Vinaigre et idéologie

Lénine et les mots d’ordre. Entretien avec Jean-Jacques Lecercle

Suzanne Icarie

Jean-Jacques Lecercle

Lénine et les mots d’ordre. Entretien avec Jean-Jacques Lecercle

Suzanne Icarie

Jean-Jacques Lecercle

À l’occasion de la publication de l’essai Lénine et l’arme du langage, Jean-Jacques Lecercle expose ce que les organisations politiques communistes actuelles peuvent retirer, sur le plan de la conduite de la lutte idéologique et politique, de la (re)lecture des oeuvres complètes de Lénine.

Jean-Jacques Lecercle, Lénine et l’arme du langage, Paris, La fabrique, 2024.

RP Dimanche : Pourquoi continuer à lire Lénine cent ans après sa mort ?

Jean-Jacques Lecercle : La réponse est simple : parce que c’est le dirigeant de la première révolution socialiste au monde. Quand j’avais vingt ans, en 1968, on lisait Lénine pour apprendre comment s’emparer du Palais d’Hiver. Naturellement, la situation a bien changé : plus personne ne croît que le socialisme est au coin de la rue. Néanmoins, l’exploitation capitaliste continue de plus belle et la lutte idéologique aussi.

Lire Lénine c’est d’abord une façon de comprendre comment mieux mener la lutte idéologique mais c’est aussi une façon de comprendre ce que doit être un style de militantisme et de direction.

Chez Lénine, la lutte idéologique est une lutte pour la réappropriation des mots détournés par l’adversaire de classe, par exemple le mot « liberté ». C’est une lutte pour critiquer les déformations que l’adversaire de classe imprime à ces mots : ce que la bourgeoisie entend par « démocratie » n’a ainsi pas grand chose à voir avec une démocratie véritable. Pour Lénine, la lutte idéologique possède une valeur à la fois polémique et critique. Elle est polémique car, pour utiliser une formule qu’il aimait [1], il s’agit de verser un peu de vinaigre dans l’eau sucrée des consensus et des bons sentiments que l’idéologie dominante, qui domine absolument, nous impose.

La lutte idéologique est également critique car c’est une façon de percevoir des opérations - les pas de côté - par lesquelles la bourgeoisie cherche à détourner la lutte pour l’émancipation. Par « pas de côté », j’entends le déplacement de la contradiction principale entre les exploités et les exploiteurs sur les boucs émissaires de tous bords. À l’époque de Lénine, c’étaient les Juifs. Aujourd’hui, ce sont les travailleurs immigrés.

RP Dimanche : Quelles sont les principales caractéristiques de ce que vous nommez le « style d’intervention » de Lénine ? En quoi ce style se distingue-t-il, par exemple, de celui de Trotsky ?

Jean-Jacques Lecercle : Le style d’intervention de Lénine, par provocation, je l’ai célébré en célébrant un certain nombre de vertus léninistes. Aujourd’hui, l’idéologie dominante cherche à nous imposer une version noire de Lénine comme l’inventeur du totalitarisme et le père du Goulag. Pour moi, les vertus de Lénine sont au nombre de cinq : je célèbre sa solidité, sa fermeté, sa dureté, sa lucidité et sa subtilité.

Lénine est solide parce que, très tôt, il a fait le choix d’une politique de type marxiste inspirée par les principes du matérialisme historique et il a tenu ferme sur ses principes toute sa vie, contre toutes les tentatives de révisionnisme et de déviations.

La fermeté, c’est le fait que Lénine a toujours maintenu le cap, même dans les moments difficiles et de recul, par exemple au moment du déclenchement de la guerre de 1914, lorsque la majorité du mouvement ouvrier européen a cédé à l’hystérie patriotique du début du conflit.

Cette fermeté s’accompagne d’une forme de dureté, c’est-à-dire que Lénine n’hésite pas à monter à l’assaut et à polémiquer de la façon la plus ferme et, quelquefois, la plus féroce, y compris contre ses camarades les plus proches, lorsqu’il pense qu’ils défendent une ligne erronée. Cette dureté de Lénine s’exerce sur des idées et non pas sur des personnes : c’est la grande différence avec celui qui sera son successeur, Staline.

