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Jeunesse

Procès du 22 mai : Répression politique pour tuer la mobilisation lycéenne

Arago. Des inculpés témoignent : arrestations violentes, humiliations en garde à vue

Ce mardi 22 mai, les différents secteurs en lutte de la mobilisation (cheminots, étudiants, lycéens) se sont joints à la manifestation de la fonction publique afin de durcir conjointement le mouvement. Vers 18 heures, après de nombreuses offensives policières à l’encontre du cortège de tête, la manifestation a finalement rejoint la Place de la Nation. Crédit photo : DR / LE HUFFPOST

A l’initiative de plusieurs lycéens d’Arago, une centaine de manifestants a alors décidé d’occuper ce lycée, situé sur la place, dans l’optique de contester collectivement la sélection à l’entrée à l’université et les résultats désastreux qui venaient d’être publiés sur le site de Parcoursup, laissant plus d’un lycéen sur deux sans établissement pour la rentrée.

Après quelques minutes, les policiers ont encerclé le bâtiment et expulsé violemment les occupants. Parqués dans des cars sans fenêtres ni lumières pendant plusieurs heures, ces derniers ont finalement été transférés dans plusieurs commissariats de Paris et d’Île de France. Vers 20h30, les vérifications d’identités se sont transformées en gardes à vue (GAV) : le début d’une escalade répressive qui a, pour certains, duré jusqu’à 72 heures.

Une intensification de la répression politique

Ce cas de figure s’inscrit dans la continuité de la répression judiciaire débutée le 1er mai par le gouvernement Philippe. Les quelques personnes sur les 300 interpellées finalement déférées au TGI de Clichy le 4 mai avaient finalement été relaxées, ce qui avait infligé une claque à la stratégie répressive de la Procureure en charge des dossiers.

Cependant, la répression judiciaire s’est accrue et systématisée, comme l’illustrent les charges à nouveau lacunaires retenues contre les inculpés du Lycée Arago : « participation à un attroupement en vue de troubler la paix de l’établissement d’enseignement secondaire et de commettre des violences et dégradations ». En effet, il est désormais passible de peine d’emprisonnement la moindre action politique, comme par exemple l’occupation d’un lycée dont plus de la moitié des élèves s’est vue refuser ses choix dans le supérieur.

Mais ce qui marque une extension de la répression politique et distingue donc ces affaires de celles du 1er mai, c’est la manière dont se sont déroulées les gardes à vue, qui ont pour beaucoup d’inculpés été une sanction en soi, infligée directement par les officiers de police judiciaire.

De nombreux gardés à vue témoignent d’une insalubrité extrême des locaux, ainsi que d’un traitement très violent de la part des policiers. Pour L. qui n’a pas pu manger ni boire pendant les 24 dernières heures de sa garde à vue, ces derniers se sont livrés à une guerre psychologique, leur faisant croire à plusieurs reprises une sortie imminente s’ils donnaient leurs empreintes génétiques, pour finalement leur annoncer un prolongement supplémentaire de 24 heures.

Les officiers de police se sont adonnés à une violence « anti-gauchiste », leur faisant remarquer que les « black blocks font moins les malins quand ils sont tous seuls », et les menaçant régulièrement de les « lever en l’air », autrement dit de les frapper. Cela a d’ailleurs fini par être le cas pour un militant qui s’est violemment fait gifler en attendant son transfert.

Victime de violences sexistes, A. s’est vue refuser l’accès aux toilettes alors qu’elle avait ses règles et devait se changer. Les officiers de police l’ont également prévenue que si elle n’était pas « sage », ils la donneraient en pâture aux « tueurs » de la cellule dans laquelle elle venait d’être transférée après 30 heures de rétention dans une cellule individuelle.

