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Monde

Histoire des colonies

Hiver 2008 : quand la Guyane s’embrasait contre la vie chère

Aujourd'hui, alors les revendications guyanaises attirent l'attention sur le « département » français, on semble oublier qu'en 2008, la Guyane avait vécu un mouvement de blocage similaire , avec de nombreux barrages construits à l'aide de poubelles, de pneus, de frigidaires : retour 10 ans en arrière dans cette vieille colonie française.

De la hausse continue des prix du carburant à la formation des premiers collectifs

Le mouvement de 2008 avait pour cause principale la hausse monumentale des prix du carburant en Guyane (qui débuta en 2005) alors que le cours mondial du baril était à son plus bas niveau. Le carburant était alors 1,3 fois plus cher qu’en France métropolitaine. La situation prit une tournure délétère lors d’un changement d’approvisionneur local. A l’initiative des importateurs automobiles, une action en justice est menée contre les compagnies de Trinidad et Tobago pour non respect des normes européennes. Bien que la Société Anonyme de la Raffinerie des Antilles fasse à présent office d’approvisionneur, la situation ne s’apaise pas, le prix du carburant continue de monter. L’INSEE constate une hausse de 41,6% de 2005 à 2008. Ce qui a pour conséquence l’augmentation des coûts de frets maritime et de facto des prix des produits de premières nécessité. C’est à dire une augmentation du prix des fruits et légumes de 5,2% en l’espace d’une année, ceux du poisson de 7,6% et les produits laitiers de 7,2%. Cette flambée des prix ne s’arrête pas là et touche quasiment tous les secteurs et postes de consommations.

Tout comme pour les mouvements qui animent la Guyane aujourd’hui, ce sont les transporteurs qui ont pris le plus vite conscience de leur pouvoir d’obstruction des activités en Guyane. Éclate alors une grève des transporteurs, notamment scolaires. Leurs revendications ont fait boules de neige dans la population qui s’est unie derrière la volonté d’une baisse générale des prix du carburant et par la même de la consommation. Très vite la population s’est organisé derrière un collectif, le collectif des consommateurs en colère (CCC). A la suite de la découverte d’anomalie sur le prix du raffinage et du stockage que supportent le consommateur guyannais, le collectif a lancé une pétition qui a recueilli plus de 3000 signatures en moins de 4 jours. Ce même collectif avec à sa tête de nombreux parents d’élèves, qui apparaît dans les médias locaux comme l’acteur décisif de la contestation, se fera connaître de l’ensemble de la population.

Le 29 octobre, le collectif de consommateur se joint à un autre collectif de consommateur qui organisait des manifestations devant la préfecture. Leur but est de sensibiliser le préfet de la région de manière à enrayer la montée inéluctable des prix du carburant et de la consommation. Le 30 octobre, quelques représentants du collectifs sont reçus par le président du conseil régional. Par la suite, le 7 novembre, une réunion est organisée par les transporteurs avec dans leurs rangs plusieurs syndicats de pêcheurs, d’agriculteurs, de chauffeurs de taxis, d’ambulanciers et d’infirmiers. Ils obtiennent le 1er un entretien avec le préfet qui leur annonce que le prix du carburant ne pourra pas être baissé.

Face aux fin de non-recevoir du préfet, la Guyane est bloquée par la population

Peu après, une grande assemblée est organisée pour informer la population et, le 21 novembre, les transporteurs ainsi que d’autres secteurs d’activité décident de bloquer la ville. La mobilisation s’accentue en une grève générale qui grippe les activités socio-économiques du pays à partir 24 novembre. Le collectif des associations de consommation et l’organisation des transporteurs soutenus par diverses organisations socioprofessionnelles proposent de paralyser le cœur de l’activité économique en dressant des barrages, avec des poids lourds, sur les points stratégiques des routes littorales de l’ouest (Cayenne, Matoury, Rémire-Montjoli, Kourou, Iracoubo, Sinnamary et la sous-préfecture, Saint-Laurent-du-Maroni) et la route de l’Est (Cacao et Saint-Georges de l’Oyapock). Le mouvement ne s’arrête pas là : des transporteurs bloquent aussi les dépôts de la SARA.

Les revendications sont claires : une baisse immédiate du prix du carburant d’au moins 50 centimes. C’était alors à l’État de répondre du blocage massif de l’appareil productif local, auquel adhère toute la population qui rationne vivres et carburant en prévision d’une longue lutte, tout comme elle le fait aujourd’hui. L’appareil politique local voyant ses villes bloquées voient ses élus, ses maires dans l’obligation de soutenir le mouvement, tandis que les commerces, par solidarité ou par peur de pillage, ferment leurs volets.

