Politique

Au-delà des formules…

Aux origines de Daesh. La prison d’Abou Ghraib et la « barbarie occidentale » en Irak

Publié le 26 novembre 2015

Daniela Cobet

On dit souvent à l’extrême gauche que la barbarie perpétrée par l’armée d’occupation dirigée par les Etats-Unis en Irak à partir de 2003 a engendré celle de Daesh. On pourrait penser qu’il s’agit d’une simple formule. Mais un retour sur la réalité des prisons dans lesquelles les armées impérialistes ont enfermé des dizaines de milliers d’Irakiens permet de voir que ce n’est pas le cas.

C’est seulement quelques mois après le début de la guerre d’Irak en 2003 que les premières dénonciations d’abus commis par l’armée d’occupation font surface. Dès juin 2003 des rapports d’Amnesty International font état de violations des droits de l’Homme dans les prisons irakiennes, en particulier à Abou Ghraib, ce fameux complexe pénitentiaire à une trentaine de kilomètres de Bagdad qui avait pendant longtemps servi à la répression des opposants politiques du régime de Saddam Hussein.

Abou Ghraib, ou la barbarie made in USA

Fin juillet la même Amnesty International fait état dans un rapport de l’usage de méthodes de torture à l’encontre des prisonniers irakiens :

« les personnes détenues par les militaires de la coalition étaient enfermées dans des tentes sous une chaleur insoutenable sans eau. Ils étaient forcés à faire leurs besoins dans des tranchées et n’avaient aucun vêtement de rechange – même après deux mois de détention. […] Amnesty International est informé de mauvais traitements ou de torture par les militaires de la coalition. Leurs méthodes impliquaient des privations prolongées de sommeil, des contraintes à maintenir des positions parfois extrêmement douloureuses — mélangés à l’exposition à des musiques bruyantes et à une lumière vive. »

Au mois de novembre, un détenu, Manadel al-Jamadi, décède dans la prison d’Abou Ghraib après un interrogatoire durant lequel il a été torturé par« estrapade », une méthode de torture où le prisonnier est pendu par une corde avec les mains attachées dans le dos. Des cas évidents de viol sont également rapportés.

Un détenu affirme avoir entendu les hurlements d’un enfant irakien se faire violer par un militaire tandis qu’un autre photographiait la scène. Plusieurs photos apparaissent montrant des viols de détenues, ainsi que des agressions sexuelles commises lors d’interrogatoires à l’aide d’objets comme un fil debarbeléet un tube phosphorescent, et une détenue forcée de se dévêtir afin d’exposer ses seins.

Mais c’est en mai 2004 que l’affaire est enfin médiatisée, avec la publication d’un article dans le quotidien le New Yorker, accompagné de photos de la torture perpétrée par des soldats de la coalition dirigée par les Etats-Unis au sein d’Abou Ghraib. Les images sont accablantes. A côté de prisonniers dénudés, humiliés et torturés on y voit les visages souriants et presque fiers de jeunes soldats américains dans le meilleur style « selfie ».

En janvier 2005 The New York Times publie à son tour une série de témoignages où des prisonniers rapportent les méthodes de torture utilisées par leurs bourreaux : uriner sur les détenus , sauter sur la jambe d’un détenu (sur une blessure déjà faite par balle) afin qu’elle ne puisse pas guérir correctement, continuer à tâter la jambe avec un morceau de ferraille pliable, saupoudrer de l’acidesur les détenus, sodomiserles détenus à l’aide d’un bâton, accrocher une corde aux jambes ou au pénis des prisonniers et les traîner sur le sol.

C’est donc à cette barbarie bien concrète qu’ont été soumis pendant des années des dizaines de milliers de civils irakiens. Pas étonnant que dans de telles conditions un sentiment de « revanche contre l’Occident » ait pu naître et se faire instrumentaliser par des forces ultraréactionnaires telles que Daesh. Ali Al-Kaissi, un prisonnier devenu célèbre malgré lui après la publication de photos où on le voyait encagoulé les bras en croix et les mains reliées à des électrodes le confirme : « Une fois dehors, la majorité des détenus entraient directement dans la résistance armée ». C’est-à-dire dans ce qu’allait devenir Daesh.

Camp Bucca, la prison où est né Daesh

Mais les liens entre les prisons de l’occupant en Irak et la naissance de Daesh ne s’arrêtent pas là. Selon des témoignages obtenus de la part d’anciens leaders de l’organisation terroriste, c’est dans une autre prison, connue sous le nom de Camp Bucca, dans le sud-est du pays, près de la frontière avec le Koweït, que le noyau dirigeant de ce qu’allait devenir Daesh a commencé à s’organiser.

