, cet automne, au droit de retrait exercé massivement par les agents SNCF au mois d’octobre suite à un accident dans les Ardennes, ou, déjà, à l’occasion de l’entrée en dissidence de centaines d’enseignantes et d’enseignants au moment de la grève du bac en juin 2019.

À présent il semblerait que, même jusqu’au gouvernement, on se mette à parler d’une « giletjaunisation » des grévistes. « Les syndicats sont dépassés par des éléments radicalisés et des professionnels du sabotage qui refusent le compromis et le dialogue » rapporte un journaliste après échange avec des proches de l’Elysée. « Une inquiétude partagée par quelques responsables de la majorité. Ils ont l’impression de revivre la même chose, d’être de nouveau inaudibles. Les élus et le premier d’entre eux, le chef de l’État sont conspués, insultés. Il y a des envies de faire tomber le régime, un climat séditieux » déclare-t-on encore sur RTL. D’autres vont même jusqu’à parler de « giletjaunisation » du monde en référence au retour de la lutte de classes à l’échelle internationale. Et devant la mobilisation inédite de certains secteurs et de leur état d’esprit de défiance vis-à-vis du pouvoir, il est désormais habituel d’entendre les éditorialistes parler de giletjaunisation des enseignants, ou encore des avocats.

Quoi qu’il en soit, le mouvement toujours en cours contre la réforme des retraites montre que cette révolte inédite en a inspiré plus d’un. Mais c’est tout particulièrement dans le secteur des transports et, surtout, de la RATP, que l’irruption de la base est la plus visible et que ses effets sont les plus explosifs. Comme le montre Daniela Cobet la Coordination de grévistes de la RATP et de la SNCF a réussi à s’imposer comme un véritable contre-pouvoir de la base, pleinement conscient du rôle joué par les directions syndicales, et c’est comme tel qu’elle a pu jouer un rôle décisif pour l’ensemble du mouvement, par exemple en maintenant la grève lors des vacances de Noël. Malgré la reprise forcée du travail dans les transports, compte-tenue, notamment, de la détresse financière dans laquelle s’est retrouvée l’aile marchante de la grève, la Coordination continue à organiser un secteur significatif qui reste déterminé, s’emploie dans l’immédiat à défendre les grévistes sous le coup d’une répression féroce, comme c’est le cas pour Ahmed et Alex menacés par la direction de la RATP et pose la question de ce que seraient les contours d’une véritable Coordination nationale de l’ensemble des secteurs en lutte incluant, notamment, les transports, les énergéticiens, la chimie, l’enseignement et la jeunesse. Dans les transports, après plus de 50 jours de grève et malgré le jusqu’au boutisme du gouvernement, l’état d’esprit reste combatif et on parle déjà de préparer la reprise de la grève, à commencer par l’appel à faire du 17 février un « lundi noir », pour y aller, cette fois-ci, tous et toutes ensemble.

Dans l’immédiat, même si la perspective de la grève générale s’est éloignée, nombreux sont les secteurs qui restent mobilisés ou qui entrent dans la danse, à l’image de l’enseignement supérieur et de la recherche. Surtout, peu importe l’issue, ce que démontre le mouvement actuel c’est que la nouvelle séquence de lutte de classes qui s’est ouverte dès 2016 et, surtout, avec le mouvement des Gilets jaunes, anticipe de prochains bouleversements plus profonds et, sans doute, plus explosifs, dans les mois et années à venir. A plus de 150 ans de distance, cette séquence semble nous rappeler que « la France est le pays où les luttes de classes ont été menées chaque fois, plus que partout ailleurs, jusqu’à la décision complète, et où, par conséquent, les formes politiques changeantes, à l’intérieur desquelles elles se meuvent et dans lesquelles se résument leurs résultats, prennent les contours les plus nets ». [1]. Et ce ne sont pas certains des auteurs les plus conservateurs, et pourtant les plus lucides, comme Jérôme Sainte-Marie, dans Bloc contre bloc, ou encore Emmanuel Todd dans La France et la lutte de classe au XXIe siècle, qui ont fait des ouvrages les plus politiques du vieux Karl une référence de leurs ouvrages récemment publiés, qui lui donneront tort.

La bataille n’est pas finie, la guerre ne fait que commencer !

Crédits photo : O Phil des contrastes

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[1Friedrich Engels, Préface à la troisième édition allemande (1885) du Dix-huit Brumaire de L. N. Bonaparte de Karl Marx
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