Monde

Accord historique entre les FARC et le gouvernement

Colombie. Ce que la paix veut (réellement) dire

Publié le 27 septembre 2016

Depuis Carthagène, où a été signé en grande pompe l’accord de paix final entre le gouvernement colombien et la plus puissante des guérillas de Colombie, les FARC, le président Juan Manuel Santos (centre-droit) a souhaité la « bienvenue à la démocratie ». C’est de cette façon que l’exécutif colombien a résumé la signification politique de ces accords : l’intégration de la guérilla la plus ancienne d’Amérique latine au (très peu) démocratique régime colombien, qui est le grand vainqueur, aux côtés de ses partenaires impérialistes, de ces quatre années de négociations qui mettent fin à plus de cinquante ans de conflit militaire dans plusieurs zones rurales du pays.

Isabel Infanta et Ciro Tappeste

Les accords, pourtant, ont été présentés par Bogotá et par les FARC comme une paix couronnant une fin de conflit sans vainqueurs ni vaincus. La réalité est bien distincte.

D’un côté, Santos a réussi à marginaliser considérablement son opposition de droite, conduite par l’ancien président, Alvaro Uribe, partisan de la « manière forte », ancien allié de George Bush, et dont Santos lui-même a été longtemps ministre de la Défense. « Tout accord de paix est imparfait, a déclaré à la tribune Santos, depuis Carthagène, précisément parce qu’il s’agit d’un pacte entre deux parties qui doivent faire des concessions. Mais nous sommes convaincus que cet accord et le meilleur auquel nous pouvions arriver ». Face au bilan désastreux de son prédécesseur sur le front militaire, l’inculpation de nombre de ses proches dans des affaires de répression paramilitaire et de trafic de drogue de même que son discours outrancier ont fini par discréditer considérablement la campagne pour le « non » au référendum de dimanche qui est portée par Uribe.

Ce dernier s’oppose notamment à l’intégration des FARC à la scène politique colombienne, ce qui équivaudrait à lui concéder une complète impunité. Rien de plus faux, a contesté Jorge Jaramillo, l’un des principaux négociateurs colombiens : « sans participation politique, il ne peut y avoir de paix. Nulle part vous trouverez une guérilla prête à déposer les armes sous l’égide de l’ONU et se dissoudre, sans plus. Si elle dépose les armes, c’est bien pour se transformer en une force politique. Ce que vont faire les FARC, c’est ce qu’a fait le M19 ». La comparaison n’est pas anodine. Le M19, l’un des principaux mouvement de guérilla urbaine en Colombie au cours des années 1970, a été démobilisé au début des années 1990, se transformant en force politique de centre-gauche intégrée au régime alors que ce dernier se chargeait de liquider ses cadres les plus radicaux de même que ses bastions syndicaux. Aujourd’hui, l’Action Démocratique M19 n’existe plus…

Dans ce même cadre, le « pardon » demandé par Timoleón Jiménez au nom des FARC est d’autant plus parlant qu’il revient à gommer le fait que ce sont les forces armées colombiennes les principales responsables de la grande majorité des crimes commis depuis plus d’un demi-siècle au cours d’un conflit qui a fait plus de 220.000 morts, plus de 45.000 disparus et 4 à 6 millions de déplacés dans les régions rurales. Cette guerre a été menée avec l’appui de commandos armés au service des grandes entreprises, à l’origine de l’assassinat de dizaines de syndicalistes, mais également de groupes paramilitaires qui continuent à opérer dans les campagnes. Bien que 30.000 paramilitaires ont été démobilisés ces dernières années, nombre d’entre eux se sont reconvertis dans la criminalité organisée et une infime minorité de leurs chefs ont été jugés pour leurs crimes.

Ce ne sont pas uniquement les secteurs les plus concentrés du patronat colombien qui ont été convaincus par Santos de l’appuyer au cours des quatre années qu’ont duré les négociations. Au niveau international, le gouvernement colombien a pu compter sur d’innombrables soutiens. Déjà, à la tribune de l’Assemblée Générale des Nations Unies, Barack Obama s’était félicité de la signature des accords de paix. En retour, le premier mandataire colombien a chaleureusement remercié la Maison Blanche, pourtant à l’origine de la mise en place du programme d’aide militaire le plus important jamais mis en place en Amérique latine, le « Plan Colombie », qui a grandement participé à la guerre civile de basse intensité livrée dans les zones rurales contre les populations paysannes au nom de la lutte contre le trafic de drogue.
Christine Lagarde, pour le FMI, était également de la partie, à Carthagène. La directrice du Fonds Monétaire International a réitéré sa promesse de mise en place d’un crédit spécifique de 11 milliards de dollars pour « appuyer la mise en place des accords de paix ».

Le gouvernement Santos, dont la popularité s’était grandement érodée depuis le début de son mandat en 2010, profite largement de la situation. Le référendum de dimanche, « pour » ou « contre » les accords de paix, qu’il a transformé en véritable plébiscite autour de sa personne, devrait permettre de faire oublier l’ensemble des politiques néolibérales et austéritaires mises en place ces dernières années et auxquelles Lagarde a rendu hommage.

Les FARC ont commencé à participer aux négociations sans être vaincues militairement (elles disposent encore d’une force combattante constituée de plus de 7 000 hommes et femmes) mais passablement affaiblies. Avec ces accords, Santos a gagné la partie, sur un plan plus stratégique. La direction des FARC revendiquait historiquement un programme de réformes bien loin d’être anticapitalistes pour construire « une patrie juste et souveraine ». Les six points que constituent les bases des accords de paix ne répondent que très partiellement à ce programme originel, y compris par rapport à la question de la terre, la Colombie étant le pays d’Amérique latine où la concentration latifundiste est la plus élevée. Pour ce qui est de sa revendication d’une Assemblée Constituante, le gouvernement s’est assis dessus, se contentant d’offrir au futur courant politique des FARC dix sièges de députés dans le futur parlement colombien.

C’est donc bien l’Etat colombien qui est le grand gagnant : un Etat qui a initié le processus de négociations alors qu’il était encore assimilé à ce qu’il est, à savoir un Etat s’appuyant sur les paramilitaires, responsables d’enlèvements et de crimes à grande échelle, couvrant le trafic de drogue auquel il participe, mais qui finit ces mêmes négociations avec un président largement renforcé, un parlement « élargi » ayant reçu un coup de peinture démocratique, un pouvoir judiciaire complice de la guerre civile contre les populations rurales qui sera garant du processus de « paix » et des forces de répression qui disposent désormais du monopole complet des armes, sur l’ensemble du territoire national. C’est bien l’Etat colombien qui sort victorieux du processus.

Timoleón Jiménez a d’ailleurs rendu hommage à l’armée colombienne, « appelée à jouer un rôle important pour la paix, la réconciliation et le développement du pays. Elle a été notre adversaire, mais à partir d’aujourd’hui nous devons être des alliés pour le bien de la Colombie ». C’est d’ailleurs Christine Lagarde qui s’est chargée de traduire très concrètement ce que « le bien de la Colombie » veut dire : le pays qui, selon la directrice du FMI, a été « l’un des seuls à introduire des réformes structurelles correctes et qui continuera à les mettre en œuvre » va tirer bénéfice de ces accords qui vont « améliorer le climat d’investissement et de croissance, notamment dans les zones rurales ».

On comprendra pourquoi aux mots de « pacification », prononcés à plusieurs reprises au cours de la cérémonie, à Carthagène, les multinationales étrangères, dans le secteur minier, le patronat colombien et le président Santos se sont frottés les mains.