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Elections dans l’Etat Espagnol. La montée de Podemos, le virage à gauche de l’électorat et les problèmes pour la régénération du Régime

Le grand résultat de Podemos exprime, dans un sens réformiste, les aspirations de millions de gens à un changement politique et social. Tandis que la question catalane reste sans issue. Éléments qui, avec la difficulté des alliances politiques, sont un risque pour les projets de régénération du Régime. Santiago Lupe

Les élections générales confirment la montée d’une nouvelle formation de la gauche réformiste : Podemos et les différentes coalitions avec lesquelles il se présentait dans diverses régions. Une formation qui, avec seulement deux ans de vie, a obtenu 69 députés et 20,5% des voix. On ne peut pas nier que les plus de cinq millions de voix obtenues sont l’expression, à travers une formation ayant une stratégie réformiste, du rejet massif d’un régime associé au népotisme, à la corruption, et à des années de politiques qui font payer la crise aux travailleurs et aux classes populaires. Et cela malgré le fait que Pablo Iglesias fasse faire un virage au centre à son parti politique, réduisant son projet de « changement » à quatre réformes constitutionnelles et une deuxième Transition qui retrouve le consensus perdu du régime de 1978.

Cette montée électorale exprime la tendance opposée au virage réactionnaire qui domine le continent avec l’offensive guerrière de François Hollande et la montée du Front National. C’est l’expression aussi d’un virage à gauche de larges secteurs ces dernières années, avec l’aspiration à un changement politique et social. Ces aspirations seront-elles un obstacle au projet de régénérer le régime politique, comme le souhaite Podemos dans sa réforme constitutionnelle ?

Parallèlement, le bipartisme espagnol sort affaibli de ces élections. L’addition des voix du PP et du PSOE est passée de 73,35% en 2011 à 50,86%. Une très mauvaise nouvelle pour le régime de 78, qui voit s’ouvrir un scénario incertain avec l’effondrement de ses deux principaux partis. Les socialistes sont dans la pire posture, avec 22,05% des voix, le pire score depuis la fin de la dictature. Le PP sort vainqueur, mais avec le pire résultat depuis 1989. Rajoy perd 65 députés et presque 16% des voix. Si l’effondrement de sièges n’a pas été plus important, c’est grâce à la Loi pré-constitutionnelle qui bénéficie aux régions les moins peuplées et au vote conservateur.

De plus, les tentatives d’impulser un « Podemos de droite », Ciudadanos, a rencontré peu de succès - 13,98% des voix -, contrairement aux intentions de son leader Albert Rivera d’arriver deuxième ou troisième.
Ces résultats sont particulièrement intéressants si on se penche sur la répartition géographique des voix. Podemos a obtenu ses meilleurs résultats dans des grandes villes comme Madrid, Valence, dans la communauté de Galice, ou encore les Iles Baléares, où il est arrivé en deuxième position dépassant le PSOE. Mais le plus étonnant c’est qu’il arrive en tête au Pays Basque et en Catalogne.
Dans cette dernière, il réussit à récupérer ses maigres résultats lors des élections catalanes de septembre, avec 24,78% des voix et 12 députés. Il obtient ce résultat grâce à sa défense d’un référendum sur l’auto-détermination. Les autres formations catalanistes ont obtenu 29 députés (c’est-à-dire 55,78% des voix), face à ceux qui s’opposent à l’auto-détermination (39,88%).

Ceci implique la confirmation non seulement les aspirations démocratiques de millions de catalans, mais aussi que cette expression se fait « par la gauche », avec un score semblable au bloc ERC-CDC qui a eu un grand succès en septembre avec sa coalition Junts pel Si, avec plus de 40% des voix. Aujourd’hui ils atteignent seulement 31% des voix.
En dernière instance, le parti de Iglesias se consolide comme la force hégémonique dans l’espace de la gauche réformiste. Izquierda Unida, qui se présentait derrière l’étiquette d’Unité Populaire, obtient le pire résultat de son histoire, avec 3,67%, c’est-à-dire deux députés. La gauche basque est également vaincue et baisse de 1,37% à 0,87%, donc de 7 à 2 sièges.