Au-delà des violences physiques et psychologiques qu’ont subi les inculpés, leur droit à la défense leur a également été rogné. En effet, ils n’ont pour beaucoup d’entre eux ni pu appeler leurs proches (la norme étant de 2 appels par tranche de 24 heures), ni été mis en contact avec un avocat. S’agissant de procès purement politiques contre des supposés militants d’extrême-gauche, pouvoir construire une défense est pourtant primordial.

Mais quand on sait finalement qu’une minorité a dû comparaître, il devient plus clair que la GAV est une sanction punitive pour militants d’extrême gauche qu’il n’est pas possible de condamner aux vues de l’absence de charges réelles qui pèsent contre eux. Ceci explique qu’un certain nombre d’OPJ ait dissuadé les inculpés de contacter des avocats, les convaincant que cela ne « servait à rien » et que ça allait leur coûter 4 000 euros, témoigne A.

Une guerre psychologique pour casser le mouvement

Cette entreprise répressive est très coûteuse en termes de personnels policier et judiciaire, pour un résultat en apparence mitigé dans les tribunaux. Mais d’un point de vue politique, elle est une nécessité pour le gouvernement Philippe, qui face à une mobilisation massive et offensive, cherche à individualiser à tout prix la répression.

En effet, tirant les bilans de l’échec d’une répression purement physique lors des manifestations, Macron s’efforce d’étendre la répression au cadre judiciaire et ainsi éviter tout élan de solidarité post-répression comme cela avait pu être le cas en 2016. En inculpant systématiquement les participants aux actions de lutte, il cherche à anéantir toute convergence, surtout dans la lutte, mais aussi dans la répression. C’est ce qui s’exprime dans « l’opération Arago », où le but n’est pas tant de réprimer une occupation de 20 minutes, mais davantage de tuer dans l’œuf la mobilisation lycéenne qui risque fortement d’exploser au cours des prochaines semaines face au désastre Parcoursup.

Cela se voit aussi dans la volonté cette fois ci, contrairement au 1er mai, de dispatcher les inculpés dans une dizaine de commissariats pour éviter tout rassemblement de soutien, et d’espacer les procès jusqu’en octobre pour empêcher les campagnes anti-répression qui pourraient avoir pour effet le renforcement de la mobilisation.

Parcoursup, fabrique à radicalité

Et l’échec de Parcoursup est d’autant plus cuisant pour le gouvernement que les lycéens mis sur le carreau ne sont plus seulement ceux issus des classes populaires, mais proviennent aussi de grands lycées parisiens, tels que Charlemagne ou encore Louis Le Grand.

La sélection sociale censée s’opérer à travers ce logiciel et qui a entraîné une mobilisation étudiante sans précédent depuis le CPE (5 000 personnes à Rennes 2 en Assemblée générale le 16 avril) se voit finalement débordée par la non affectation d’étudiants issus des classes petites bourgeoises et bourgeoises. Les arguments méritocratiques prônés par le discours macroniste sont mis à mal par l’échec de l’algorithme. Cela est très coûteux pour le gouvernement qui fragilise fortement sa base sociale, pour laquelle il n’a pu faire jouer la sélection en sa faveur, ce qui la pousse à se mobiliser également contre la Loi ORE. Le déferlement de colère sur les réseaux sociaux depuis mardi soir en est l’illustration.

Cette situation est inextricable pour le gouvernement, qui doit faire face en même temps à une mobilisation cheminote qui maintient le cap, au ralliement de la fonction publique, et à une crise ouverte au sein de l’université, en témoignent les annulations de partiels et le boycott du tri des dossiers par les enseignants, provoquant la mise sous tutelle par la ministre Vidal de certaines UFR de Paris 1 et 3.
Enfin, les procès en lien avec le 22 mai, censés anéantir toute perspective pour le mouvement, en particulier du côté des lycéens, œuvrent également à la construction d’une colère généralisée . Les parents des mineurs interpellés ont fortement dénoncé la réponse policière et judiciaire faite à leurs enfants qui contestaient à bon titre la situation catastrophique engendrée par Parcoursup.




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