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Débats

Après Hara-Kiri…

45 bougies. Que reste-t-il de ‘Charlie Hebdo’ ?

C’était un 23 novembre. En 1970. Le premier numéro du magazine satirique, alors mensuel, Charlie, faisait son apparition dans les kiosques, succédant à Hara-Kiri. D’entrée de jeu, le magazine s’inscrit dans la droite ligne, irrévérencieuse, provocatrice et radicalement anti-système de son illustre prédécesseur qui avait titré, au lendemain du décès du général De Gaulle « Bal tragique à Colombey – un mort ». Mais, depuis, les attentats du 7 janvier 2015 sont passés par là, et pas seulement. En amont un débat était apparu, dès le début des années 2000, à gauche, sur la ligne éditorial de l’hebdomadaire. Que reste-t-il, quarante-cinq ans après sa première sortie, de cet esprit « Charlie », non celui de l’union sacrée, mais celui de ses débuts ? C’est ce sur quoi nous nous interrogions déjà, deux jours après l’attentat, dans cet article publié le 9 janvier 2015, et que nous republions à l’occasion.

Le débat se situe en amont du « Front républicain » et de l’instrumentalisation cynique par le gouvernement, comme par Sarkozy et consorts, de l’assassinat de dix journalistes, dessinateurs et salariés d’une rédaction. Une sorte de ligne de fracture sépare deux générations de militants, ces derniers jours, à la suite de l’attentat de la rue Nicolas-Appert. Charlie Hebdo, une revue satirique post-soixante-huitarde, radicalement irrévérencieuse, référence de gauche pour tout un milieu, avec tous les travers et toutes les limites de la gauche « réellement existante » ? Ou, à l’inverse, un journal ayant dérivé, au fil des années, dans les eaux troubles de la « gauche » républicano-laïcarde et islamophobe ?

Dans les rassemblement, dès le soir du massacre, il y avait ceux pour qui Charlie était avant tout le successeur de Hara Kiri, le canard satirique violemment anti-gaulliste, y compris lorsque Mon-Général passe l’arme à gauche ; un hebdomadaire qui, après son retour en kiosque, en 1992, brocarde tout autant Mitterrand et la fausse gauche que la Chiraquie et ses amis, Pasqua et ses CRS en tête ; un Charlie sans pitié pour le PCF lorsqu’il s’embarque dans l’aventure (désastreuse) de la Gauche Plurielle avec Jospinen 1997 ; un Charlie qui dénonce les aventures militaires française à l’étranger, tirant à boulets rouges sur l’extrême droite et ses créatures, les culs-bénits et les réacs de tout poil ; un Charlie dont une partie de la rédaction soutient, sans jamais ranger ses critiques, la campagne LO-LCR aux européennes de 1998.

Post-11/09

Charlie c’était aussi une rédaction plurielle, soudée par une sorte de passé gauchiste. Mais les faits d’armes ne sont jamais un passeport à validité permanente permettant de conserver éternellement une ligne éditoriale constamment acérée, subversive et libertaire. Et Charlie a évolué au contact des conjonctures politiques, à l’instar des organisations de gauche et d’extrême gauche auxquels ses journalistes étaient liés, une gauche violemment percutée par les mutations géopolitiques internationales post-11 septembre, lorsque Jospin-Buffet-Voynet, le gouvernement PS-PC-Verts s’en-va-t-en-guerre derrière George Bush en Afghanistan. Et les répercussions hexagonales n’ont pas non plus épargné Charlie.

Chez les plus jeunes des militants donc, ou chez ceux qui ont cessé d’acheter l’hebdomadaire à cette époque, nous sommes nombreux à avoir en tête les tribunes de 2002, celle de juin, par exemple, signée Philippe Val, à l’époque rédacteur en chef. Il s’y prenait violemment à Chomsky car étant « l’un de ces Américains qui détestent le plus l’Amérique, et l’un de ces Juifs qui exercent contre Israël une critique d’autant plus violente qu’en tant que Juif il pense pouvoir échapper à l’accusation d’antisémitisme ». Ou encore celle de novembre 2002, de Robert Misrahi, rendant hommage à Orianna Fallaci, non à la journaliste auteure de la biographie du grand poète grec Alekos Panagoulis, mais lorsqu’elle écrit « La Rage et l’Orgueil », choisissant le camp US dans la guerre contre le terrorisme.{{}}

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Le soutien à Israël et les caricatures

Val continue par la suite et rempile en 2006, pendant l’offensive israélienne contre le Liban : « si l’on regarde une carte du monde, en allant vers l’est : au-delà des frontières de l’Europe, c’est-à-dire de la Grèce, le monde démocratique s’arrête. On en trouve juste un petit confetti avancé au Moyen-Orient : c’est l’État d’Israël. Après, plus rien, jusqu’au Japon. (…) Entre Tel-Aviv et Tokyo règnent des pouvoirs arbitraires dont la seule manière de se maintenir est d’entretenir, chez des populations illettrées à 80%, une haine farouche de l’Occident, en tant qu’il est constitué de démocraties ».

