Monde

Un grand ami de l’Elysée à nouveau contesté

Grève générale au Gabon. Les salariés du public face à Ali Bongo

Publié le 25 mai 2016

Si le Gabon est le deuxième pays d’Afrique en termes de revenu par habitant, pas moins d’un tiers du pays vivait sous le seuil de pauvreté national en 2005, du fait de la grande disparité dans la répartition des richesses. Le premier employeur du Gabon y est pourtant l’Etat lui-même avec près de 21% de l’emploi total (source Banque Mondiale) travaillant dans la fonction publique, principalement dans les secteurs de la santé et de l’éducation.

Robert Gadling

C’est dans un contexte de précarisation massive de ce secteur public que la confédération syndicale « dynamique unitaire » - qui regroupe 6 fédérations syndicales - a déposé un préavis de grève le 6 mai sur la table du gouvernement gabonais. Et c’est finalement ce lundi matin que le principal regroupement syndical des agents du secteur public est entré en grève illimitée pour se faire entendre des autorités gabonaises.

Leurs revendications ? En premier lieu, le paiement de la prime d’incitation à la performance (PIP) qui, selon les responsables du mouvement syndical, aurait dû être soldé depuis juin 2015.
En effet, le système de rémunération des travailleurs du public a été fortement réformé par Ali Bongo après sa prétendue « découverte de la pauvreté des gabonais » en 2014. Le gros de l’affaire consistait à faire disparaitre la responsabilité d’Ali Bongo dans la gestion désastreuse des ressources humaines et matérielles du pays, en faisant des fonds communs la soi-disant cause du déficit de l’Etat. La PIP devait donc être le nouvel outil de rémunération de la fonction publique. Cependant, sa mise en place comme son application n’a eu de cesse d’être différée, précarisant davantage la fonction publique sans apporter de solutions au déséquilibre général des revenus.

« Nous nous rendons compte que le gouvernement se moque des travailleurs que nous sommes à travers des déclarations contradictoires. Lorsque le porte-parole du gouvernement vient pour la première fois dire qu’on paie les vacations entre fin février et fin juillet, pour par la suite se débiner en disant ‘’désormais posez-moi la question en fin juillet’’. » Déclare Guy Patrick Mombo, Secrétaire général de la Dynamique Unitaire.

Est également exigée l’annulation de l’ordonnance N°00013/PR/2015 du 16 juillet 2015 instituant l’avancement au mérite exclusivement. Cette ordonnance à pour effet de soumettre les salariés à une notation par leur hiérarchie, notation en principe effectuée sur « le mérite », soit sur une évaluation assez opaque de la productivité effective du salarié. Ce système de notation, devenant le seul critère d’avancement, tout en appuyant sur l’aliénation du salarié à son poste, conduit à une course pour s’attirer les faveurs de sa hiérarchie, favorisant individualisme et corruption. Mais l’avancement n’est pas l’unique élément de carrière à être conditionné au « mérite ». L’obtention d’une note insuffisante (en deçà de 12/20 pour les catégories B et C et 15/20 pour les catégories A) pendant trois années consécutives devient un motif valable de licenciement. En France, nous sommes déjà habitués à des taux de harcèlement record afin de faire quitter la fonction publique à ceux qui y viennent chercher une sécurité de l’emploi bien malmenée en notre époque. Qu’attendons-nous pour adopter le licenciement pour « démérite » ?

« Du coup on ne parle plus de Fonction publique mais de Fonction privée » rajoute Guy Patrick Mombo, bien conscient de la privatisation masquée opérée par le gouvernement.

La liste des revendications est encore fournie, mais notons tout de même l’appel à la mise en place d’un « nouveau cadre pour la main d’œuvre non permanente », c’est-à-dire des emplois dit « hyper précaires », sur des périodes très courtes, et rémunérés au lance-pierre. Car au Gabon comme ailleurs, le syndicalisme n’a pas que vocation à défendre les droits de ses membres mais également à soutenir, protéger et émanciper ceux qui par leur position sociale, leur précarité et leur vulnérabilité ne peuvent se battre seuls.

Les syndicats gabonais n’en sont pas à leur coup d’essai. Déjà en 2015, ils avaient frappé fort en organisant l’arrêt pendant plusieurs mois des établissements scolaires secondaires et supérieurs. La menace d’une année blanche pour les élèves gabonais avait forcé le gouvernement à respecter ses engagements, relatifs au retard dans le versement de la PIP. Et oui, les retards de l’administration dans le respect des promesses semble être une politique récurrente. Les hôpitaux publics, qui sont bien souvent réduits à assurer le service minimum du fait des conditions de travail déplorables du personnel médical sont eux aussi engagés dans la lutte.

Pourtant, si la fonction publique est massivement impliquée dans le rapport de force avec le gouvernement Bongo, le secteur privé est jusqu’à présent resté frileux. Mais peut-on s’en étonner lorsqu’on sait que 50% du PIB du Gabon consiste en l’extraction et l’exportation du pétrole, et que des entreprises comme Total et Shell se taillent la part du lion avec un peu plus de 60% du marché ? Entreprises dont les méthodes managériales sont bien connues et dont la pratique du dumping social n’est plus à prouver. Espérons que le mouvement pourra faire reculer un gouvernement corrompu, et dont les premiers soutiens sont à l’Elysée, l’Etat gabonais étant encore sous la tutelle (néo)coloniale de l’impérialisme français.