[Dans les archives de l’histoire]

Trotsky : contre-révolutionnaire pour Staline, démon de la révolution pour Poutine

Alexeï Gusev

Trotsky : contre-révolutionnaire pour Staline, démon de la révolution pour Poutine

Alexeï Gusev

Spécialiste de l’histoire de l’Opposition de gauche soviétique, Alexeï Gusev enseigne à l’Université Lomonosov de Moscou. Dans cet entretien, tiré de l’interview donnée à Guillermo Iturbide, pour Ideas de Izquierda, il revient sur quelques paradoxes entourant la figure de Trotsky et sur la trajectoire des dissidences communistes, du temps de l’Union soviétique jusqu’à aujourd’hui, à l’époque de Poutine.

Guillermo Iturbide : Commençons par une question biographique. Tu es né et tu as grandi au temps de l’Union soviétique. Comment était-il possible d’accéder à des documents de l’Opposition trotskyste, ou d’apprendre sur elle, ou sur l’opposition au stalinisme en général ? Comment es-tu venu à t’intéresser à ce mouvement politique ?

Alexeï Gusev : J’étais au lycée lors des dernières années de l’URSS, pendant la Pérestroïka. Puis je suis devenu étudiant en histoire à l’Université d’État de Moscou. C’était une période de grands changements dans la société et dans notre pays. C’était aussi une période de grande crise idéologique pour le Parti communiste soviétique (PCUS), car l’idéologie officielle, le marxisme-léninisme, avait perdu sa crédibilité, même parmi ceux qui en faisaient la propagande. Beaucoup sont devenus anti-communistes plus tard. Les gens ont commencé à chercher des alternatives politiques et sociales. Les années de la Pérestroïka, en raison des réformes de Gorbatchev, ont été une période de réveil intellectuel et social pour les gens. Cette recherche d’alternatives a poussé certains à chercher différents modèles.

Vers la fin des années 1980, l’idéologie officielle du PCUS s’est tournée vers des figures comme Nikolaï Boukharine. Ce dernier a été vu comme l’un des précurseurs à la Pérestroïka, du « socialisme de marché », etc. Parallèlement, on a commencé à publier des œuvres de Trotsky, ou sur lui. Mais Trotsky ne cadrait pas bien avec le discours officiel de la Pérestroïka. Parce que Trotsky n’était pas seulement contre Staline en tant que personne, mais contre le système, contre la bureaucratie dirigeante. Et Gorbatchev, et les défenseurs de la Pérestroïka, étaient le produit de cette même bureaucratie, ils étaient incompatibles avec la figure de Trotsky. Pour nous, les jeunes de cette époque-là, Trotsky était vu comme une sorte d’alternative, le symbole d’une alternative, non pas seulement contre le système de la nomenklatura bureaucratique de Staline, mais aussi contre le capitalisme, système vers lequel on se dirigeait à l’époque. C’est ainsi que je me suis intéressé à Trotsky et j’ai essayé de me procurer ses textes.

On pouvait accéder à ses œuvres, notamment à travers les documents des congrès et des conférences du PCUS. Celles-ci ont été publiées dans les années 1920 ou 1940, puis ont été publiées de nouveau sous Khrouchtchev lorsque celui-ci a critiqué le « culte à la personnalité ». Il y a eu aussi quelques publications dans les journaux des années 1920 que j’ai déniché pour mes recherches. Ensuite, lors de mon stage à l’Institut du marxisme-léninisme de Moscou, j’ai trouvé les bulletins de l’Opposition. Ce fut une grande découverte, car tout s’y trouvait, tout ce qui pouvait être considéré comme les positions de Trotsky et de l’Opposition sur divers sujets.

