Débats

Assemblées générales, coordinations, comités de mobilisation...

Il n’y aura pas de victoire sans démocratie dans le mouvement

Publié le 29 mars 2016

Ce qui a commencé le 9 mars, cette gigantesque coagulation de colères, de dignités, s’est poursuivi, en particulier sur les facs et les lycées. Toutes celles et ceux qui veulent voir triompher ce mouvement savent que le 31, même réussi à la hauteur de ce que l’on espère, ne suffira pas. Pour gagner, il faut : que le mouvement puisse déterminer par lui même ses rythmes, ses objectifs et ses méthodes, qu’il échappe, par exemple, au carcan des journées saute-mouton imposées en 2010 par l’intersyndicale, qu’il échappe aussi au « chacun dans son coin » imposé par les même directions traditionnelles.

C’est à ce niveau – stratégique – que se situe la question de la démocratie et de l’auto-organisation dans la mobilisation. Depuis le 9, des dizaines d’assemblées générales ont eu lieu sur les universités, qui se sont coordonnées par deux fois à l’échelle de l’Île-de-France, et une fois nationalement (le 19 mars). Et leur existence fait débat, de ceux qui n’en ont jamais voulu, par peur que leur rôle d’intermédiaire entre la rue et le pouvoir leur échappe, à ceux qui la juge trop complexe et trop lente à faire émerger une dynamique radicale.

Auto-organisation et démocratie, ou comment concilier le nombre avec la radicalité

Le combat contre la loi El Khomri, comme n’importe quelle autre lutte, est obligé de se poser la question de ses formes d’organisation, c’est-à-dire des outils dont il se dote pour gagner. L’auto-organisation, c’est-à-dire la méthode des assemblées générales ouvertes à toutes celles et ceux qui le souhaitent, et des comités de mobilisation qui regroupent tou-te-s les militant-e-s du mouvement, organisé-e-s ou non, constitue pour nous le meilleur de ces outils – et non pas une fin en soi. Et cela pour plusieurs raisons.

D’abord parce que c’est la seule manière de faire toute leur place aux étudiant-e-s indépendant-e-s, en leur confiant autant de droits sur la conduite du mouvement qu’à celles et ceux qui appartiennent aux organisations implantées sur les universités. Cette ouverture est certes un enjeu démocratique, mais c’est aussi une garantie politique : il s’agit que ce soit la colère réelle qui s’exprime, sans intermédiaires, et que les premiers concerné-e-s défendent par eux et elles mêmes leurs intérêts.

Deuxièmement, le fait que la discussion sur les fondements du mouvement, ses objectifs, ses méthodes, les problèmes qui se posent à lui, etc., se mènent à l’échelle de tous les étudiant-e-s mobilisé-e-s et pas au sein d’un sérail permet le développement d’une conscience politique collective, qui est un gage de force pour le mouvement. C’est cette méthode démocratique qui permettra en effet aux décisions de se transformer ensuite en force matérielle, qui garantira l’unité du mouvement en cas de difficulté, etc. Et c’est aussi à travers elle que pourront le mieux émerger les nouveaux noyaux de militant-e-s du mouvement, gagné-e-s à l’action plus continue.

Troisièmement, l’auto-organisation est aussi le meilleur des outils pour dépasser les divisions qui nous sont imposées par l’administration – ou, dans le monde du travail, par le patronat. Divisions entre filières, entre niveaux de diplôme, entre étudiant-e-s, profs et personnels, etc. Les AGs qui regroupent l’ensemble des usagers et salarié-e-s d’un site universitaire sont ainsi le cadre le plus inclusif (et donc le plus puissant) qui puisse être imaginé pour penser, coordonner, rendre vivante la grève sur un lieu de travail ou d’études.

