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Il est encore possible de freiner les attaques

Brésil. A peine investi Bolsonaro part à l’offensive et crée déjà la polémique

A peine investi Bolsonaro a rapidement signé des décrets « choc » qui annoncent la couleur de son mandat. Or, les polémiques et la cacophonie de son gouvernement pointent également les limites et contradictions de son projet.

Dès les premières heures en tant que président, l’ultraréactionnaire Jair Bolsonaro est parti à l’offensive montrant qu’il était bien sérieux quant à ses frasques provocatrices. Dès son investiture, le président d’extrême droite a déterminé que les droits des personnes LGBT ne seront plus promus par les institutions défendant les Droits de l’Homme, a placé la démarcation des terres des peuples originaires sous la responsabilité du Ministère de l’Agriculture (dirigé par une représentante de l’agrobusiness) et non sous celle des organismes spécialisés, a limité l’augmentation du SMIC et a annoncé un plan de privatisation massif. Et ce n’est qu’un début.

C’est dans une Brasilia militarisée, avec le déploiement d’un énorme dispositif sécuritaire et répressif avec des tanks de guerre et plus de 12 000 policiers en uniforme et en civil, que Bolsonaro a fait le parcours dans l’esplanade des ministères jusqu’au Congrès de la nation. Dans son premier discours, qui s’inscrit dans la continuité des idées réactionnaires et « anticommunistes », il a déclaré, entre autres, « aujourd’hui c’est le jour où le peuple a commencé à se libérer du socialisme, de l’inversion de valeurs, du gigantisme d’Etat et du politiquement correct ». Puis il a poursuivi, en brandissant un drapeau brésilien, « mon drapeau ne sera jamais rouge, sauf s’il s’avère nécessaire [de verser] notre sang pour la maintenir vert et jaune [couleurs du Brésil] ».

Il réaffirme l’idée de « nettoyer les rouges » qu’il avait déjà évoquée lors d’un meeting à la veille des élections. Ainsi, Bolsonaro a licencié tous les fonctionnaires « communistes » en disant que cela allait s’appliquer à l’ensemble de l’administration publique.

Par ailleurs, des bureaux de députés du PT (Parti des Travailleurs) et du PSOL (Parti Socialisme et Liberté) ont été envahis par la police supposément dans le cadre d’une investigation sur des questions de sécurité. En réalité, ces actions constituent clairement des intimidations contre ces députés dont les partis avaient refusé de participer à l’investiture du nouveau président.

Michelle Bolsonaro, la nouvelle première dame, a fait un discours en langages des signes pour affirmer le soi-disant compromis du gouvernement avec les sourds-muets et handicapés, qui, d’après elle, seront désormais valorisés. Mais, ironie de l’histoire, le nouveau ministre de l’Education a annoncé aussitôt qu’il mettait fin au secrétariat de l’éducation continue, alphabétisation, diversité et inclusion qui s’en chargeait, entre autres, de l’alphabétisation des sourds-muets. L’initiative est une manœuvre pour éliminer la thématique des Droits de l’Homme, de l’éducation éthnico-raciale et la diversité elle-même. Le secrétariat avait pour but de renforcer l’attention spéciale aux groupes historiquement exclus de la scolarisation au Brésil.

Les premiers jours de gouvernement

48 heures seulement après l’investiture de Bolsonaro, on pouvait voir dans le Journal Official les 5 mesures provisoires signées par le président : l’augmentation du SMIC a été fixée à un niveau encore plus bas que prévu sous le gouvernement putschiste et néolibéral de Michel Temer ; le Ministère de la Culture a été supprimé ; les droits des personnes LGBT exclus des lignes directrices des institutions chargées de la promotion des Droits de l’Homme ; la démarcation des terres des peuples indigènes et quilombolas (communautés traditionnelles de descendants des esclaves africains) et la réforme agraire ont été confiées au Ministère de l’Agriculture, dont à la tête on a nommé une représentant des intérêts de l’agrobusiness.

En effet, la Fondation de l’Indien (FUNAI) et l’institut de réforme agraire (INCRA), responsables par la démarcation des terres indigènes et quilombolas respectivement, marchent vers la disparition, ouvrant la voie à des attaques encore plus dures contre les peuples originaires et contre l’activisme et associations pour la protection de l’environnement.

