Politique

Ressortir des placards un outil rouillé…

Déconfiture et « Front Populaire ». Mélenchon et les dernières régionales

Publié le 14 décembre 2015

En 2012, lors des législatives, Mélenchon s’était positionné en principal opposant à Marine Le Pen et aux ambitions montantes du FN et avait fait campagne contre elle à Hénin-Beaumont. Malgré une sévère défaite, il n’avait pas pour autant renoncé à capter l’électorat populaire que la dirigeante du parti d’extrême droite mobilise chaque jour un peu plus. Aux régionales, après trois ans d’un discours « anti-austérité » aux accents populistes et nationalistes, le dirigeant du Front de Gauche a perdu la partie et Marine Le Pen, malgré le recul de l’entre-deux tours, continue à piloter la progression qui fait du FN le 1er parti de France. Mais Mélenchon ne s’avoue pas vaincu et brandit une « nouvelle » perspective.

{}Claire Manor

Mélenchon est enfoncé. Sur le terrain du populisme, Marine Le Pen a plusieurs longueurs d’avance.

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Lors des législatives de 2012 dans le Pas-de-Calais, fief traditionnel du Parti Socialiste, Marine le Pen avait fait 42 % des voix au premier tour, contre 20 % pour Mélenchon et 23 % pour lecandidat socialiste finalement battu au second tour face à la candidate du FN qui l’emportait avec plus de 55 % des voix.

Entre 2012 et 2015, Mélenchon n’aura de cesse de donner un tour de plus en plus « populiste » aux orientations qu’il impulse via le front de Gauche. Du « coup de balai » à l’encontre du gouvernement et des institutions qu’il préconisait en avril 2013, à la préconisation de la sortie de l’euro, en passant par la dénonciation des élites et des oligarchies, et par le nationalisme anti - allemand, la frontière avec les slogans du FN a souvent été ténue.

La déconfiture, pour Mélenchon, a été encore plus cinglante lors des régionales que lors des législatives. Tandis que le FN a connu, malgré l’échec relatif du second tour, une progression numérique et stratégique considérable, le Front de Gauche avec 4,15 % des voix au soir du 1ertour, disparaît du champ électoral.

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Une solution « nouvelle » dans la série des « fronts »

Interrogé à l’issue du 1ertour sur la survie du FDG après une telle claque, Mélenchon déclarait : « Il fautreconquérirnotre visibilité et notre capacité d’entraînement,changernos méthodes et notre relation au pays ».

Entre les deux tours, face au débat sur la stratégie du « front républicain » à soutenir ou non, Mélenchon s’est abstenu de donner des consignes de vote. II a cependant soutenu la position de Masseret candidat du PS qui refusait de se désister en faveur du candidat « Les Républicains » dans la région Grand Est.

On l’aura compris, même s’il a félicité aujourd’hui même, ceux qui avaient eu le courage de « voter contre leurs propresconvictions » pour faire barrage au FN, il n’était pas pour un ralliement à la stratégie du front républicain contre le front national.

Le « Front contre Front » slogan des législatives de 2012 a échoué. Le front républicain, des régionales, alliance circonstancielle PS/LR n’offre aucune perspective pour un Mélenchon. Il lui faut donc envisager un autre scénario politique. A l’issue du second tour, il précise sa pensée en déclarant depuis le siège du Parti de Gauche à Paris « C’est un véritable front populaire qu’il faudrait être capable de faire naître ». Réclamant la démission de Manuel Valls et fustigeant une fois de plus « l’oligarchie », il prône une transformation profonde du PS en son cœur même et non plus seulement sur sa gauche à la différence de ce qu’ont représenté les « frondeurs » désormais sur la touche selon lui. Bref, un PS « fréquentable » avec (ou dans) lequel, son projet politique et lui-même pourraient trouver place.

Que serait donc ce « véritable » front populaire que Mélenchon réclame de ses vœux. Avec Qui ? Et en quoi permettrait-il de faire durablement barrage à la menace du fascisme ?

Les Fronts populaires n’évitent pas le fascisme, ils l’invitent

Depuis que le Front de Gauche a été créé par Mélenchon, une question a en permanence agité les partis à « la gauche de la gauche », voire les tendances à l’intérieur de ces partis : celle du respect ou non de la ligne de démarcation entre le camp des travailleurs et celui de la bourgeoisie. La question s’est posée, non seulement à l’occasion des élections en termes d’alliances possibles avec EELV ou le PS, mais plus généralement dans les débats entre anticapitalisme et antilibéralisme, entre programme « anti-austérité » ou programme révolutionnaire. Débats qui ont pris une acuité toute particulière avec l’arrivée de Tsipras et de Syriza au pouvoir en Grèce et la montée en puissance de Podemos en Espagne.

Les Fronts populaires sont, par nature, des outils de collaboration de classe auxquels la bourgeoisie recourt, en période de crise, quand la démocratie classique s’avère incapable de juguler les luttes et le mécontentement social. Il s’agit de coalitions dans lesquelles se côtoient des partis représentant la classe ouvrière et des partis bourgeois, chargés ensemble d’appliquer des politiques anti-ouvrières. Sur la base de l’insatisfaction des revendications la porte s’ouvre, plus ou moins rapidement à la montée en puissance du fascisme.

Ce fut le cas pour le front populaire en France. C’est la chambre des députés élue en 1936 qui a voté en 1940 les pleins pouvoirs constituants à Pétain. Ce fut le cas en Espagne, où le « Frente popular », élu en 1936. L’aile modérée des Républicains, à commencer par les socialistes de droite et les communistes du PCE, a ouvert la voie au franquisme, en préférant combattre les tendances les plus révolutionnaires que de les approfondir. Ce fut le cas également au Chili où le gouvernement de Salvador Allende, soutenu par une coalition de partis de gauche, a tenté de mettre en place la « voie chilienne vers le socialisme », expérience politique difficile à laquelle le coup d’Etat de 1973, mené par Pinochet a dramatiquement mis fin.

La véritable et la seule perspective est ailleurs

Préconiser aujourd’hui un « Front populaire » comme rempart à la montée du FN est non seulement suspendu dans les airs, car il n’y a actuellement aucune agitation sociale et politique allant dans ce sens, mais constitue aussi un déni des leçons de l’histoire.

Les politiques d’austérité sont, on le sait, le fruit de la crise capitaliste et des rivalités inter-impérialistes. Ce n’est pas avec la bourgeoisie et ses représentants plus ou moins « gauche » qu’il est possible de les combattre. S’il est clair que ce sont, avant tout, les couches populaires déçues du gouvernement Hollande-Vals qui constituent des proies pour le FN, il n’est possible de les aider à défendre leurs intérêts qu’en les organisant de manière indépendante et dans des luttes concrètes.

Certes l’absence quasi-totale des partis d’extrême gauche dans le dernier épisode électoral pourrait faire douter de cette perspective. Mais les luttes sociales, les grèves n’ont pas manqué en 2015. Les salariés d’Air France se sont battus Les postiers du 92, de Neuilly, du 78 sont en grève, pour certains depuis plus de 40 jours …

Le combat contre l’austérité, contre les politiques mortifères des groupes capitalistes, contre la destruction du droit du travail est possible à condition de faire sauter les verrous de l’Etat d’urgence. Quand on sait qu’il a été voté par l’Assemblée à l’exception de cinq députés, on peut affirmer qu’ « un front populaire » composé de ces messieurs de l’hémicycle, serait bien incapable de faire barrage aux tentations d’extrême droite.