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Grève générale en Guyane. Une lutte revendicative déterminée, des ressorts politiques complexes

La grève générale a été déclenchée en Guyane depuis le lundi 27 mars sur décision de 37 syndicats. Elle fait suite à plusieurs semaines de mouvements de protestation. Les revendications aux contenus et aux origines diverses ont été énumérées dans une liste portée par une coordination des collectifs « Pou lagwiyan dékolé ».

crédit photo : JODY AMIET / AFP

Ce mouvement puissant qui s’invite en pleine campagne présidentielle a jeté un vent de peur dans les rangs ministériels. La délégation missionnée en hâte pour « discuter des revendications » s’est fait retoquer. Le mouvement ne veut s’adresser qu’aux ministres…

De quoi impressionner le gouvernement

C’est le jeudi 23 mars que la Guyane a commencé à faire parler d’elle et s’est invitée dans les médias en pleine campagne présidentielle. En fait, il y avait plus d’une semaine que tentaient de converger différentes mobilisations.

Au début, l’initiative est venue du syndicat socio professionnel des transporteurs, regroupant patrons et salariés qui avaient prévu de bloquer quelques points stratégiques en vue d’exercer une pression lors de la visite de Ségolène Royale.

Rapidement le mouvement s’est amplifié et a dépassé ce cadre. Le lundi 21 mars une étape nouvelle a été franchie avec le blocage du port maritime, puis les blocages des routes, à l’entrée des villes et des villages tandis que le recteur ordonnait la fermeture des écoles.

Un seuil décisif a été franchi samedi 25 mars lorsque 37 syndicats ont décidé, d’un commun accord, du déclenchement de la grève générale. Une liste des revendications a été dressée et rendue publique. En réponse à l’exigence des grévistes refusant de « discuter » avec la délégation locale, Bernard Cazeneuve a annoncé l’envoi d’une délégation interministérielle avec un préalable : que des garanties soient données pour obtenir le « respect de l’ordre républicain ».

Pour toute réponse à cette tentative d’intimidation, une grande marche a eu lieu, le mardi 28 mars, dans les deux plus grandes villes de Guyane, à Cayenne et Saint Laurent du Maroni, à la frontière avec le Surinam. Un évènement d’une ampleur jamais vue.

La liste des revendications et les courants qui les sous-tendent

La liste de revendications qui a été rendue publique représente une agglomération de plusieurs revendications portées par plusieurs collectifs sur des domaines précis et qui se sont d’abord associés pour généraliser le blocage.

Les représentants patronaux qui ont pris les premières initiatives de blocage ont laissé leurs traces. Ils impulsent des revendications « économiques » en faveur des entreprises qu’ils qualifient de « Plan Marshall ». Un nom qui annonce bien la couleur. Il s’agit pour eux d’obtenir des taxes spécifiques, des aides à la création d’entreprise avec l’argument de la création d’emploi dans un pays qui compte 22% de chômeurs. Ils demandent également la relance de la commande publique, pour le secteur du bâtiment notamment, et l’attribution de marchés publics prioritairement aux entreprises Guyanaises.

A ces revendications s’ajoutent des revendications sociales « d’urgence », portées essentiellement par les syndicats et l’ensemble de la population qui portent principalement sur l’éducation, l’habitat et surtout la santé. La principale revendication concerne le Centre médico-chirurgical de Kourou, géré par la Croix Rouge et qu’elle envisage de céder à un groupe privé. A la clé, des fermetures de services et des suppressions d’emplois probables qui soulèvent un tollé. A Kourou, les patients sont à plus d’une heure de Cayenne.

Quant à l’hôpital de Cayenne lui-même, il est en cessation de paiement. Un rapport ministériel sur l’état de l’hôpital avait conclu qu’il fallait en reconstruire un autre tellement il était insalubre et pratiquement pas sécurisé.

Mais la question clé qui vient en tête des revendications est celle de la sécurité. C’est celle que chevauchent les « 500 frères contre la délinquance » qui tentent de coiffer le mouvement. Leurs actions coup de poing leur ont donné une grande visibilité. Cagoulés de noir, vêtu de pantalons noirs, ce groupe s’est créé après le meurtre d’un habitant d’un quartier populaire. Ils se défendent de constituer une milice et se déclarent non violents les cagoules n’étant faites que pour « attirer l’attention ».

Mais le fait d’avoir à leur tête un ancien policier, et surtout les revendications qu’ils portent, montrent clairement leur caractère réactionnaire. Ils réclament l’éradication des squats, le maintien d’un escadron de gendarmes affectés en renfort, l’arrêt de l’immigration, le renvoi des détenus étrangers soit 50% des détenus. Un programme dont on voit bien aussi la couleur.
Mais les lignes de démarcation sont loin d’être claires. Les 500 frères ont rejoint la semaine dernière les « Toukans » qui simultanément réclament des mesures identiques en matière de sécurité mais se battent également contre la fermeture de l’hôpital de Kourou.

Question de l’autonomie et appropriation de la terre

La dernière revendication porte sur l’appropriation de la terre et la question foncière. La Guyane n’est en effet pas « un département comme les autres ». C’est une terre colonisée de longue date dont 90 % de la superficie est détenue par l’Etat français pour lequel elle présente un intérêt géopolitique majeur. La Guyane est, de tous les départements et territoires d’Outre-mer, le plus stratégique pour la France et pour l’Europe. « Alors que le paysage guyanais dans son ensemble offre toutes les caractéristiques d’un territoire sinistré, il comporte un îlot de modernité, des technologies de pointes et de richesse ». Kourou, base de lancement des fusées Ariane. Cet espace n’a pas été choisi au hasard pour devenir le fer de lance de la conquête européenne de l’espace.

Le MDES, Mouvement d’émancipation et de décolonisation sociale, situé à l’extrême gauche de l’échiquier politique, a bien perçu l’importance de l’appropriation de la terre et de la question foncière qui font partie de la liste des revendications. Cette revendication devient de plus en plus cruciale, sous l’effet d’une démographie qui a été multipliée par 8 en 60 ans. Cette croissance repose pour 75 % sur un excédent naturel et pour 25% sur l’immigration, notamment des pays proches, Brésil, Surinam, ou Hawai.

Les terres agricoles nécessaires pour répondre aux besoins de subsistance sont très difficiles à obtenir dans un pays couvert à 90 % d’une forêt dense qui appartient à l’Etat. Qu’il s’agisse des populations pauvres contraintes à s’écarter des villes ou bien des migrants, les unes et les autres sont souvent contraints de s’approprier, de manière illégale, des lopins cultivables dégagés de la forêt. Sachant qu’il existe une nombreuse diaspora, la question du « retour » est également posée. L’accès à la propriété de la terre est donc potentiellement une source de revendication de type émancipateur vis-à-vis du joug « colonial » que maintient encore la France pour ses besoins géopolitiques.

Soutien et solidarité avec les Guyanais

Même si le mouvement guyanais n’est pas chimiquement pur et qu’il sera inévitablement l’objet de rivalités politiques pour en prendre l’hégémonie, ou le faire taire, il constitue un affrontement direct avec l’Etat français et l’oppression sous laquelle il maintient la population Guyanaise pour satisfaire ses besoins impérialistes. En ce sens, le mouvement ouvrier guyanais aura un rôle fondamental à jouer. A ce titre, il doit recueillir le soutien inconditionnel des organisations du mouvement ouvrier de « l’hexagone ».




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