Avec le 24 ça continue…

Gilets Jaunes. Quand les masses entrent en action

Daniela Cobet

Gilets Jaunes. Quand les masses entrent en action

Daniela Cobet

Si la journée du 17 novembre a levé les doutes sur la profondeur du processus en cours autour des Gilets Jaunes, celle du 24 novembre encore davantage. Ecrit la veille de cette seconde journée, cet article fait le point sur la situation.

Des centaines de milliers de personnes, dont beaucoup de travailleurs, ont participé et continuent à participer à un énorme mouvement spontané comme nous n’avions pas vu depuis longtemps, certes très confus, mais où l’influence de l’extrême-droite, que beaucoup craignaient ou mettent volontairement en avant, a été marginale au vu du caractère massif que celui-ci a pris. L’importance de la mobilisation, avec la détermination d’une grande partie du mouvement à poursuivre les actions au-delà du 24, l’extension qualitative d’une version semi-insurrectionnelle du mouvement dans l’Ile de La Réunion, a ouvert une crise sans précédents au sein du gouvernement. Elle est peut-être en train de marquer un tournant dans la situation dont on commence à percevoir des traits objectivement prérévolutionnaires. Raison de plus, dans ce cadre, de poser la question du positionnement et de l’entrée en action du mouvement ouvrier organisé et de la jeunesse.

Aux origines des Gilets Jaunes

L’émergence du mouvement des Gilets Jaunes, aujourd’hui au centre de la situation politique, trouve ses racines dans la situation de crise organique profonde que traverse la France et vis-à-vis de laquelle le macronisme apparaît plus que jamais aujourd’hui comme réponse très conjoncturelle, aucunement à la hauteur de ses promesses ni des expectatives de ceux qui l’ont porté au pouvoir. Plus encore, l’arrogance du pouvoir Jupitérien et sa politique de liquidation des corps intermédiaires, de court-circuitage des mécanismes. habituels de concertation, n’a fait qu’aggraver les éléments de « crise entre représentants et représentés ». C’est ce que Macron lui-même a dû reconnaître lors de son allocution surréaliste sur le pont du Charles-de-Gaulle, le 14 novembre.

L’épuisement précoce du macronisme dont le bonapartisme faible rend plus évidents encore les premiers symptômes s’est énormément accéléré avec l’affaire Benalla et les démissions successives de Hulot et Collomb. En l’absence, en revanche, de toute politique offensive de la part des directions syndicales, c’est dans cette brèche que se sont engouffrées d’autres formes de contestation. Face au bloc bourgeois qui se trouve derrière le gouvernement Macron, à l’assise sociale étroite, et en l’absence d’un bloc oppositionnel structuré autour des organisations du mouvement ouvrier, nous assistons à l’irruption d’un « bloc populiste » composé fondamentalement de salariés et de couches moyennes paupérisées de la France périurbaine. L’ironie de l’histoire, sans doute, est que loin de s’exprimer sur un terrain électoral ou autour d’un leader charismatique, comme auraient pu le croire certains, de la France Insoumise à Chantal Mouffe, c’est dans la rue que ce bloc populiste a émergé.
Cette France périurbaine ou des petites et moyennes villes sinistrées et qui se trouve au cœur de la mobilisation constitue le côté perdant d’une fracture sociale et géographique profonde entre les métropoles et la « province ». Le problème n’est pas, bien entendu, géographique, dans la mesure où dans cette même zone périurbaine habitent à la fois des membres des classes moyennes supérieures faisant partie du bloc bourgeois macronien, des secteurs ouvriers et populaires, des habitants venues de la banlieue des grandes villes, etc. Loin de tout déterminisme géographique ou opposition mécanique entre métropole et périphérie, véhiculée par certains essayistes proches de l’extrême-droite, ce sont les dynamiques des classes subalternes dans cet espace géographique qui sont centrales. Les processus de gentrification dans les métropoles mais également dans des villes de banlieue, l’éclatement spatial de la structure productive et la désindustrialisation relative depuis des années 1980 de même que la casse du système ferroviaire de proximité au profit du tout-TGV ont créé une situation où un nombre très important de salariés sont contraints de parcourir des longues distances en voiture pour pouvoir accéder à leur lieu de travail et où les questions géographiques et sociales finissent par se recouper, avec évidemment un primat des secondes.
A cela, il faut ajouter la désertification des services publics de tout type dans ces territoires et qui oblige, là aussi, à entreprendre des longs trajets pour une simple démarche administrative ou pour se faire soigner. Cette question de la destruction des services publics est cruciale dans la mesure où « l’Etat-providence » des années de croissance, et ce jusque dans les années 1980, se présentait comme une sorte de justification, également, des recettes fiscales, directes autant qu’indirectes, engrangées par l’Etat, en tant que tel. C’est pour cette raison qu’historiquement les revendications ou les mobilisations autour du « ras-le-bol fiscal » ont souvent eu un contenu social de droite, libéral. Ce « pacte » autour de « l’Etat-providence » ayant été rompu, les impôts apparaissent aujourd’hui de plus en plus aux yeux de cette France périurbaine comme une sorte de « double peine ». Elle se voit contrainte de payer de plus en plus d’impôts pour des services dont elle bénéficie de moins en moins.
Dans ce contexte, sur fond de chômage plus prégnant dans certains territoires, économiquement moins « dynamiques », aggravé par une baisse générale du pouvoir d’achat (environ 440€ sur les dix dernières années) et les attaques contre les retraités, l’augmentation du prix des carburants et les taxes imposés par le gouvernement sont vus par cette France-qui-a-besoin-de-la-voiture comme une ultime provocation, comme la goutte qui fait déborder le vase et qui va faire précipiter les colères.