J’ai pu ainsi, tout d’abord, écrire mon mémoire sur l’Opposition en 1923, puis ensuite préparer une thèse de doctorat sur l’Opposition trotskyste de la fin des années 1929 au début des années 1939. C’est-à-dire la période de clandestinité et d’exil de l’Opposition, après l’exclusion des militants du PCUS. Le sujet était totalement inconnu pour les universitaires. Quelques travaux avaient été publiés, comme ceux de Pierre Broué, ou les Cahiers Léon Trotsky, mais ils s’appuyaient sur les archives de Trotsky à l’étranger et non pas en URSS. Mes travaux sont basés principalement les sources des archives de Moscou, comme ceux du Comité central du PCUS. C’est ainsi que je suis devenu un spécialiste de Trotsky et l’Opposition.

GI : Y a-t-il eu, à cette époque d’autres chercheurs intéressés par l’histoire de l’Opposition ? Je pense par exemple à Vadim Rogovine, qui a été publié, surtout en allemand et un peu en anglais.

AG : C’est intéressant de voir comment a changé en Russie la manière dont on envisage l’histoire de Trotsky et de l’Opposition, notamment chez les biographes. Comme tu le sais, sous Staline, Trotsky était vu comme l’incarnation du mal, comme une sorte d’antéchrist, la source de tous les maux, le diable, etc. Staline disait en 1931 que Trotsky et l’Opposition étaient l’avant-garde de la contre-révolution. Ensuite, après Staline, sous Khrouchtchev ou Brejnev, on a repensé officiellement la question. L’Opposition trotskyste a cessé d’être l’avant-garde, pour devenir l’arrière-garde de la réaction. Il y a eu un livre écrit par Mikhaïl Basmanov, un historien officiel, qui s’intitulait, en anglais, Contemporary Trotskyism ; its anti-revolutionary nature [« Le trotskysme aujourd’hui : sa nature anti-révolutionnaire. Comme tu vois, il y a différentes approches.

Bien sûr, pendant la réhabilitation des victimes du stalinisme sous la Pérestroïka, Trotsky a été reconnu non plus comme un ennemi du peuple et du pouvoir soviétique, mais comme l’un des dirigeants de la révolution bolchévique de 1917. Mais, ironie du sort, de démon de la contre-révolution, il est devenu le démon de la révolution. Le général Dimitri Volkogonov, qui a été l’un des idéologues de la Pérestroïka de Gorbatchev, a écrit un article, puis un livre sur Trotsky où il donne cette caractérisation : « démon de la révolution ». Le livre a été bien reçu par la presse et les médias et il est encore cité aujourd’hui. C’est-à-dire que Trotsky est devenu le symbole de la « révolution pour la révolution », de l’expérience révolutionnaire, du chaos, de la violence, etc. Et cela a été incorporé au discours officiel.

Mais, en même temps, vers la fin des années 1980 et au début des années 1990, surtout à partir de 1990, l’œuvre des historiens dissidents russes et ukrainiens consacrée à Trotsky a commencé à être lue. L’un des premiers historiens vivants qui s’est intéressé à la question était le professeur Viktor Danilov. C’est l’un des premiers spécialistes russes en histoire agraire. Il a étudié la collectivisation, l’agriculture collective. Il a écrit un article en 1990 dans une petite revue intitulé « Nous commençons à comprendre Trotsky ». Dans cet article, il s’en prenait à quelques mythes historiographiques sur Trotsky, comme celui qui dit qu’il était un précurseur de Staline, ou que c’était un fou qui voulait mettre la Russie à feu et à sang, etc. C’était un court article, mais d’autres ont suivi. Des historiens avec beaucoup d’autorité comme Vitali Startsev, Alexandre Pantsov ou A. Podshchekoldin, qui ont publié divers articles sur Trotsky et l’Opposition. Ça c’était aux débuts des années 1990. J’ai aussi fait partie d’un comité international d’étude de l’héritage de Trotsky, qui a été organisé par un groupe de chercheurs russes qui sympathisait avec la gauche, comme le professeur Mikhaïl Voyeikov de l’Institut d’économie, ainsi que des collègues trotskystes aux Etats-Unis qui étaient intéressés par cette recherche. Nous avons organisé plusieurs conférences consacrées à l’Opposition de gauche et nous avons publié un livre en 1998 intitulé The ideological legacy of L.D. Trotsky, que j’ai co-édité avec Mikhaïl Voyeikov. C’est l’un des premiers livres consacrés à Trotsky de l’ère post-soviétique.