Abou Ahmed, de son nom de guerre, a ainsi raconté à un journaliste du Guardian comment ce centre pénitentiaire a permis de regrouper une série de membres de la branche irakienne d’Al Qaida : « Nous n’aurions jamais pu nous retrouver tous ensemble comme ça à Bagdad ou n’importe où ailleurs. Ça aurait été incroyablement dangereux. Ici (à Bucca), nous n’étions pas seulement en sécurité, mais nous étions également à quelques centaines de mètres de tout l’état-major d’Al-Qaïda. »

Ahmed raconte également comment l’actuel chef de Daesh, Baghdadi, emprisonné à Bucca a réussi peu à peu à devenir une sorte de référant à Bucca, au point où il bénéficiait de faveurs de l’administration : « Il était très respecté par l’armée américaine. S’il voulait rendre visite à quelqu’un dans un autre camp, il pouvait, mais pas nous. Et pendant ce temps-là, une nouvelle stratégie, qu’il menait, était en train d’émerger juste sous leur nez. Et c’était de bâtir l’Etat islamique. » Toujours selon le même témoignage, Camp Bucca leur offrait « l’environnement idéal » pour mettre sur pied leurs projets. « Nous avons convenu de nous rassembler une fois dehors. Et c’était simple de garder le contact. Nous avons tous écrit des infos sur l’élastique de nos boxers (caleçons). Quand nous sommes sortis, nous avons repris contact. Tous ceux qui étaient importants pour moi étaient notés sur l’élastique blanc. J’avais leurs numéros de téléphone, le nom de leurs villages. C’était vraiment simple. A partir de 2009, beaucoup d’entre nous ont repris leur activité. Sauf que cette fois, nous le faisions mieux. Les boxers nous ont permis de gagner la guerre. »Son diagnostic est tranchant : « S’il n’y avait pas eu de prison américaine en Irak, il n’y aurait pas d’EI aujourd’hui. Bucca était une usine. Elle nous a fabriqués. Elle a construit notre idéologie. »

2013. Les chefs retournent à Abou Graib pour libérer leur « armée »

En juillet 2013, une attaque armée simultanée sur Abou Ghraib et Taji, une autre prison dans les alentours de Bagdad, permettent à ce qu’était déjà entre temps devenu Daesh de libérer entre 500 et 1000 prisonniers, dont une grande partie était déjà ou allait devenir des membres de leur réseau.

Les souffrances inouïes subies pendant des années d’incarcération souvent pour le seul fait d’appartenir à la communauté sunnite, combinées au vaste chaos qu’était devenu l’Irak après l’occupation impérialiste sont devenus un terrain fertile pour le recrutement de Daesh. L’équilibre régional avait été brisé par l’occupation, puis par la politique américaine de s’appuyer sur la communauté chiite contre les sunnites. Les Etats-Unis ont ainsi poussé consciemment à une exacerbation des traits confessionnels du conflit entre ces deux communautés dans le meilleur style “diviser pour mieux régner” et dans le but de contrecarrer l’échec retentissant de l’occupation militaire, ainsi que du projet utopique d’imposer par les armes un régime « démocratique » à sa botte.

Les tentatives de rébellion organisées par les secteurs sunnites ayant été réprimées dans le sang, avec comme cas le plus emblématique celui de la bataille de Falloujah en 2004 qui a laissé pour solde la mort de 4000 à 6000 civils irakiens, l’idée de rendre à « l’occident » et à la communauté chiite « monnaie de leur pièce », a inévitablement fait son chemin.

Evidemment les interventions impérialistes ne suffisent pas à elles seules à expliquer le phénomène Daesh, qui est précisément le produit de la fusion entre le fanatisme religieux et la barbarie occidentale. Les précurseurs de Daesh ont été très influencés par Sayyid Qotb, mort en 1960, qui avait rompu avec les Frères musulmans sur un point : Il ne voulait plus faire de compromis avec une quelconque souveraineté, même celle d’un Etat musulman. Pour lui, tout individu devait obéir et appartenir à Dieu, un peu comme sous le nazisme, tout aryen devait appartenir au Führer. Cette théorie a pour conséquence la destruction de tout corps intermédiaire, de tout parti, syndicat ou association qui n’est pas soumis à la seule loi de la Charia.

Mais ce qui est néanmoins certain, c’est que les 15 ans écoulés de « guerre contre le terrorisme » n’ont fait que renforcer des organisations comme Daesh. Après un tel bilan, difficile de croire que la reprise de la stratégie et du discours de la « guerre totale » de Georges Bush par l’Elysée puisse apporter une quelconque réponse face à ce monstre qu’est devenu Daesh. Précisément car cette stratégie fait partie des causes. Elle ne fera donc qu’aggraver les choses, renforcer le « monstre » et exposer la population en France et ailleurs à des nouveaux actes barbares.