Ce qu’est le mouvement des Gilets Jaunes et ce qu’il n’est pas

Le mouvement qui découle de cette situation est à l’image de cette France périurbaine « d’en bas », profondément hétérogène, socialement et politiquement, au point où il est encore difficile d’en avoir une caractérisation précise en positif. Certains parlent d’une forme de « jacquerie », en allusion aux révoltes paysannes qui ont traversé la France sous l’Ancien régime, fondamentalement spontanées, violentes, et agrégeant autour d’elles différentes couches sociales. On peut également penser à ces mouvements explosifs, reprenant des méthodes de lutte de la paysannerie, qui ont eu lieu en France au début des années 60 et qui ont été autant de signes avant-coureur de 68.
Mais s’il est tôt pour faire des définitions précises et établir des pronostics, il est néanmoins aujourd’hui possible et nécessaire d’établir, en lien avec des craintes qui se sont exprimées et s’expriment au sein du mouvement ouvrier, ce que le mouvement des Gilets Jaunes n’est pas.

Indépendamment de la façon dont le gouvernement joue, sur le terrain des Gilets Jaunes comme celui des Européennes à venir, la carte du « progressisme » contre les « extrêmes » et les « populistes », il ne s’agit pas d’un mouvement hégémonisé par l’extrême-droite. Le FN et les groupuscules identitaires essayent de le chevaucher, mais peinent à le faire en raison de son caractère massif et spontané. Les actes racistes et xénophobes, homophobes ou islamophobes, bien entendu absolument ignobles et intolérables, ont été très marginaux si l’on tient compte du nombre de barrages et de piquets qui ont été tenus tout au long des sept derniers jours. Dans son ensemble le mouvement n’exprime aucune revendication en ce sens.

Il ne s’agit pas non plus d’un mouvement anti-fiscalité de droite comme celui qui a donné lieu au Tea Party aux Etats-Unis, c’est-à-dire un mouvement à l’idéologie ultra-libérale et prônant une réduction du rôle de l’Etat dans l’économie, la destruction des services publics, etc. Les Gilets Jaunes dénoncent plutôt une forme d’injustice fiscale et s’opposent dans leurs discours à la désertification des services publics dans les territoires ruraux ou périurbains.
Ce n’est pas un mouvement instrumentalisé par un secteur du patronat du secteur routier ou lié au secteur pétrolier, par exemple, comme on aurait pu le craindre au début et comme cela a été le cas au cours du dernier mouvement des routiers au Brésil, en mai dernier, ou dans le cas du mouvement des « Forconi », la mobilisation anti-fiscale qui a fortement déstabilisé le gouvernement Letta, en Italie, en 2013.