Il faut bien sûr avoir à l’esprit la contribution de Vadim Rogovine, qui n’était pas un historien professionnel, mais un sociologue. Il travaillait à l’Institut de sociologie, et n’avait pas accès à beaucoup d’archives. Ses livres sont plutôt de la vulgarisation. Il fait des analyses, mais n’introduit pas de nouvelles sources. Mais sa contribution a été de réunir et de résumer tout ce qui avait été publié sur Trotsky. Il a écrit des livres dans les années 1990, jusqu’à sa mort en 1998. Il s’agit de sept tomes sur l’Opposition, de 1923 jusqu’à la mort de Trotsky en 1940. Ces œuvres sont importantes en tant qu’introductions. Mais elles ont la faiblesse de ne pas mobiliser davantage de sources et d’être une éloge a-critique de Trotsky, surtout en ce qui concerne ses idées sur la modernisation du pays. Pourtant, je recommande toujours à mes étudiants de les lire.

Ensuite, à partir des années 2000, est apparu ce que je considère comme la principale contribution d’universitaires russes, qui sont basés aux Etats-Unis. Il s’agit de Georgi Chernyavsky et de Yuri Felshtinsky. En 2012, ils ont publié quatre volumes d’une biographie de Trotsky. Ils utilisent des sources diverses et des matériaux intéressants, mais principalement des archives de Harvard et de Standford, mais peu d’archives russes. Bien sûr, ils ont un parti pris un peu biaisé. Contrairement à Rogovine, ils ont un point de vue libéral. C’est leur faiblesse, ce qui ne les rend pas très objectifs.

Il y a d’autres chercheurs, plus jeunes, qui travaillent maintenant sur ce sujet. Je peux mentionner Alexandre Reznik qui a soutenu sa thèse et qui a écrit un livre sur cette période intitulé Trotsky et ses camarades. Il parle de l’Opposition en 1923 et de divers aspects de cette période qui a marqué la naissance de l’Opposition de gauche. Il y a également Vladislav Shabalin, qui a écrit un petit livre sur l’Opposition dans l’Oural. Il vient de là-bas et il a utilisé des archives locales. C’est très intéressant, sur l’Opposition entre 1927 et le début des années 1930.

Il y a également Mikhaïl Voyeikov, que j’ai déjà mentionné. Il appartient à une autre génération, mais il écrit toujours sur le sujet. Il analyse Trotsky principalement du point de vue économique. Voyeikov dirige le Département d’économie politique à l’Institut d’économie de l’Académie russe des sciences.

Il y a d’autres jeunes, étudiants ou thésards, comme Dimitri Apalkov, de l’Université d’État de Moscou. C’est un collègue qui vient de soutenir sa thèse sur le développement des luttes internes au sein PCUS dans les années 1920 et 1930, et il consacre une grande partie de sa recherche à l’Opposition de gauche. Mais, il faut l’avouer, ce n’est pas un champ d’études très étendu, ni très populaire.

Comme tu peux voir, l’historiographie reflète le climat idéologique qu’il y a dans la société et au sein des autorités. Maintenant le discours officiel en Russie est conservateur et le parti au gouvernement, Russie unie, est officiellement un parti conservateur. Poutine et les siens revendiquent par exemple des figures comme celle de Pyotr Stolypin [1].

GI : La série sur Trotsky, diffusée, en Russie, à la télévision et sur Netflix, pour le reste du monde, est une sorte de reflet de ce climat idéologique, non ?