Quelques mois plus tôt, juste après avoir repris dans Charlie les caricatures de Mahomet, dessinées à l’origine pour le quotidien conservateur danois Jyllands-Posten, Val est l’un des artisans du « Manifeste des 12 », qu’il signe aux côtés, entre autres, de Bernard-Henri Lévy et de Ayaan Irsi Ali, scénariste de Submission, court-métrage anti-Islam de Theo van Gogh. On lit ainsi dans le « Manifeste », publié dans Charlie, qu’après « avoir vaincu le fascisme, le nazisme et le stalinisme, le monde fait face à une nouvelle menace globale de type totalitaire : l’islamisme ». A bon compte, les signataires se parent des attributs du pacifisme. « Cette lutte, écrivent-ils, ne se gagnera pas par les armes, mais sur le terrain des idées. Il ne s’agit pas d’un choc des civilisations ou d’un antagonisme Occident-Orient, mais d’une lutte globale qui oppose les démocrates aux théocrates ». Alors que se poursuit, à l’époque, l’occupation impérialiste de l’Afghanistan et de l’Irak, le texte ne trompe personne.{{}}

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Complaisance et complicité

Ce n’est pas la publication des caricatures de Mahomet en 2006 qui font de Charlie Hebdo un hebdomadaire peu fréquentable pour les antiracistes, ni même leur publication dans le contexte particulier de « croisade impérialiste » post-11 septembre. Le problème n’est pas la dérision systématique des islamistes, dessinés comme des barbus, ni des femmes en niqab, que l’on retrouve de numéro en numéro, tout autant que les juifs et les juives orthodoxes, ou les cathos trads. Un journal satirique de gauche, qui n’a jamais fait mystère de son anticléricalisme chevillé au corps et de son combat pour l’athéisme, n’a pas à se censurer. Et c’est encore moins le rôle de l’extrême gauche politique d’appeler à l’auto-censure.

Le problème se situe dans le fait qu’à l’instar d’une fraction de la gauche radicale et de l’extrême gauche française, consciemment ou non, Charlie avait fait de la défense de la laïcité une nouvelle religion, y compris en renonçant à toute délimitation politique. Le problème existe à partir du moment où la satire, qui se voulait dérision sur toute la ligne, s’est transformée, précisément, en une ligne politique poreuse au sionisme, au nom de la lutte contre « l’obscurantisme musulman » et toujours plus compatible, au fil du temps, avec l’idée d’un front « de la civilisation » contre la barbarie.{{}}

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La boucle est bouclée

Aujourd’hui, dans les circonstances les plus tragiques et abominables, la boucle est bouclée. Les journalistes ne sont plus là pour défendre leur journal, dont on ne peut réduire toute la trajectoire au tournant post-2001 ni lire son histoire à la lumière du passage avec armes et bagages de son rédacteur, Philippe Val, à la Sarkozye. Ce serait, pour le coup, caricaturer non seulement ce qu’a été l’hebdomadaire pendant de longues années, mais aussi ses lecteurs. Mais l’histoire de la presse satirique de gauche hexagonale est émaillée d’exemples de journaux n’ayant pas su résister à la pression d’une situation. C’est le cas de La Guerre Sociale, de Gustave Hervé, brûlot antimilitariste devenu social-patriote en 1914 et en réaction duquel voit le jour Le Canard enchaîné.

La France, aujourd’hui, est en guerre, selon Valls ; en guerre « contre le terrorisme » et « pour nos valeurs ». Pour la bourgeoisie, les premières batailles ont été remportées, avec de belles prises. 88.000 flics, avec toutes les télés et tous les médias hexagonaux derrière eux, pour pourchasser trois assassins et les abattre. C’est autant de gagné pour faire oublier le meurtre de Rémi Fraisse. L’autre prise de guerre, c’est Charlie Hebdo. Aujourd’hui, en effet, tout le monde « est Charlie » : du Nasdaq à New York, en passant par Google, qui a fait don de 250.000 euros pour le relancer, jusqu’au gouvernement, promettant de le financer à hauteur de un million d’euros. Disposer d’un journal post-soixante-huitard pour relayer la politique gouvernementale, c’est quand même mieux que le Bulletin Officiel.




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