Ce n’est pas un mouvement composé ou structuré fondamentalement autour de secteurs de la petite bourgeoisie et des classes moyennes (artisans, professions libérales ou indépendants) mais composé d’une fraction consistante de travailleurs et de travailleuses, en activité à la retraite, ayant un emploi, dans le privé comme dans le public ou, au contraire, condamnés au chômage. Le nombre de femmes, et notamment de jeunes femmes, sur les piquets et les barrages, atteste, par ailleurs, non seulement du caractère exceptionnel mais également de la profondeur de la mobilisation.
Il s’agit donc d’un mouvement de masses certes interclassiste mais aucunement réactionnaire qui, de plus, constitue aujourd’hui le principal défi du gouvernement Macron et auquel participent des dizaines de milliers de travailleurs. C’est donc un devoir des organisations du mouvement ouvrier et des révolutionnaires de faire tout ce qui est à leur portée pour développer et donner une perspective de classe au processus en cours, en proposant leurs revendications et leurs méthodes de lutte.

A ce sujet, la citation de Lénine de 1916 qui circule depuis quelques jours dans les milieux d’extrême-gauche est particulièrement éclairante : « Quiconque attend une révolution sociale "pure" ne vivra jamais assez longtemps pour la voir. Il n’est qu’un révolutionnaire en paroles qui ne comprend rien à ce qu’est une véritable révolution. (…) La révolution socialiste en Europe ne peut pas être autre chose que l’explosion de la lutte de masse des opprimés et mécontents de toute espèce. Des éléments de la petite bourgeoisie et des ouvriers arriérés y participeront inévitablement : sans cette participation, la lutte de masse n’est pas possible, aucune révolution n’est possible. Et, tout aussi inévitablement, ils apporteront au mouvement leurs préjugés, leurs fantaisies réactionnaires, leurs faiblesses et leurs erreurs. Mais objectivement, ils s’attaqueront au capital, et l’avant-garde consciente de la révolution, le prolétariat avancé, qui exprimera cette vérité objective d’une lutte de masse disparate, discordante, bigarrée, à première vue sans unité, pourra l’unir et l’orienter, conquérir le pouvoir, s’emparer des banques, exproprier les trusts haïs de tous (bien que pour des raisons différentes !) et réaliser d’autres mesures dictatoriales dont l’ensemble aura pour résultat le renversement de la bourgeoisie et la victoire du socialisme. »
Si l’on paraphrasait Lénine, il faudrait dire le mouvement des Gilets Jaunes exprime précisément cette masse de petits-bourgeois paupérisés et de salariés qui composent la grande masse sociale du monde du travail et non de ses secteurs les plus avancés, avec, par conséquent, leurs préjugés et leurs idées : souvent non-syndiqués, mais pas toujours, parfois base électorale du FN ou, alors, de la FI, très certainement, en grande partie, abstentionnistes par dépit, peu coutumiers de la grève et moins encore de la confrontation avec les force de police, avec mille illusions sur la façon dont la situation pourrait s’améliorer si l’étau fiscal venait à être desserré, etc. Néanmoins, leur mouvement, aujourd’hui, entre en contradiction, objectivement, avec l’orientation du patronat et s’attaque de front à Macron et à son gouvernement.

Classes moyennes et extrême droite

Tout eci ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de danger de capitalisation par l’extrême droite du processus en cours, bien au contraire. C’est, d’ailleurs, ce que souligne Cécile Cornudet dans Les Echos : « Parler à ces Français, Gilets Jaunes et sympathisants, plutôt que s’arrimer au mouvement lui-même. Marine Le Pen en connaît le moteur antipolitique, et sait aussi que les accès de fièvre peuvent retomber d’un coup. Plus que le mouvement, c’est ce qu’il révèle et les traces qu’il laissera qui l’intéresse : la « souffrance », l’« angoisse » qu’y expriment 75 % de Français lorsqu’ils pensent aux lendemains, plus que la « colère » d’un moment. Survivre aux Gilets Jaunes. Dix-huit mois après le débat de l’entre deux-tours, elle assure que les images en sont effacées et que c’est elle désormais qui bénéficie d’un "alignement des planètes". Chute de Macron dans les sondages, prégnance de la question sociale quand une partie de ses troupes l’enjoignait de se concentrer sur l’immigration ("Je combats à égalité le déclassement et la dépossession"), poussée populiste en Europe et enfin proximité des élections européennes qui lui sont souvent favorables ».