AG : Oui, c’est intéressant de voir comment les attitudes officielles à l’égard de Trotsky et de l’Opposition ont pu varier. Depuis 1990, on a eu droit à différentes histoires officielles. L’une libérale et l’autre nationaliste, de droite et conservatrice. Pour les libéraux, c’était un « ultra-révolutionnaire », ennemi de la démocratie, etc. Pour les nationalistes, c’était un cosmopolite, un commissaire juif… Poutine a, en quelque sorte, combiné les deux récits. Trotsky est vu comme l’incarnation des forces hostiles à la Russie, hostiles à un grand État russe. Le récit officiel du poutinisme est la continuité de la tradition et de l’État russe, allant des anciens monarques russes jusqu’à Poutine en personne, bien sûr. Cela mène à une mise en valeur de Staline, d’Ivan le Terrible, des Tsars, et des secrétaires généraux du PCUS. Avec une rupture dans cette continuité : la révolution, qui a été une mauvaise chose. Ce qui existait avant et ce qui a existé après était une bonne chose. Et Trotsky est le symbole de la révolution. À l’époque soviétique, Trotsky était considéré comme un ennemi de la révolution. Aujourd’hui, Trotsky est considéré comme un symbole de la révolution. Si vous avez vu la série sur Trotsky sur Netflix, vous voyez de quoi je parle. Trotsky est celui qui fait la révolution et non pas Lénine. Lénine apparaît comme une figure secondaire dans la série.

Mais on pourrait également se référer à d’autres émissions qui sont retransmises à la télévision russe, comme « Secrets de la révolution mondiale » ou « La clef de la révolution mondial ». Toutes exploitent le mythe selon lequel les révolutions sont l’œuvre des services de renseignement étrangers, d’agents à la solde de puissances étrangères, etc. Bien entendu, tout cela est politique. Le régime a réellement peur de la révolution, d’un mouvement démocratique. Il observe les mouvements démocratiques révolutionnaires dans les autres pays de l’ancien espace soviétique et il craint que cela ne se reproduise en Russie également. C’est pour cela qu’il doit diaboliser le concept même de révolution. Le discours c’est à peu près : « La révolution, c’est le trotskysme, le trotskysme, c’est pas bien, la révolution et le trotskysme ont été financés par des banques et des gouvernements étrangers, etc. ».

Le personnage de Parvus [2], tel qu’il est présenté dans la série qu’a reprise Netflix, est assez illustratif de ce raisonnement. On y voit un Parvus qui manipule les révolutionnaires, qui est déjà, en 1905, un agent au service de la Prusse et du Japon, qui « achète » le mandat de Trotsky pour qu’il siège au Seconde congrès du Parti ouvrier social-démocrate russe, ce qui est inventé de toutes pièces. Cette histoire de l’étranger qui agit en sous-main est donc très importante. Les gens qui produisent les soi-disant documentaires que je mentionnais sont d’ailleurs convaincus de cela, proches des cercles monarchistes, à l’instar de la scénariste Elena Chavchavadze. Elle pense, comme d’autres, que le tsar Nicolas II a été assassiné par une sorte de « conspiration juive » et ce genre de choses. Tout ceci est de la propagande officielle, inventée, et la série sur Trotsky fait partie de cela.

Si l’on prend l’exemple de l’exposition « Russie, mon histoire », visible dans le très officiel Centre panrusse des expositions (VDNH) de Moscou, un tiers est consacré à la période soviétique. Le récit qui y est exposé est à peu près le suivant : « la révolution a été une mauvaise chose, les Commissaires politiques étaient des juifs, mais après, heureusement, Staline est arrivé, a fait fusiller tous ces juifs et a recréé le plus grand des empires russes sous couvert du drapeau rouge ». Ce genre de choses est pensé et écrit par un pope orthodoxe, Tikhon Chevkounov, qui est le père spirituel de Poutine et qui est l’architecte de ce récit. Dans cette exposition, Trotsky est bien entendu l’incarnation du mal. Sur les murs, on peut même lire des citations fausses, inventées, qui lui sont attribuées, du genre « Nous autres, les juifs, voulions asservir la Russie », et que l’on retrouve, par la suite, en circulation sur internet. Bien entendu, les historiens sérieux savent que tout ceci est un tissu de mensonges, mais ces falsifications se reproduisent.

