Politique

Au-delà des « bavures », une violence structurelle

Ils nassent, ils menacent, ils tabassent, ils tuent et tout le monde les déteste

Publié le 29 septembre 2016

Très peu de temps s’est écoulé entre l’engouement pour la police post-Charlie, savamment orchestré par la cérémonie d’union nationale du 11 janvier 2015, et le désaveu des violences policières qui se fait chaque jour plus important dans de larges couches de la population.

Claire Manor

Avec les nassages et les violences sur les manifestants contre la loi El Khomri, après le meurtre d’Adama Traoré, ou dernièrement face aux violences dénoncées par Guillaume Vadot, les slogans changent et les consciences aussi. Moins de deux ans se sont écoulés entre le « j’ai embrassé un flic » que chantait le pseudo anar-bobo Renaud en écho au 11 janvier, et le « Tout le monde déteste la police » que scandent des manifestants contre la loi travail. Que faut-il penser de la police, de sa nature, et de ses rapports aux travailleurs et aux opprimés ?

Les policiers, une image à double facette


Le fait que le rôle de la police revienne régulièrement à la une de l’actualité témoigne de la place à la fois centrale et contradictoire qu’elle occupe dans cette société.

L’image que tentent de véhiculer l’état bourgeois, ses Valls et ses Cazeneuve, les médias, la culture des séries policières, c’est celle de policiers « professionnels », courageux, ne ménageant pas leur temps, y compris au détriment de leur vie personnelle, avec une véritable utilité sociale de protection et de régulation contre le crime et la délinquance. Toute dérive n’est qu’une « bavure » dans un modèle « admirable » que l’on ne manque pas de célébrer, dès que l’occasion s’en présente, notamment lorsque pour une fois les victimes sont dans ses rangs.

L’autre face est plus sombre. Chaque gréviste sait bien qu’en cas de conflit, les policiers se trouvent toujours du côté du patron, chaque personne qui connaît un peu le système judiciaire sait qu’ils sont capables de mentir sous serment et n’importe qui vivant dans une banlieue ouvrière a été témoin ou victime de leurs abus.

Mais il ne s’agit pas, pour déterminer l’attitude que la classe ouvrière, et a fortiori les révolutionnaires, doivent avoir vis-à-vis de la police, d’opposer « professionnalisation » ou « abus », de trier entre les « bonspoliciers » et les « crapules », tâche que sont d’ailleurs chargées d’accomplir les plus hautes instances de la police elle-même, comme les membres de l’IGPN plus familièrement appelés « bœufs-carottes ». Ce qui poserait d’ailleurs la question ultime de qui contrôle les « bœufs carottes »….?

La vraie nature de la police


Pour comprendre la vraie nature de la police, il faut revenir à son origine, qu’elle partage d’ailleurs avec l’armée et la justice, à ce que les marxistes nomment « l’appareil répressif d’état ». Il faut la situer dans les rapports qu’entretiennent la classe ouvrière, au sens large, et la bourgeoisie dans la société capitaliste.

Ces deux classes ont des intérêts antagoniques et, comme l’a défini Marx, « l’État est la machine qui préserve la dominationde l’une sur l’autre », des patrons sur les salariés, des riches sur les pauvres, des dominants sur les opprimés. Dans ces rapports de force, la police constitue la première ligne de défense, composée d’hommes (et maintenant de femmes) armés et ayant pour vocation de défendre les intérêts de la bourgeoisie.

Selon les périodes et les rapports entre ces deux classes, l’État recourt à un équilibre différent entre ses formes parlementaires et démocratiques bourgeoises, et ses formes répressives et autoritaires attachées à l’exercice du pouvoir exécutif.

La crise structurelle qui frappe le capitalisme depuis 2008, les attaques croissantes qu’elle engendre contre les travailleurs, et la « guerre » déclarée au terrorisme se conjuguent pour marquer un véritable tournant « bonapartiste » dans la politique du gouvernement. Ce n’est pas un hasard si Hollande a été amené, durant les derniers mois, à imposer sa volonté au parlement à coup de 49.3 et si simultanément la police s’est militarisée au point de brouiller les lignes de démarcation avec l’armée. Ses nouveaux armements meurtriers, ses pratiques sophistiquées, et ses finalités répressives avouées mettent en évidence sa vraie nature. Sa violence s’exerce désormais sans retenue à l’égard des travailleurs et des opprimés dans plusieurs villes de France, certaines, comme Saint Denis, devenant de véritables lieux d’acharnement. Violences qui frappent indistinctement les victimes ordinaires du racisme, mais aussi des jeunes, des militants syndicaux, voire des profs d’université…comme Guillaume.

L’escalade est tellement choquante que, même dans les rangs des politiciens bourgeois, certains s’inquiètent que les « bavures » aient un peu trop tendance à se généraliser. Mais sans pour autant caractériser le système et remettre en cause l’utilité sociale de la police. Au contraire, ils réclament le retour à l’exercice d’un « véritable service public » mis en œuvre par des « fonctionnaires compétents ». Mais on l’aura compris, il s’agit d’une fausse interprétation de la vraie nature de la police. Même les policiers les plus calmes et les plus courtois, capables de faire traverser la rue à une vieille dame, accomplissent la mission répressive de la police quand il le faut, sous la forme que la période et le pouvoir de l’État exige, y compris la plus sauvage.