Plus globalement, la situation est caractérisée par une accélération brusque de la situation politique, avec de tendances croissantes à l’action directe et à des formes de radicalisation, y compris dans les secteurs les moins politisés. En suivant la logique de Trotsky durant les années 1930, et même si le mouvement actuel a une forte composante ouvrière, ce type de processus peut renforcer les tendances à la révolution, tout autant qu’à la contre-révolution fasciste. C’est en ce sens que la situation développe des traits de plus en plus prérévolutionnaires. Dans « Où va la France ? », de 1934, Trotsky décrit ainsi l’état d’esprit de la petite-bourgeoisie : « La petite bourgeoisie, incarnée par les masses ruinées des villes et des campagnes, commence à perdre patience. […] Le paysan pauvre, l’artisan, le petit commerçant se convainquent qu’un abîme les sépare de tous ces maires, ces avocats, ces arrivistes politiques [..] qui, par leur mode de vie et leurs conceptions, sont de grands bourgeois. C’est précisément cette désillusion de la petite bourgeoisie, son impatience et son désespoir que le fascisme exploite. Ses agitateurs stigmatisent et maudissent la démocratie parlementaire qui épaule les carriéristes […] mais ne donne rien aux petits travailleurs. ».

Mais loin de conclure que le passage de la petite-bourgeoisie vers le camp du fascisme est inévitable, Trotsky insistera tout au long de la période sur la nécessité pour le prolétariat de disputer l’influence sur cette couche de la société : « La petite bourgeoisie est économiquement dépendante et politiquement morcelée. C’est pourquoi elle ne peut avoir une politique propre. Elle a besoin d’un "chef" qui lui inspire confiance. Ce chef, individuel ou collectif, individu ou parti, peut lui être donné par l’une ou l’autre des deux classes fondamentales, soit par la grande bourgeoisie, soit par le prolétariat. Le fascisme unit et arme les masses disséminées ; d’une "poussière humaine" -selon notre expression- il fait des détachements de combat. Il donne ainsi à la petite bourgeoisie l’illusion d’être une force indépendante. […] Mais la petite bourgeoisie peut aussi trouver son chef dans la personne du prolétariat. Elle l’a trouvé en Russie, partiellement en Espagne. Elle y tendit en Italie, en Allemagne et en Autriche. Malheureusement les partis du prolétariat ne s’y montrèrent pas à la hauteur de leur tâche historique. Pour gagner la petite bourgeoisie, le prolétariat doit conquérir sa confiance. Il faut pour cela qu’il ait lui-même confiance en sa propre force. Il lui faut un programme d’action clair et une détermination à lutter pour le pouvoir par tous les moyens. »

Si certains peuvent accuser l’extrême gauche, ou certaines de ses composantes, de ne voir que les possibilités et non les dangers d’une situation comme celle que l’on vit, il est intéressant de se pencher sur les analyses de spécialistes de l’extrême-droite, qu’on ne saurait qualifier de « gauchistes », à l’instar de Jean-Yves Camus, directeur de l’Observatoire des radicalités politiques (ORAP). « La récupération, souligne-t-il dans un entretien, n’est pas du tout écrite pour Marine Le Pen. Ce n’est pas parce que les militants du RN vont sur un barrage filtrant qu’ils y sont accueillis à bras ouverts et que tous ceux qui sont sur ce barrage filtrant voteront ensuite RN. Peut-être que beaucoup de ces manifestants ne croient d’ailleurs déjà plus en rien, même pas dans le RN ou même plus dans le vote tout court. Ce mouvement semble avoir échappé à l’ensemble des représentants politiques, Marine Le Pen incluse. Alors je me demande si ce discours antisystème très présent n’est pas justement un signal indiquant que l’époque de Marine Le Pen et du Rassemblement national est derrière nous. C’est peut-être le signe que nous sommes déjà passés à autre chose ».