GI : Que pourrais-tu nous dire du travail des chercheurs russes, aujourd’hui, autour de l’histoire de l’Opposition de gauche ? Je pense, par exemple, aux cahiers qui ont été retrouvés, par hasard, dans une prison de Verkhneouralsk, dans le Sud de la Russie ?

Je dirige en effet les travaux du groupe d’historiens qui sont en charge du dossier Verkhneouralsk. Les documents en question ont été trouvés en 2018, lors de travaux de rénovation entamés dans la prison de Verkhneouralsk, une toute petite ville de l’Oural. Dans les années 1920 et 1930, des prisonniers politiques y étaient internés par le régime en tant qu’ennemis politiques : des socialistes, des anarchistes, des nationalistes, certes, mais la majeure partie des prisonniers étaient communistes, issus de différents courants. Il y avait là des trotskystes, des centralistes démocratiques [3], des communistes de gauche du Groupe ouvrier [4].

Parmi les documents retrouvés figurent des textes produits par l’une des fractions trotskystes de l’époque, puisque, suivant la « tradition » trotskyste, il existait plusieurs tendances. Cette fraction publiait une revue intitulée Le bolchevik-léniniste, dont on a perdu les archives. Ces documents internes sont donc très intéressants. Sur la question de la collectivisation, par exemple, on découvre comment la position des trotskystes était beaucoup plus résolue que celle de Trotsky lui-même. Ce dernier considérait en effet que la collectivisation était contradictoire, à la fois réactionnaire et progressiste. Le groupe de trotskystes incarcéré à Verkhneouralsk s’opposait résolument à la politique stalinienne comme étant un crime à l’égard des paysans et des ouvriers et appelait à mettre en place une résistance active vis-à-vis du stalinisme, qui n’excluait pas la résistance armée. C’est ce qu’il développait au début des années 1930, sur une orientation plus radicale, je crois, que celle défendue par Martemian Ryutin et son Union de Marxistes-léninistes, bien plus connue à l’époque [5].

On peut donc découvrir, dans ces documents, l’orientation des trotskystes par rapport au développement du système politique en URSS, la discussion autour de ce qui subsiste, ou pas, de dictature de prolétariat dans le pays, la nature du régime politique en place, l’attitude que devrait adopter l’Opposition face aux grèves et soulèvements ouvriers et paysans, à l’instar de la grève des ouvriers textiles d’Ivanovo, en 1932. Mais on peut également y découvrir les débats par rapport aux questions théoriques, aux problèmes de conceptualisation de la révolution permanente, de ses implications, alors, des questions relatives au mouvement ouvrier international, à la montée du nazisme, etc. Ce volet a d’ailleurs été publié par Fokin. Ces documents, dans leur ensemble, sont extrêmement intéressants, et je crois que leur publication, avec les notices et les commentaires que nous souhaitons rajouter, représentera un apport important à l’historiographie de la période portant sur ces questions.

GI : A la lecture de ces documents, j’ai été fasciné par la façon dont des groupes, pourtant isolés, s’emparaient des grandes questions internationales du moment, échangeaient entre eux. Comment cela était-il possible ?