Il y a ensuite chez Lénine une lucidité qui lui permet, dans les nouvelles situations, de percevoir l’essentiel et de ne pas se tromper sur l’essentiel. S’il y a un apport de Lénine au marxisme, c’est la capacité de saisir la conjoncture et le moment de la conjoncture. C’est pour cela qu’il s’intéressait aux mots d’ordre et à leur efficace, point que j’étudie dans un chapitre important de mon livre.

Enfin, il y a la subtilité : Lénine est capable de s’adapter totalement au moment d’une situation. S’il faut conclure un compromis et reculer, on le conclut et on recule, mais à deux conditions. Premièrement, on ne cède pas sur les principes et on constate que le recul est effectivement un recul. Deuxièmement, on dit la vérité aux masses, sans chercher à transformer une semi-défaite en victoire. La discussion dans la jeune Union soviétique à propos du traité de Brest-Litovsk en est un exemple flagrant. Lénine estimait qu’il était nécessaire de conclure ce traité avec les Allemands, bien que ce fût une semi-capitulation, alors qu’une partie de ses camarades pensaient qu’il ne fallait pas se laisser battre par les Allemands pour préserver les principes et l’idéal de la révolution mondiale.

Le style de Trotsky est-il voisin de celui de Lénine ? J’ai lu beaucoup de Trotsky pour préparer ce livre mais pas autant que de Lénine : je n’ai pas la même compétence. Mon opinion est que leurs styles sont effectivement assez semblables. Comme on le sait, ils ont beaucoup polémiqué l’un contre l’autre avant 1917 - des noms d’oiseau ont été échangés entre les deux de façon assez abondante - mais ils se sont retrouvés ce sur qui était l’essentiel de la ligne. C’est ce que Trotsky appelle la révolution permanente et Lénine la transformation de la révolution bourgeoise par transcroissance en révolution prolétarienne.

À lire Trotsky, on se rend compte que Lénine et lui partagent deux types de convictions. Premièrement, la ligne doit être fixée par la persuasion et la discussion aussi libre que possible, et non par des méthodes administratives. Deuxièmement, la résolution des problèmes n’implique pas la disparition ou l’élimination des opposants. Évidemment, ce mode d’intervention est totalement différent de celui de Staline.

RP Dimanche : Quelles conséquences politiques tirer de la théorisation léniniste du « mot d’ordre » ?

Jean-Jacques Lecercle : Il y a un problème d’efficace du mot d’ordre, comme il y a un problème de rhétorique du mot d’ordre. Lénine ne l’a pas théorisé ainsi directement mais il l’a mis en pratique dans ses choix de mots d’ordre.

Le mot d’ordre de Lénine a deux caractéristiques qui, à première vue, peuvent paraître paradoxales. D’un côté, il doit être ajusté au moment de la conjoncture. C’est en collant à l’événement que le mot d’ordre obtient une efficace. Dans le mot d’ordre, le langage est une arme extrêmement importante car il est capable de pousser les masses à l’action. Mais, dans le même temps, il faut aussi que le mot d’ordre soit vrai : il doit dire la vérité de la situation même quand cette situation constitue un recul ou qu’elle ne convainc pas, au départ, les masses.

L’occasion de la théorisation de Lénine, c’est l’abandon, après les troubles qui ont éclaté à Petrograd en juillet 1917, du mot d’ordre « Tout le pouvoir aux soviets ». Contre l’avis des bolcheviks, alors minoritaires au sein des soviets, des ouvriers et des soldats de Petrograd organisent en juillet 1917 une manifestation de masse pour renverser le gouvernement provisoire. Estimant que l’heure de l’insurrection n’est pas venue, le Parti bolchevik prend la tête de cette manifestation et tente de la canaliser.

Après l’échec de cette tentative populaire, le rapport de force s’inverse et une forme de Terreur blanche s’abat sur Petersbourg. Lénine explique que les soviets ayant renoncé à prendre le pouvoir, le mot d’ordre devient caduc. Il devient un empêchement à la compréhension de la situation. Selon Lénine, il faut dire la vérité de la situation : c’est une période de recul. Il faut aussi trouver un autre mot d’ordre qui soit capable d’inciter les masses à continuer d’agir.

Ici, le mot d’ordre est une cristallisation de la conception que Lénine se fait de sa propre pratique politique du langage. J’ai essayé de la capturer dans la dialectique du juste et du vrai. D’un côté, le langage est une arme de persuasion, de conviction et d’intervention dans la situation. De l’autre, le langage est destiné à dire le vrai de la situation. Il possède une fonction purement objective.