Le rôle néfaste des directions syndicales et les tendances progressistes par en bas dans le mouvement ouvrier

Voilà donc pourquoi il est crucial que le mouvement ouvrier ait une politique hégémonique vis-à-vis du mouvement des Gilets Jaunes et pourquoi la politique des directions syndicales joue aujourd’hui un rôle de division néfaste : il suffit de songer aux déclarations de Laurent Berger, pour la CFDT, à celles du nouveau patron anti-Gilets Jaunes de FO ou encore à la CGT, avec son communiqué qui n’ose même pas les nommer, si ce n’est que de façon allusive, et qui appelle à une journée d’action « alternative » le Premier décembre, déconnectée de la dynamique en cours, comme de tout plan de bataille sérieux.
Or, la tâche du moment est précisément de lutter contre cette division et de faire en sorte que le mouvement ouvrier organisé prenne toute sa place, avec son programme et ses méthodes, dans la mobilisation actuelle. Ces jours-ci, quelques éléments démontrent que cet objectif est possible. On pensera, ainsi, à l’appel de plusieurs structures intermédiaires de la CGT, comme la Fédération Chimie ou l’UD13, ou de FO routiers à des journées de grève pour les salaires, en lien avec la mobilisation des Gilets Jaunes. Il y a, également, le début de jonction entre les Gilets Jaunes et le milieu ouvrier CGT qui s’est mis en grève, dans la raffinerie de la Mède, près de Marseille, puis avec les dockers au Havre et à Calais. On songera encore au cas de Perpignan, où une délégation de Gilets Jaunes est allée toquer à la porte de l’UD CGT pour leur proposer de les rejoindre. Localement, dans la capitale comme dans d’autres villes, des délégations issues du mouvement ouvrier organisé, notamment du côté des cheminots, devraient accompagner, avec leurs propres chasubles, les Gilets Jaunes, au cours de la journée du 24.

Plus en général, il y a une évolution palpable sur ce terrain, dans les deux sens. D’un côté, le soutien au mouvement progresse davantage chez les sympathisants de la gauche radicale que chez ceux de l’extrême droite, 83% des sympathisants du FN soutenant la poursuite du mouvement contre 92% pour ceux de la France Insoumise. Côté droite anti-taxe, LR trouve qu’il y a quand même un peu trop d’anarchie. Si le mouvement réel des Gilets Jaunes commence à refroidir une partie de ses soutiens de la première heure, il semble aussi tirer des conclusions de sa propre expérience.

Après la journée réussie du 17, face au refus de céder d’un gouvernement affaibli mais toujours déterminé à réformer le pays coûte que coûte, la question de comment poursuivre le mouvement se pose de façon ouverte pour les Gilets Jaunes. Face à l’impossibilité très concrète de maintenir les blocages pendant la semaine, l’idée de faire appel à d’autres secteurs commence très vite à circuler sur les réseaux sociaux des Gilets Jaunes, parfois avec une proposition de calendrier pour qu’ambulanciers, chauffeurs VTC, cheminots etc. prennent le relais à tour de rôle. On voit aussi émerger une réflexion et une évolution au niveau des méthodes, avec souvent une appréciation critique de celle de bloquer les automobilistes, au profit d’une méthode qui privilégie les grandes entreprises et les symboles de l’Etat.

Et maintenant ?