En réalité, les prisons, au début des années 1930, ce n’était pas encore le goulag de 1937, à savoir des camps d‘extermination où les opposants mouraient par centaines de milliers. La prison de Verkhneouralsk était un isolateur. Jusqu’au début des années 1930, les prisonniers politiques bénéficient, en URSS, d’un statut particulier. Ils n’étaient pas mélangés aux prisonniers de droit commun, n’étaient pas contraints au travail forcé et jouissaient d’une certaine liberté dans les prisons où ils étaient incarcérés. Bien entendu, tout est relatif, puisqu’il s’agissait de prisons, où les cellules étaient perquisitionnées, les prisonniers frappés, etc. Néanmoins, ils pouvaient écrire, produire des revues manuscrites, des programmes, se rencontrer au cours des horaires de promenade. Il s’agissait donc de petits îlots de liberté dans un pays qui n’était pas libre. C’est d’ailleurs ce que raconte, dans ses mémoires, Ante Ciliga, le communiste oppositionnel yougoslave. Lorsqu’il arrive dans une de ces prisons, il est ému, raconte-t-il dans Le pays du grand mensonge, par ce parlement miniature qui existe derrière les barreaux. Comment cela était-il possible ? S’agissait-il d’un miracle, d’un mirage ou d’un hôpital psychiatrique ? Cela a néanmoins existé jusqu’au milieu des années 1930.

Après l’assassinat de Sergueï Kirov, fin décembre 1934, qui marque le début de la grande vague de purges, cette liberté relative prend fin et les prisonniers politiques de l’opposition communiste sont les premiers à être envoyés au goulag, où ils sont presque tous assassinés et fusillés par la suite. Je suis actuellement en train de préparer un article sur cette question et j’ai découvert que 98% de ces personnes ont été assassinées au cours de la Grande terreur. Très peu ont survécu et, quand c’est le cas, c’est généralement le fruit du hasard. Staline avait exactement la même attitude, vis-à-vis des trotskystes, que Hitler, vis-à-vis des juifs. Staline a lancé l’idée d’une « solution finale » : tout le monde devait être liquidé. Dans les camps de Kolyma ou de Vorkouta, on assassinait ainsi, à la mitrailleuse, entre 200 et 300 prisonniers par jour.

GI : L’Opposition a-t-elle pu survivre à cette période ?

Une poignée d’individus, sans liens les uns avec les autres. En tant que courant politique, l’Opposition a été exterminée. Certains oppositionnels ont eu l’occasion, au cours de la seconde guerre mondiale, de s’enfuir et de s’installer à l’étranger, où ils ont écrit leurs mémoires. Isaac Dashlovski, l’un des dirigeants centralistes démocratiques, a, lui, survécu, et a écrit aux autorités et à la Pravda, dans les années 1950, des courriers où il exigeait la réhabilitation des dirigeants de l’Opposition. Mais pour la plupart, après des années et des années de goulag, il n’était pas possible de reprendre une activité politique.

Des militants plus jeunes ont néanmoins participé à l’Opposition et ont fait partie, par la suite, de mouvements dissidents. C’est le cas, par exemple, d’Alexandre Zimin (Elkon Leikin, de son vrai nom), qui a écrit des choses très intéressantes sur la nature du parti communiste et sur les régimes politiques à l’Est, en envoyant ses textes en France, où ils ont été publiés en russe. Et il y a, bien entendu, le cas de Varlam Chalamov. Il faisait partie de l’Opposition trotskyste et il est envoyé en camp une première fois pour diffusion de matériel oppositionnel. Après sa seconde arrestation, il ne sortira du goulag que dans les années 1950 et devient, par la suite, l’un des plus grands écrivains russes du XX° siècle. Ses écrits sur les camps sont bien plus intéressants que ceux, par exemple, d’Alexandre Soljenitsyne, bien qu’il soit moins connu, et quand bien même son œuvre mériterait de l’être. A la suite de sa libération, il n’a pas poursuivi son activité politique. Plusieurs de ces survivants ont, après leur libération, reconfiguré leurs conceptions, certains sont passés sur des positions social-démocrates, d’autres ont participé au mouvement démocratique. Mais il s’agit de cas isolés.