Enfin, l’auto-organisation à l’échelle locale, dotant les facs et chacun de leurs sites de cadres larges issus du mouvement lui-même, constitue le seul moyen de faire émerger, à l’échelle régionale ou nationale, des organismes démocratiques qui soient à même de commencer à doter la mobilisation d’une capacité à se coordonner, à se diriger par elle-même dans son ensemble...et donc à remplacer les intersyndicales ou autre collectifs inter-organisations. C’est pour cela que nous poussons depuis le début du mouvement à ce que se tiennent des coordinations des facs mobilisées d’Île-de-France, ou nationalement, regroupant des délégations mandatées par leur AG, et révocables. L’enjeu étant que ces coordinations, émanation de l’aile marchante du mouvement université par université, puisse discuter de la situation générale, arrêter les rythmes de la mobilisation, et devenir la tête pensante (et visible) de la mobilisation, en lien avec les décisions des AGs et sous leur contrôle.

Marchepieds et strapontins : les opposants bureaucratiques à l’auto-organisation

Il va de soi que de tels organismes ne plaisent pas à ceux qu’ils visent à remplacer, ou plutôt à remettre à leur place. En ce qui concerne les universités, c’est le cas avec un certain nombre d’organisations implantées nationalement, au premier rang desquelles l’Unef, qui maintient son appel au retrait de la loi, mais se dissocie des décisions d’AGs en cas de vote de méthode offensive (blocage, occupations), et fait tout pour entraver l’émergence de telles coordinations. D’autres emboîtent d’ailleurs le pas à l’Unef dans cette attitude : Parti de Gauche dans la plupart des cas, UEC et JC à peu près partout, ont la même attitude.

Pour bien comprendre, il faut revenir à ce qui se passe en temps normal, en dehors des mobilisations. Le gouvernement socialiste nous a particulièrement bien (ré)appris qu’il était plus facile pour les classes dominantes de gouverner avec l’appui de relais et d’alliés parmi les petits, entre « présidence normale » et « dialogue social », avec y compris les syndicats, associations et partis qui aujourd’hui s’opposent à la loi El Khomri. Ces organisations, ou plutôt leurs directions respectives, sont mouillées jusqu’au cou au quotidien dans les milliers d’instances qui régulent l’antagonisme social dans les entreprises, les universités, les villes, les quartiers, etc. Mais porter sur la réalité syndicale une lecture unilatérale serait nous couper d’une partie de nos forces et de nos outils. Nos forces, car il n’y a pas d’identité entre les positions des directions nationales ou locales et le ressenti des centaines et centaines de milliers de syndiqué-e-s qui sont en contact direct avec le travail, les collègues, leurs souffrances. Si le 31 était une manœuvre dilatoire de directions qui avaient commencé par signer une demande de négociation avec le gouvernement, le 9 lui a émergé par l’initiative d’une poignée de militant-e-s combatifs à la base. Nos outils, car ces organisations concentrent dans leur mains des ressources matérielles, une implantation nationale, qui, si ils étaient mis au service du mouvement, constitueraient pour lui un point d’appui formidable. De manière assez évidente, si le 9 a été une grande réussite c’est aussi parce qu’il a été construit par un grand nombre de ces organisations.

Face à cette réalité contradictoire, quelle est la tâche du mouvement ? A notre avis, il ne s’agit ni de confier la conduite du mouvement aux organisations syndicales, ni de les exclure de ce dernier, alors même que nombre d’entre elles exigent le retrait de la loi. L’enjeu consiste à les soumettre aux cadres collectifs qui se construisent, où elles ont leur place, mais dont elles doivent respecter les décisions : les décisions prises en AG doivent ensuite être appliquées en commun. Il est évident que cet enjeu recouvre un combat politique sur le terrain. Bureaucratiques, ces grandes organisations voudraient chevaucher le mouvement en s’en servant comme une masse de manœuvre augmentant leur poids médiatique et pour d’éventuelles négociations. Réformistes, elles ne conçoivent pas que la lutte déborde des cadres revendicatifs initiaux (la seule revendication du retrait, quand se lève d’autres aspirations, contre l’état d’urgence, etc.) ou des moyens d’action traditionnels (cf. les parcours de manifestation qui évitent consciencieusement tout lieu de pouvoir, cf. aussi leur opposition de principe aux blocages et aux occupations). Mais ce combat est essentiel, si l’on veut pouvoir s’adresser aux centaines de milliers de personnes qui se reconnaissent de près ou de loin dans ces organisations, et qui prennent part aujourd’hui au mouvement ; si l’on veut éviter de fractionner ce dernier, entre d’une part des appareils bureaucratiques agissant désormais les mains libres, et de l’autre la minorité la plus radicale, mais désormais isolée ; si l’on veut que dans un cadre unique et regroupant l’ensemble des militant-e-s – organisé-e-s ou non – du mouvement, c’est à dire l’assemblée générale, se discute les perspectives et moyens d’action pour la lutte, à charge à chacun de réussir à convaincre de ses propositions. On peut d’ailleurs miser que plus nombreux-ses seront les étudiant-e-s mobilisé-e-s, plus la lutte échappera à ces appareils, et s’imposeront un autre programme et d’autres méthodes.

