Débats

Contre l’état d’urgence, la répression syndicale et la loi El Khomri

A Paris 8, un meeting au ton de convergence des luttes en présence de Michaël Wamen, ex-Goodyear

Publié le 10 mars 2016

Ce jeudi soir à l’université Paris 8 à Saint-Denis, c’est encore une fois le ton de la lutte qui résonnait dans l’amphithéâtre qui avait accueilli le jour même l’une des AG étudiantes les plus fournies de la mobilisation en cours contre la loi travail. Environ 150 personnes sont venues assister à un meeting initialement prévu contre l’état d’urgence et la répression syndicale, et dont le contenu s’est élargi en fonction de l’actualité politique, pour intégrer la question de la mobilisation contre la loi El Khomri. Les intervenants ont tour à tour dénoncé le tournant sécuritaire du gouvernement, la répression, l’état de guerre dans lequel nous plonge l’état d’urgence, avant de laisser la parole à Michaël Wamen, ancien salarié de Goodyear condamné à 9 mois de prison ferme.

Deux étudiants des universités de Paris 8 et de Paris 1 sont intervenus au nom des collectifs contre l’état d’urgence mis en place sur leurs facs respectives. Ils ont raconté comment l’état d’urgence instaurait un climat nauséabond sur les facs, avec un contrôle des cartes et la présence de militaires à l’entrée des établissements. Pour autant, la mobilisation contre la loi travail est en train de donner un nouveau souffle aux luttes qui avaient commencé à émerger contre ce climat sécuritaire, les étudiants étant bien conscients de l’attaque que représente pour eux la réforme du code du travail.

Laurence Blisson, secrétaire générale du syndicat de la magistrature, a fait le parallèle entre la politique du gouvernement sur le plan sécuritaire et sur le plan social, affirmant que « ce qui est en jeu aujourd’hui, ce sont nos libertés ». Elle a insisté sur l’importance de se mobiliser contre cet état d’urgence, qui persiste et donne lieu à un état d’exception dont on connait les effets pour en avoir subi les conséquences suite à la révolte des banlieues de 2005 : toujours plus de répression, et en particulier contre les populations des quartiers populaires et les personnes musulmanes ou perçues comme telles. Les assignations à résidence et les milliers de perquisitions réalisées ont démontré à quel point l’état d’urgence ne servait en rien à lutter contre le terrorisme, mais plutôt à faire régner un climat de suspicion et à viser des militants du mouvement social, comme les activistes anti-COP 21. Un projet de loi sur le code pénal a actuellement pour objectif de pérenniser les dispositions sécuritaires et liberticides de l’état d’urgence, et Laurence Blisson a insisté sur la nécessité de se mobiliser pour ne pas accepter « ce dramatique mouvement sécuritaire », en manifestant notamment ce samedi à partir de 14h au métro Saint-Michel.

Une militante zadiste est ensuite intervenue pour raconter la lutte en cours contre Vinci et le projet de construction de l’aéroport de Notre Dame des Landes, et contre l’expropriation des paysans que ces projets immobiliers impliquent. Elle a dénoncé la répression policière qui s’abattait contre les militants, notamment par les nombreuses arrestations et des procès qui ont fait suite aux opérations escargot sur les routes des environs de Nantes, alors qu’il s’agissait de mobilisations pacifiques.

Ludivine Bantigny, historienne et maître de conférence, a ensuite pris la parole au nom du collectif Ni guerre, ni état de guerre. Elle a parlé du combat nécessaire contre la guerre, qui est à la fois une guerre sociale menée par le gouvernement sur le territoire national, et une guerre impérialiste d’ingérence dans de nombreux pays d’Afrique et du Moyen-Orient. Elle a insisté sur la nécessité de faire connaître ce dont on parle trop peu, à savoir que les interventions françaises, loin de ce qu’on voudrait nous faire croire, font de nombreuses victimes civiles. Selon elle, nous avons une responsabilité particulière, en France, à nous battre contre l’impérialisme français. Car si les guerres ne sont pas nées avec les attentats, elles sont depuis de nombreuses années l’occasion de marchés très juteux autour de la vente d’armes, marché pour lequel la France se situe au 3e ou 4e rang mondial. Ces marchés alimentent par ailleurs les pires régimes, qui n’ont rien à envier à Daesh. Quant à la guerre sociale menée en France, elle est devenue une façon de gouverner, de nous terroriser, de nous faire accepter que nous sommes en guerre, pour « mieux museler nos luttes ». La condamnation des Goodyear est ainsi étroitement liée à cet état de guerre.


En résonnance avec l’intervention précédente, un étudiant du syndicat Solidaires Etudiant-e-s est revenu sur la résistance héroïque du peuple kurde face à Daesh.



Enfin, l’intervention très attendue de Michael Wamen, ancien Goodyear, a captivé l’ensemble des présents. Le syndicaliste CGT condamné à 9 mois de prison ferme pour s’être battu, avec ses camarades de Goodyear Amiens Nord, contre la fermeture de leur usine, a rappelé ce que signifient les licenciements dans une région sinistrée : chômage, dépressions, suicides. Sans compter que les plus de 1000 travailleurs de Goodyear licenciés ne sont que la partie émergée de l’iceberg, puisque trois fois plus de travailleurs d’autres petites boites de la région ont perdu leur emploi après la fermeture de Goodyear. Michael Wamen a raconté comment s’étaient déroulées les actions qui avaient conduit à leur condamnation, affirmant qu’il n’avait rien à cacher, puisque les travailleurs n’avaient rien fait de mal. Car que sont trente heures de « séquestration » quand face à des dirigeants assoiffés de profits, se dresse le destin de milliers de familles ouvrières ? Mais la décision du gouvernement de condamner ces travailleurs combatifs est avant tout une condamnation politique qui vise l’ensemble du mouvement social. C’est ce que défendait Michaël Wamen en affirmant : « Je ne suis pas venu plaider pour les 8 de Goodyear, je suis venu car c’est l’ensemble des travailleurs qui résistent qui sont condamnés aujourd’hui ». Il est ainsi longuement revenu sur l’attaque que constitue le projet de loi El Khomri, une loi « qui entérine le terme de licenciement pour motif économique » et qui, si elle passait, ferait progressivement disparaître les indemnités aux prud’hommes, puisque le patronat ne serait de toute façon même plus obligé de justifier les licenciements. Si le patronat n’a pas attendu la loi El Khomri pour se jouer du code du travail, il sera encore plus compliqué d’arracher des miettes en contestant les licenciements quand ceux-ci seront facilités légalement. C’est en ce sens que Michaël Wamen a salué l’immense élan de mobilisation qui a fait descendre dans la rue plus de 500.000 personnes dans toute la France le 9 mars, et en particulier chez les jeunes, lycéens et étudiants. Il a affirmé qu’il fallait poursuivre la mobilisation jusqu’au retrait du projet de loi, dont « il n’y a rien à garder » et qu’il faut simplement « jeter à la poubelle », appelant à faire converger les luttes contre la politique antisociale du gouvernement. En ce sens, la date du 31 mars revêt une importance majeure et devrait, à son avis, être l’occasion de mobiliser massivement sur Paris, en faisant converger des cars depuis la France entière. C’est la proposition qui sera soumise lors de la réunion nationale des comités de soutiens aux Goodyear qui aura lieu ce samedi à 11h à la bourse du travail de Paris.

Le meeting était clôturé en musique avec Captain Simard, qui a fait chanter les personnes présentes sur les paroles ironiques de « Vive la France ! C’est l’état d’urgence ! Faut pas sortir, faut avoir peur, supprimer l’happy hour… ».