GI : Y a-t-il existé un lien entre la dissidence des années 1960 et 1970 et l’anncienne Opposition ?

[SG : Il n’y a pas eu de rapport de continuité directe. Bien entendu, il y a eu les œuvres de Zimin, dont je parlais, ou les mémoires de Nicolaï Boyarshikov. Certains textes circulaient en tant que samizdat, ces ouvrages publiés sous le manteau et à diffusion clandestine. Il y aura une influence sur les mouvements de dissidence des années 1950 et 1960. Jusqu’au milieu des années 1960, la dissidence soviétique est, de façon prévalent, communiste et socialiste. Après le printemps de Prague et la fin du rêve d’un socialisme à visage humain, le mouvement prend un pli démocraticio-libéral et droit-de-l’hommiste. Il y avait bien entendu également la revue animée par les frères Roy et Jaurès Medvedev. Loin d’être trotskystes, ils étaient d’ailleurs plutôt sur des positions boukharinistes. Ils ont néanmoins contribué à maintenir une certaine mémoire de l’Opposition et de Trotsky.

Mais le mouvement trotskyste, en URSS, n’a commencé à réapparaître qu’au tout début des années 1990. C’est en août 1990, d’ailleurs, qu’est organisée la première rencontre, à l’Hôtel Spoutnik, de Moscou, sur initiative d’historiens et militants étatsuniens, allemands et, surtout, britanniques, qui ont republié les bulletins de l’opposition et du matériel, réunissant les jeunes militants des mouvements dissidents de l’époque. C’est ce qui a donné l’impulsion des premiers groupes trotskystes, en Russie. Mais entre la fin des années 1930 et le début des années 1990, il y a un grand vide.

Traduction et édition, CM et CT

Illustration : Extraits des documents d’oppositionnels retrouvés dans le plancher de l’ancien isolateur de Verkhneouralsk dont parle, dans cette interview, Alexeï Gusev

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NOTES DE BAS DE PAGE

[1Premier ministre de l’Empire russe entre 1906 et 1911. Il a dirigé le pays dans les années de réaction qui ont suivi la défaite de la révolution de 1905, et a été considéré comme un modernisateur réactionnaire ou comme un « grand homme d’État » de l’Empire.

[2D’origine russe, Alexandre Parvus milite au sein de la social-démocratie allemande et russe. Proche de Trotsky en 1905, il contribue à élaborer les premiers éléments de la théorie de la révolution permanente. Par la suite, il s’éloigne du marxisme, se consacre aux affaires et devient bel et bien un agent allemand

[3Il s’agit d’une fraction du Parti bolchevik fondée en 1919 qui réclamait, notamment, davantage de démocratie au sein de l’organisation, et ayant eu pour principaux référents Timofeï Sapronov et Ivan Smirnov. Les centralistes démocratiques rejoignent, en 1923, l’Opposition de gauche puis, par la suite, à partir de 1926, l’Opposition unifiée, mais constituent un groupe séparé, avec ses propres positions.

[4Inspiré par Gabriel Miasnikov, le Groupe ouvrier se forme comme aile gauche de l’Opposition ouvrière, en 1923, s’oppose à la NEP et défend l’idée selon laquelle l’URSS se transforme en un capitalisme d’Etat. A partir de 1928, le Groupe ouvrier défend l’idée de la construction d’un nouveau parti révolutionnaire à l’extérieur du Parti bolchevik.

[5Ancien membre de l’Opposition de droite, avec, notamment, Nicolas Boukharine, Ryutin exige, dans la plateforme qu’il publie en 1930, la fin de la collectivisation forcée, le ralentissement de l’industrialisation de même que la réintégration de l’ensemble des membres expulsés au sein du parti, tant ceux de gauche que ceux de droite. Par ailleurs, Ryutin soutient la nécessité d’éliminer Staline, par tous les moyens
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