Il est temps d’arrêter toute tergiversation et de passer à l’action pour que le mouvement ouvrier et le mouvement étudiant et de la jeunesse rejoignent avec leurs propres drapeaux le mouvement en cours, ce qui serait la meilleure façon pour les anticapitalistes et révolutionnaires soient en mesure d’apporter une stratégie et un programme à la mobilisation en cours pour faire plier Macron et son monde. Tout en luttant contre chaque dérive raciste ou homophobe au sein du mouvement, ainsi que contre la répression et en premier lieu celle de la gendarmerie française à La Réunion, il s’agirait de formuler de la façon la plus audible possible une sorte de « programme ouvrier contre la vie chère », qui passerait par la constitution de comités d’action locaux contre la vie chère, regroupant à l’échelle locale des Gilets Jaunes, mais aussi d’autres travailleurs en lutte, syndicalistes combatifs et étudiants [1] et qui poseraient

• Une augmentation générale des salaires, pensions et minimas sociaux qui au minimum permette de récupérer sur le pouvoir d’achat perdu sur les dernières dix années (400€ pour tous !) et leur indexation sur le taux d’inflation.
• L’abolition de la TIPP (Taxes Intérieure sur les Produits Pétroliers) et de tous les impôts indirects, comme TVA, abolition des péages et mise en place d’une fiscalité réellement progressive qui taxe les grandes fortunes et le capital.
• La nationalisation sous contrôle ouvrier de Total et de l’ensemble des groupes pétroliers.
• L’embauche massive de fonctionnaires dans les écoles, hôpitaux, transports, la construction de nouvelles structures de proximité dans les zones périurbaines, l’abrogation de la réforme ferroviaire qui supprime les petites lignes.

Pour faire écho au volet le plus politique du mouvement des Gilets Jaunes, qui s’est cristallisé en partie dans le mot d’ordre de « Macron, démission ! », et qui exprime une méfiance à l’égard des institutions et de la caste politique plus en général :

• Contre la Ve République, suppression de la fonction « monarchique » du Président, dissolution du Sénat aristocratique au profit d’une chambre unique qui associe les pouvoirs législatif et exécutif, dont les députés seraient élus sur la base d’assemblées locales, révocables en permanence par leurs électeurs et percevant le salaire moyen d’un ouvrier spécialisé.

De telles mesures ne peuvent que faire avancer la lutte pour un véritable gouvernement des travailleurs et des secteurs populaires, ce qui constituerait une véritable issue révolutionnaire contre cette dictature d’une minorité de riches et de grands capitalistes qui nous gouvernent. Elles font écho aux traits les plus « antisystème » et radicaux du mouvement des Gilets Jaunes auxquels les révolutionnaires doivent donner une réponse, programmatique et dans l’action, à la hauteur des enjeux.

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NOTES DE BAS DE PAGE

[1En 1935, Trotsky propose de structurer des « comités d’action du Front Populaire » pour organiser à l’échelle locale la base du Front Populaire. Pour cela il défend l’idée de la constitution de comités d’action élus : « Chaque groupe de deux cents, cinq cents ou mille citoyens qui adhérent au Front populaire dans la ville, le quartier, l’usine, la caserne, la campagne doit, pendant les actions de combat, élire son représentant dans les comités d’action locaux. Tous ceux qui participent à la lutte s’engagent à reconnaître leur discipline. […] Il est vrai que peuvent prendre part aux élections des comités d’action non seulement les ouvriers, mais les employés, les fonctionnaires, les anciens combattants, les artisans, les petits commerçants et les petits paysans. C’est ainsi que les comités d’action peuvent le mieux remplir leur tâche qui est de lutter pour conquérir une influence décisive sur la petite bourgeoisie. En revanche, ils rendent très difficile de la collaboration de la bureaucratie ouvrière avec la bourgeoisie […]. L’énorme danger en France actuellement, rajoute-t-il plus loin, consiste en ce que l’énergie révolutionnaire des masses, dépensée par à-coups successifs dans des explosions isolées, comme à Toulon, à Brest, à Limoges, finisse par faire place à l’apathie. Seuls les traîtres conscients ou des cerveaux obtus peuvent croire ou faire croire que l’on peut, dans la situation actuelle, maintenir les masses dans l’immobilité jusqu’à ce que l’on puisse d’en haut leur faire cadeau d’un gouvernement de Front populaire. Les grèves, les protestations, les escarmouches dans les rues, les révoltes ouvertes sont tout à fait inévitables. La tâche du parti prolétarien consiste non à freiner et à paralyser ces mouvements, mais à les unifier et à leur donner le plus de vigueur possible ».
MOTS-CLÉS

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