Bolsonaro s’est également prononcé sur les relations avec les Etats-Unis, avec qui le Brésil renforcera non seulement ses relations économiques mais aussi militaires. En effet, en rapportant ses discussions avec le secrétaire d’Etat nord-américain, Mike Pompeo, il a confirmé l’ensemble des efforts pour les affaires et le commerce, la sécurité et le renforcement des attaques contre le Venezuela et Cuba et a évoqué la possibilité de l’ouverture d’une base militaire nord-américaine sur le territoire brésilien. Ainsi, alors que Bolsonaro parle de drapeau national, d’amour à la patrie, de nationalisme, il montre en réalité que sa politique consiste en une totale soumission aux intérêts de l’impérialisme.

« Les garçons s’habillent en bleu, les filles en rose »

Dans le contexte de l’investiture de Bolsonaro, la nouvelle responsable du ministère de la « Femme, de la Famille et des Droits de l’Homme », Damara Alves, euphorique, entouré d’un grand drapeau israélien, lance sur une vidéo : « Attention, attention. C’est une nouvelle ère au Brésil : les garçons s’habillent en bleu et les filles en rose ! ».

Cette scène, malgré son caractère presque pathétique, n’a rien de spontanée et fait partie d’une stratégie de communication visant à mettre en avant la lutte contre la supposée « l’idéologie du genre », l’attaque contre les droits des femmes et des LGBT. En effet, cette même ministre avait dit auparavant que pour elle dans la « société idéale » toutes les femmes devraient rester au foyer. Mais ce discours n’est pas simplement « l’expression d’une opinion conservatrice ». Il s’inscrit dans une logique de surexploitation de la force de travail globale et particulièrement des femmes qui devraient s’occuper du travail domestique de reproduction, non-rémunéré, dont les capitalistes tirent un énorme profit.

Il est clair que si cette politique s’impose au Brésil, il s’agira d’une menace supplémentaire pour les conditions de vie, de travail et pour les vies elles-mêmes de millions de femmes et de LGBTs. C’est pour cela que ces déclarations ont soulevé une très forte polémique dans la société, parmi les femmes, les LGBT, le milieu militant progressiste et d’extrême-gauche, parmi les artistes ; une polémique qui a même dépassé les frontières brésiliennes tellement ces propos révèlent une vision rétrograde, même pour les paramètres de la société capitaliste.

(Le chanteur brésilien mondialement connu, Caetano Veloso, pose avec un T-shirt rose pour protester contre les déclarations de la ministre)

Bolsonaro devra encore passer le test de la lutte de classes

Malgré ces premiers pas offensifs de la part du gouvernement de Bolsonaro, le rapport de forces politique et surtout social n’est pas complètement favorable au nouveau président. Le fait qu’il fasse adopter certaines mesures par décret et qu’envisage, avec son super-ministre de l’économie, de faire adopter la réforme des retraites également par décret ne répond pas simplement à une « nécessité de rapidité » ; c’est aussi l’expression que sur le soutien à ces mesures antipopulaires dans la société est plus qu’incertain pour Bolsonaro.

Si dans le parlement et le sénat le gouvernement peut espérer réussir à avoir des soutiens pour faire passer ses principales mesures (privatisations massives et réforme des retraites), sur le plan social il en va tout autrement. En effet, si pendant la campagne Bolsonaro avait réussi à gagner les voix d’une partie des classes populaires sur la base d’un discours moraliste et conservateur, à aucun moment ces secteurs ne se sont montrés d’accord, et même conscients, avec le plan économique du alors candidat d’extrême-droite néolibérale.

Et c’est ce qu’un sondage réalisé par l’un des principaux journaux du pays, Folha de São Paulo, montre : 60% de la population s’oppose aux privatisations et 57% aux réformes du code du travail. Le gouvernement conscient de cette réalité essaye de temporiser, les ministres et le président lui-même faisant des déclarations contradictoires, créant une cacophonie inquiétante pour les classes dominantes et leurs « sponsors » internationaux.

Tout cela montre que Bolsonaro et son gouvernement devront encore passer le test de la lutte de classes pour faire adopter leurs mesures néolibérales et profondément antipopulaires. Cela montre aussi qu’il y a une base au sein des classes populaires à partir de laquelle préparer la résistance pour imposer une défaite à ce gouvernement, même parmi ceux et celles qui ont voté, pour différentes raisons, pour ce président réactionnaire.

Mais pour cela il est fondamental que les directions syndicales rompent avec leur politique « d’opposition constructive », adaptée à la stratégie électoraliste du PT qui soi-disant permettrait à celui-ci de revenir au pouvoir lors des élections de 2022. C’est dans les lieux de travail et d’étude, dans les rues et les quartiers populaires militarisés, qu’il faut préparer la résistance. Seulement avec la mobilisation massive des travailleurs et des classes populaires ce sera possible d’imposer une défaite à ce gouvernement ultraréactionnaire et éviter un recul historique pour les droits des exploités et opprimés du Brésil.




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