Le scénario qui s’ouvre pour les prochaines semaines et mois sera très complexe. Tout le monde est d’accord pour dire que l’arithmétique parlementaire de ces élections ouvre une période d’instabilité institutionnelle, tant pour former un nouveau gouvernement, que pour les projets de régénération du régime du 78 qui se sont présentés lors de ces élections. La question de l’indépendance apparaît comme une question qui sera difficile à résoudre dans le cadre des institutions pour le potentiel bloc qui se formera.

Le soutien de Ciudadanos au PP ne suffit pas pour former un gouvernement, de plus que leur espagnolisme radical ferme la porte à toute alliance avec des nationalistes conservateurs catalans ou basques. Le PSOE se trouve dans une situation difficile, car il se voit dans la position d’essayer de convaincre Podemos et des forces nationalistes comme ERC en catalogne. Un obstacle à ceci est sa position contraire à l’auto-détermination du peuple catalan. Une alliance entre le PP et le PSOE, dans le style d’une « grande coalition », n’est pas à exclure, mais n’est pas une solution facile à digérer pour les socialistes qui ont à l’esprit le PASOK grec, qui a été réduit à la marginalité parlementaire après avoir gouverné avec Nouvelle Démocratie.

Pablo Iglesias a présenté son offre d’alliance. Il a affirmé qu’il est prêt à un accord autour de quelques réformes et changements à la constitution qu’il considère comme nécessaires : la garantie constitutionnelle des droits sociaux, l’inclusion d’un vote de confiance à la mi-mandat dans le cas où un gouvernement n’applique pas son programme, la modification de la loi électorale en faveur d’une plus grande proportionnalité. Il s’est gardé de mettre comme « condition » le référendum catalan, en se référant seulement à un « nouveau cadre constitutionnel pour la Catalogne ». Même si face aux questions d’une journaliste il a déclaré qu’il était partisan d’un référendum. Pourtant, le soutien reçu en Catalogne, tout comme le fait que ses 12 députés auront un groupe parlementaire propre, entre lesquels se trouvent Iniciativa per Catalunya Verds y Esquerra Unida i Alternativa, lui rendront difficile tout abandon du référendum.

Pendant la campagne électorale l’ensemble des médias et des partis ont présenté le 20D comme une date historique, presque comme un changement d’époque. Une expectative qui, même si elle n’a pas réussi à mobiliser l’électorat plus que les fois précédentes, a fait que des millions d’électeurs ont rejeté dans les urnes les partis les plus identifiés au régime du 78, et soutenu Podemos, un parti qui est vu comme le représentant d’un changement politique et social.

Tout processus de négociation d’un « nouveau consensus » ne peut éviter deux contradictions fondamentales. En premier lieu, dans le cadre de cette nouvelle configuration, traversée par la question nationale, il est difficile qu’on puisse arriver à un nouveau « consensus par en haut ». Et ce qui est plus important, si on pouvait se débarrasser ce tous ces obstacles « par en haut », aucun « nouveau consensus » basé sur des réformes superficielles du régime politique ne pourra donner satisfaction aux profondes aspirations qui aujourd’hui ont une expression biaisée dans le vote massif pour Podemos.

La trajectoire de Podemos montre qu’ils sont prêts à faire partie dirigeante de ce « nouveau consensus », comme ses représentants n’ont cessé de le répéter pendant toute la campagne électorale. La stratégie de Iglesias et se son équipe est de se rapprocher du centre politique, déployant ouvertement un programme de régénération démocratique bourgeoise et de timides réformes économiques et sociales. Un projet politique qui ne peut que décevoir les aspirations des millions qui ont voté pour eux.
La nouvelle situation qui s’ouvre après le 20D, malgré les énormes illusions réformistes, présente d’importantes opportunités à la gauche révolutionnaire pour s’adresser à ces millions de jeunes et de travailleurs qui remettent en question les aspects les plus grossiers de cette démocratie pour riches, qui veulent une sortie à la crise qui n’implique pas des coupes et des plans d’austérité, ou pour les millions de catalans qui ne veulent pas abandonner leur droit à décider.




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