Monde

Cinq cent mille ordinateurs livrés aux étudiants

Cameroun. Le régime de Paul Biya (83 ans) réussira-t-il à acheter la jeunesse ?

Publié le 9 août 2016

C’est l’affaire du moment au Cameroun. Il y a une dizaine de jours, l’autocrate Paul Biya, en poste depuis 1982, annonçait la commande par l’État de 500 000 ordinateurs portables, destinés à équiper chaque étudiant.e du pays et à ancrer ce dernier dans « l’ère du numérique ». Des équipements dont le pays a bien besoin, mais certainement pas acquis et distribués de cette manière. Entre arnaque financière et mise en scène féodale, ce qui est véritablement en jeu c’est l’approche des élections présidentielles, que le vieillard voudrait bien voir anticiper pour faciliter sa reconduite à la tête de la dictature. Décryptage.

Nolwen Michel

A qui sait compter...

La (fragile) opposition camerounaise s’est évidemment emparée de l’affaire, dénonçant l’usage de l’argent public à des fins de prestige personnel, mais faisant aussi remarquer que la facture payée par l’État – et pas par Paul Biya lui-même, malgré la communication faite par le palais présidentiel et ses proches qui insistent à l’envi sur ce « cadeau », ce « bienfait inespéré » du chef de l’Etat à ses « enfants » – est trois voire quatre fois supérieure au coût réel des appareils. Les micro-ordinateurs, payés 75 milliards de francs CFA (114 millions d’euros) à une société du Sichuan (Chine), à travers un prêt à une banque elle aussi chinoise et dont le régime n’a pas voulu révéler le taux, en vaudrait en réalité 19,2 milliards (29,3 millions d’euros). Ce qui laisse une large marge pour assurer l’amitié sino-camerounaise, ou tout simplement renforcer les liens clientélaires qui soudent le régime de Biya. Le tout sur le dos des populations du Cameroun, qui sont asphyxiées de taxes pour le moindre détail de la vie quotidienne : harcèlement policier pesant sur les travailleurs et travailleuses de « l’informel », barrages routiers opérés par tous les corps armés constitués, impôt licite et illicite sur les actes administratifs, etc. Sans compter que certains observateurs annoncent une nouvelle crise de la dette du fait de la ligne dispendieuse tenue par le régime dans le cadre de son programme « émergence 2035 ».

Présidentielles : le grand raout a commencé

« Rien, absolument rien ne contraignait Paul Biya à prendre maintenant cette initiative qui va profiter à quelques 500 000 étudiants (…) si ce n’est son inoxydable volonté de préparer la jeunesse d’aujourd’hui à relever les défis de l’ère numérique marquée par l’emprise de la réalité virtuelle »1. L’insistance outragée du responsable d’une des cellules de la communication de la Présidence attire en fait le regard et permet de cerner l’opération. Si le roi Biya se met ainsi en scène, les écus (2.0) à la main, c’est que le Cameroun est, depuis six mois, entré à nouveau dans le ballet des « motions de soutien » et autres « appels », tous aussi spontanés les uns que les autres, à ce que Biya soit à nouveau candidat à sa propre succession aux prochaines élections. Les sections de base du RDPC - le parti au pouvoir, qui n’est plus parti unique mais contrôle de fait la majorité de l’opposition - et leurs leaders, des intellectuels organiques de la dictature, multiplient en effet ce genre de mise en scène, dans une piteuse tentative pour faire croire à un élan populaire pour Biya. Beaucoup réclament même un congrès extraordinaire du parti pour trancher la question dès ce mois de septembre, ainsi que des élections anticipées permettant probablement de multiplier les chances…que l’autocrate de quatre-vingt-trois ans y arrive vivant.

C’est que, dans un pays où la classe politique en place tout comme ses tutelles impérialistes craignent une explosion sociale, et qui pourrait être destabilisé par les crises géopolitiques qui l’entourent (Centrafrique, Boko Haram), le conservatisme de Biya et les savants équilibres clientélaires entre les élites des différentes régions du pays qu’il a su entretenir apparaissent à tous comme le meilleur des pis aller. Sauf, justement, si la jeunesse venait à se réveiller.

Pourquoi est-il si important pour Biya d’endormir le mouvement étudiant ?

N’eut été le soutien de la France et du patronat français opérant au Cameroun, ainsi que de l’élite de plusieurs régions du pays, Biya aurait du quitter le pouvoir en 1991. Il avait alors perdu, de notoriété publique, les élections face à son rival John Fru Ndi, du Social Democratic Front, un parti tout aussi bourgeois et pro-impérialiste (rattaché à l’internationale « socialiste » du PS français mais aussi de Ben Ali en Tunisie) mais qui avait réussi à surfer sur la vague de contestation qui traversait de nombreuses couches de la population camerounaise. Parmi elles, les étudiants étaient particulièrement mobilisés, et sont apparus à plusieurs reprises comme le fer de lance de la lutte pour ce que l’on appelait à l’époque « la transition démocratique », et que les classes dominantes locales et étrangères ont finalement réussi à encadrer étroitement sur tout le continent. En 1991 et 1992, on a vu se multiplier les opérations « fac mortes » et les manifestations, durement réprimées par le régime, qui n’a pas hésité à torturer et assassiner plusieurs dirigeants étudiants. Cette insubordination a resurgi en 1997, et à nouveau avec un grand mouvement en 2005. Dans ce dernier cas, l’actuel Ministre de l’Enseignement Supérieur Joseph Fame Ndongo était déjà en poste, et s’est particulièrement illustré par sa brutalité, allant jusqu’à générer des milices ethniques « Beti » pour s’attaquer au mouvement qu’il voulait décrire comme une tentative de sédition « Bamiléké ».

C’est le même Fame Ndongo qui organisait, ces derniers jours, des « marches de soutien » au Président de la République, où les étudiantes et étudiants du pays était censés témoigner de leur gratitude au sujet des ordinateurs. De l’aveu même d’une presse pourtant bien contrôlée, ces manifestations ont été un flop retentissant, regroupant seulement 500 jeunes dans la capitale Yaoundé, et pas plus de 60 dans une ville comme Ngaoundéré. Le signe peut-être que, même s’il n’est pas encore prêt à reprendre la flamme de la contestation, le mouvement étudiant camerounais n’est en tous cas pas disposé à servir de masse de manœuvre pour les mises en scène d’un régime croupissant.

(1) Joseph Le, « Le beau geste du Chef de l’Etat », Le Pélican du 8 au 15 aout 2016