RP Dimanche : Si l’on définit la littérature comme l’art du langage, Lénine possède-t-il une politique de la littérature ? 

Jean-Jacques Lecercle : Quand on le lit sérieusement, on se persuade que Lénine a un intérêt passionné pour la littérature russe, à laquelle il fait très souvent allusion dans ses écrits politiques. Pour lire Lénine politique, il faut avoir quelques notions de la littérature classique, et en particulier de l’âge d’or de la littérature russe, c’est-à-dire le grand roman réaliste.

Il y a à cela une raison historique. Dans l’Empire tsariste, pour des raisons de censure, il n’était pas possible de pratiquer une critique sociale explicite sous forme d’essai. Le roman était donc devenu la seule façon d’écrire l’état de la société et de porter une critique sur cet état. Lénine a donc pu utiliser les romanciers classiques, qui le précédaient d’assez peu, pour décrire l’état de la société russe. Dans sa première grande œuvre théorique, Le développement du capitalisme en Russie (1899), il fait ainsi assez souvent appel aux romanciers populistes.

Chez Lénine, la littérature est politiquement importante parce que c’est une source qui permet de comprendre la situation présente et de cerner ses adversaires politiques mais constater cela ne suffit pas à déterminer s’il existe une politique léniniste de la littérature. Se pose ici l’épineux problème de l’attitude du parti ouvrier vis-à-vis de la littérature : doit-il avoir une politique sur la littérature et lui donner des directives ?

Là, la position de Lénine est ambiguë. D’un côté, il exprime l’idée que la littérature est un champ politique important et que le parti doit donc y intervenir. De l’autre, il comprend la spécificité de l’activité littéraire et la nécessité qu’elle possède une forme d’indépendance. Entre ces deux positions, il a du mal à choisir. Dans la suite des événements, c’est-à-dire dans la postérité stalinienne, c’est la tendance à imposer une direction à l’activité littéraire qui dominera, ce qui donne des textes de Jdanov dont la lecture aujourd’hui est assez effroyable.

Lénine a un intérêt pour la littérature, il en fait une utilisation politique et il y également chez lui une tentation d’impulser une direction à l’activité littéraire. Sur ce point, il n’est pas différent de Trotsky, même si ce dernier était beaucoup plus sensible au modernisme littéraire. Il n’y a pas d’équivalent chez Lénine de l’essai de Trotsky Littérature et révolution (1924). Lénine a en revanche signé des articles célèbres sur Tolstoï qui sont des articles de critique marxiste de la littérature d’une extrême importance.

RP Dimanche : En 2024, que nous apprend la lecture de Lénine sur la conduite de la lutte idéologique ? 

Jean-Jacques Lecercle : Je crois qu’une organisation politique de type communiste doit se poser deux questions : celui de l’organisation centralisée de la lutte idéologique et celui de l’ouverture totale de la discussion à l’intérieur de l’organisation pour défendre une ligne. Ce qu’on apprend de Lénine, c’est qu’il a toujours pratiqué ce genre de politique interne à l’organisation. Il a toujours lutté pour imposer sa vision mais cette imposition se fait par persuasion et conviction.

L’exemple cardinal, ce sont les « Thèses d’avril » 1917, lorsque Lénine revient de Suisse dans son wagon plombé. Il propose un renversement total de la ligne du Parti bolchevik contre les quolibets de la plupart de ses camarades et l’opposition de la direction, à commencer par Zinoviev, Kamenev et Staline. Dans ces cas là, Lénine a toujours opéré en obtenant la conviction de ses camarades et non par méthode administrative. Il y a là des leçons à tirer pour toute organisation politique sur la façon dont on mène la lutte politique.

Propos recueillis par Suzanne Icarie

Illustration : Lazar Markovich Lissitzky, illustrations pour le recueil de poèmes Dlja golosa ("Pour la voix"), 1923.

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NOTES DE BAS DE PAGE

[1Dans la brochure Les tâches du prolétariat dans notre révolution publiée en septembre 1917, Lénine attribue cette formule à un de ses camarades du Comité central, Téodorovitch, qui l’aurait utilisée pendant le congrès des employés ouvriers des chemins de fer de Russie de Petrograd en avril 1917
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