Et pourtant certains flics sont syndiqués… ?


Si telle est bien la nature de la police, comment comprendre que des organisations relevant du mouvement ouvrier syndiquent des policiers ? La question fait pourtant débat, y compris dans les rangs de l’extrême gauche où certains mettent en avant le slogan « Hors des syndicats les flics et les matons ! ». On ne parle pas ici, d’Alliance dont le caractère corporatiste et ultra-réactionnaire est avéré, mais des syndicats comme FO police ou CGT police, rattachés l’un et l’autre à une grande centrale ouvrière. L’argument avancé dans les rangs du mouvement ouvrier pour syndiquer des policiers et défendre leurs revendications est de les présenter comme des « fonctionnaires », des salarié-e-s comme les autres exerçant un métier dangereux (comme les pompiers par exemple).

Sans jeter l’anathème sur ceux qui militent en faveur de la syndicalisation des policiers, il faut reprendre en main la boussole de l’analyse marxiste. Certes les policiers perçoivent un salaire et jouissent du statut de fonctionnaires, certes certains d’entre eux peuvent être issus de couches sociales pauvres, noires ou immigrées, mais cela ne suffit pas à les définir comme appartenant à la classe ouvrière. Les policiers, mais aussi les gendarmes, tout comme les autres militaires sont, ainsi que le disait Trotsky, « les bandes armées du capital ». Leur position de classe est aux côtés de la bourgeoisie et non dans le camp des travailleurs. La contradiction devient encore plus flagrante lorsque l’on aborde les manifestations policières et leurs « revendications ».

Le 18 mai dernier, dans l’une des périodes d’affrontement les plus aiguës du mouvement contre la Loi El Khomri, le syndicat Unité-SGP-Police-FO a appelé à se joindre à la journée de mobilisation de la police organisée à l’appel d’Alliance. « Toute initiative visant à défendre les policiers va dans le bon sens » a-t-il déclaré. Il a souligné qu’il est nécessaire de « défendre les policiers qui depuis plusieurs semaines sont la cible d’un déchaînement de violence sans précédent et d’accusations inadmissibles ».

Quant aux revendications matérielles récurrentes, elles se résument, outre les augmentations de salaire, à une exigence : « plus de moyens ». Plus de moyens ça veut dire plus de policiers dans les manifs, dans les gares, dans les rues, dans les rafles, dans les appartements… ça veut dire plus de flash-balls, plus de tazers, plus de grenades de désencerclement semblables à celle qui a crevé l’œil d’un militant de Sud Santé.

Compter les policiers dans les rangs de la classe ouvrière… c’est vraiment difficile !!!

La police peut-elle « fraterniser » avec la classe ouvrière ?


Il ne resterait qu’un espoir pour que la police soit récupérable dans les rangs du mouvement ouvrier, c’est qu’elle change de camp ; que les policiers fraternisent, avec les manifestants contre la « Loi El Khomri, par exemple…L’idée de la fraternisation possible de la police est l’héritière du mythe de la fraternisation dont l’exemple le plus célèbre est la fraternisation des soldats français et allemands à Noël 1914….Elle vit encore dans les esprits et on a pu entendre des manifestants, aussi bien en 1968 qu’en 2016, scander « La police – avec nous » dans l’espoir de faire basculer une partie des forces de répression dans leur camp.

Mais cette aspiration relève d’une absolue illusion et d’une transposition inadéquate de la notion de « fraternisation ». Oui, les soldats allemands et français, de part et d’autre des tranchées, étaient frères de classe, subissant le joug des états qui les envoyaient faire de la chair à canon pour le compte de leur bourgeoisie. Mais non, comme on vient de le démontrer, les policiers ne sont pas nos « frères de classe ». Ils peuvent, pour certains, se sentir mal à l’aise, rechigner à certaines pratiques, mais on voit bien que malgré la présence de 35 policiers à la gare de Saint Denis pas un seul n’a bougé pour empêcher ses deux collègues de violenter, injurier et menacer Guillaume Vadot. En manif, on voit bien aussi qu’ils fondent tous comme un seul homme sur les manifestants lorsqu’ils veulent les mettre à mal.

Il ne faut pas oublier par ailleurs que de même que l’armée n’est plus une armée de conscrits, que les formations sont d’un niveau très élevé et que le matériel militaire devient quasi impossible à manier par des civils, de même les pratiques et le matériel policiers sont de plus en plus sophistiquées, ce sont des gens désormais extrêmement formés et préparés idéologiquement à leur mission.

Cela ne veut pas dire que nous soyons condamnés à subir sans fin les forces de répression, Mais cela signifie que seul un mouvement social et politique puissant de la classe ouvrière, à l’assaut des leviers économiques et des moyens de fonctionnement de la société, sera à même de s’affronter à l’État, à son gouvernement et à ses forces de répression pour mettre en place un gouvernement des travailleurs.