Le durcissement de la grève s’installe dans la durée, et ses conséquences économiques sont indéniables : plusieurs millions s’envolent par jour. L’aéroport ferme ses portes et le décollage d’une fusée est reporté, ainsi qu’un chantier pour une nouvelle base de lancement commandé par des clients russes intéressés par la technologie du consortium européen. Les écoles ferment à tour de rôle. Le mouvement attirent le soutient des autres restes de l’empire colonial français : en Martinique et en Guadeloupe, une forte solidarité est alors se fait entendre, dans des départements touchés par les mêmes problèmes. L’État propose une baisse de dix centimes qui est discutée à l’assemblée, qui refuse une baisse si faible.

Face à la détermination des Guyanais, le préfet puis l’État cède sur les prix

Finalement, le Conseil général et Régional Guyane prennent à leur charge la baisse de vingt centimes du litre de carburant à la pompe, dans l’attente d’un accord préférentiel avec la SARA. Le gouvernement, de son côté, alloue cinq millions d’euros aux collectivités guyanaises pour compenser leurs pertes budgétaires. Les concessions se cumulent avec trente centimes de réduction offerts par les pétroliers. S’agissant d’une politique court-termiste, aucune solution n’a été trouvée dans la durée face à la misère : depuis le mois de mars 2008, l’enveloppe attribuée aux collectivités a été épuisée et c’est désormais le gouvernement qui, dans une optique de calmer la tension temporairement, a pris la relève. Il essuie tous les mois une ardoise évaluée entre 14 et 19 millions d’euros pour l’ensemble des départements d’Outre-mer ; inutile de préciser que dans ces conditions, il souhaite voir évoluer le statut de ces territoires.

Dix mois après la crise sociale, l’administration de Sarkozy annonçait même 137 mesures pour dynamiser le développement local de l’Outre-Mer ! Une aide est allouée aux ménages modestes pour souscrire aux abonnements téléphoniques, puis 40 millions d’euros sont débloqués dès 2010. Les objectifs économiques affichés sont de développer les productions agricoles, le secteur de la pêche, une autonomie sur le plan énergétique d’ici vingt ans. La Guyane devait même faire office de base avancée pour la préparation de la coupe du monde de 2014 au Brésil et des Jeux olympiques de Rio de Janeiro : autant de mesures qui ne furent jamais appliquées et qui restèrent une forme de poudre aux yeux de populations, ce qui montre le mépris des pouvoirs centraux pour des territoires dont ils ne cherchent qu’à piller les ressources.

La question indépendantiste dans le mouvement et les référendums de 2009

Malgré de longue discussions sur la façon de mener le mouvement, force est de constater que les blocages de l’hiver 2008 n’ont pas donné l’occasion à la population de poser la question de son rapport à la métropole et à l’État colonisateur. Car loin de se limiter aux problèmes de prix, le problème guyanais se situe sur un plan aussi bien politique que économique. La plus grande question reste celle de l’auto-détermination des peuples : faut-il que « anciennes colonies » françaises prennent une autonomie plus grande, voire une indépendance effective pour résoudre les contradictions internes de ces sociétés en mal d’organisme locaux susceptibles de résoudre les problématiques locales et défavorisées matériellement ? Malheureusement le débat ne se plaça pas là, mais fut circonscrit autour du problème de la consommation. Cependant, on peut se demander si ces questions qui transparaissent aujourd’hui dans les revendications du mouvement ne sont pas en train d’émerger au sein de la conscience de la population, par exemple le changement statutaire.

Le 19 février 2009 Nicolas Sarkozy lance un appel pour que « chaque territoire se réapproprie son destin » et crée les états généraux de l’outre-mer qui ont pour ambition de « changer la nature des relations la métropole et les outre-mer ». Finalement, des discussions entre les élus et le gouvernement, ressortira un scrutin portant sur un autonomie plus grande des territoires de Martinique et de Guyane. Cependant, sur le modèle néo-calodénien, il s’agit de proposer aux populations une « demi-indépendance », où l’autonomie reste très limitée. Ainsi, en se déresponsabilisant des véritables questions de l’impérialisme français, le gouvernement a réussi à empêcher tout questionnement sur la nature semi-colonial du régime des DOM TOM et des populations qui en sont les victimes.

Ces déclarations débouchèrent le 29 janvier 2010 sur un référendum en Martinique et en Guyane, qui ne proposaient pas une indépendance mais bien une mise en exergue des spécificités territoriales : «  Approuvez-vous la transformation de la Martinique et de la Guyane en une collectivité d’outre-mer régie par l’article 74 de la Constitution, dotée d’une organisation particulière tenant compte de ses intérêts propres au sein de la République ?  » demandait le référendum. Un fausse alternative, qui ne permettait pas la réelle auto-détermination du peuple guyanais. Sept ans après le référendum, la question statutaire réapparaît aujourd’hui, à la suite d’un « non » massif de 70 %. Ce qui met en lumière un fait : après un rejet consécutif d’un changement statutaire, qui fait écho au promesses (non-tenues) du gouvernement au sujet de l’amélioration des conditions de vie en Guyane, la question revient aujourd’hui sur les barrages.




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