Trop lente la démocratie ?

Ce qui frappe ces derniers temps, c’est plutôt le rythme soutenu auquel se sont mis en place les assemblées générales sur les facs mais aussi sur les lycées, et les comités de mobilisations qui regroupent partout de véritables noyaux de militant-e-s du mouvement, parfois plus de cent personnes. Mais il a émergé ces dernières semaines une voix au sein de ce mouvement, qui revendique l’idée que ce temps nécessaire à l’auto-organisation était du temps perdu, que les choses ne vont pas assez vite, et qu’il vaudrait mieux regrouper les personnes déjà convaincues pour passer immédiatement à l’action offensive.

Une remarque pour commencer, à travers une métaphore militaire. Il n’est pas de guerre qui ait été gagné à travers l’offensive permanente. Tout combat prolongé, avec qui plus est des forces fluctuantes de chaque côté à mesure que l’on désagrège le camp de l’ennemi, que l’on reçoit le soutien de nouveau détachements, ou l’inverse, demande un degré élevé de manœuvre tactiques. Attaquer, défendre, conquérir, maintenir, céder temporairement, surprendre : c’est en usant consciemment de ces différents éléments que l’on peut parvenir à gagner. Hésiter à attaquer quand les conditions sont mûres pour l’offensive est un acte conservateur au mieux, contre-révolutionnaire au pire, d’autant que cette hésitation est souvent alimentée par celles et ceux qui veulent contenir le mouvement dans les clous de la négociation policée. Mais faire de l’attaque (ou plus concrètement du blocage, de l’occupation, etc.) un principe moral, intangible et permanent, est tout simplement con.

Le mouvement en cours a eu besoin d’actions offensives et en aura encore besoin. Paris 8 bloquée et occupée est devenu un bastion pour la lutte, et le blocage du 24 mars a Paris a permis la plus grosse AG depuis le début de la mobilisation, une AG qui a reconduit massivement la grève. Mais en d’autres endroits, des blocages ou occupations isolées n’ont débouché que sur une minorisation extrême des quelques dizaines de personnes déjà mobilisées, et à la décomposition de ces premiers noyaux...un résultat qui en dernière instance ne sert que les adversaires du mouvement, ceux-là même qui s’opposent par principe à toute offensive.

La conclusion de ces expériences est la suivante : pas de victoire possible sans une lutte politique déterminée, courageuse, pour conquérir le soutien de nos collègues et camarades, des millions et millions qui ont intérêt à voir retirer la loi El Khomri et bien plus encore. S’impatienter, prôner le regroupement des déjà convaincu-e-s pour avoir les coudées franches pour des actions plus radicales, c’est en dernière instance renoncer à ce que les secteurs déjà en lutte cherchent à avoir une influence sur ceux qui ne le sont pas encore. C’est céder aux classes dominantes et à leurs relais institutionnels (et notamment les présidences d’université) le terrain de cette bataille politique, qu’elles mènent, elles, inlassablement à travers tous les médias dont elles disposent.

Encore une fois, développer l’auto-organisation constitue la meilleure réponse pour mener cette bataille. Les AGs les plus larges et les plus démocratiques permettent en effet de mener patiemment la discussion sur les nécessités de la lutte, et, sur la base de l’expérience faite dans le cadre même du mouvement – expérience de ses propres forces, du niveau de conscience de l’adversaire, de l’existence d’alliés parmi le reste des exploité-e-s et des opprimé-e-s, de la répression et du rôle des forces qui l’incarnent, etc. – de convaincre du besoin, pour gagner, de stopper la discipline des cours et du travail, d’occuper massivement, de converger entre secteurs, de passer à l’offensive. L’impatience qui voudrait, dès les premières AGs, mettre fin à « la discussion » pour en venir à « l’action » (comme si les deux s’opposaient) recouvre en fait un scepticisme envers la majorité des salarié-e-s et des jeunes. Or, pas d’inquiétude : plus les cadres dans lesquels se discutent la lutte en cours incorporeront d’exploité-e-s et opprimé-e-s réels, plus ce sera leur colère, leur rage qui s’exprimera dans cette mobilisation. Détourné hypocritement par les organisations réformistes qui par ailleurs n’en veulent absolument pas, l’argument de la massification est en fait un argument pour la radicalisation : ce dont il s’agit, c’est de grouper les forces, de donner confiance, de développer la conscience collective que seule la lutte paie et de ses nécessités.

Continuer le début, c’est construire de véritables cadres d’auto-organisation pour un mouvement d’ensemble 

Jusque-là, c’est essentiellement la jeunesse qui s’est mise en branle, et encore, un secteur limité numériquement, essentiellement sur les facs et les lycées. En découle plusieurs besoins pour le combat lui-même. Parmi eux, l’extension au monde du travail, qui regroupe non seulement de bien plus grands effectifs que la jeunesse scolarisée, mais aussi une capacité spécifique à bloquer l’économie capitaliste par la grève. Ou la mise en mouvement des centaines de milliers d’étudiant-e-s et lycéen-ne-s qui, tout en étant opposé-e-s à cette loi, n’ont pas encore été convaincu-e-s de l’exprimer activement. Ou encore la diffusion de la colère et de la prise de confiance à la jeunesse travailleuse, précaire, populaire, qui jusque-là est restée un peu en retrait de la bataille qui s’est ouverte. Le jeudi 31 mars sera très probablement une réussite en matière d’effectifs mobilisés, mais le « Tous ensemble » que beaucoup appellent de leurs vœux ne peut pas se satisfaire d’une journée de manifestation. Ce qu’il faut construire, et qui reste essentiellement devant nous, c’est une extension de la colère active, une grève qui se généralise.

Pour tout cela, il faudra que le mouvement se dote de cadres démocratiques, de ce que nous appelons l’auto-organisation. Ce sont en effet ce type d’organismes ouverts, inclusifs, qui permettront le mieux l’expression des aspirations qui émanent de la mobilisation, et qui traduiront le plus fidèlement l’esprit du temps qui s’exprime. Ce sont eux qui ouvriront la possibilité de dépasser les frontières géographiques et sectorielles imposées par les institutions mais aussi les bureaucraties syndicales, et mettront en lien salarié-e-s et jeunes en lutte, concrétisant le « Tous ensemble » que tout le monde souhaite.

Le mouvement n’en est pas encore là, et, par exemple, les coordinations étudiantes qui se sont tenues jusque là offraient encore une importante sur-représentation aux organisations au regard du grand nombre d’étudiant-e-s indépendant-e-s qui construisent le mouvement à la base. Les prochaines, et notamment celle qui se tiendra se samedi à Rennes, doivent donc commencer à inverser cette tendance. C’est d’autant plus important qu’elle aura la tâche centrale de fixer un cap à la mobilisation après le 31, dont le succès annoncé devrait marquer les esprits, et pourrait servir de point d’appui pour convaincre plus largement d’entrer dans la grève. Mais constater que l’on a encore du pain sur la planche doit nous inciter à prendre à bras le corps le défi de l’auto-organisation université par université, car il n’y aura pas de raccourci pour toutes celles et tous ceux qui veulent voir retirer cette loi, et que les exploité-e-s et opprimé-e-s reprennent enfin ce qui leur est dû.