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Notre classe

« C’est pas parce qu’on est intérimaire qu’on ne peut pas faire grève. Sinon on va mourir dans la précarité »

Interview. Un sous-traitant de PSA en grève depuis 2 semaines. « On est déterminés à aller jusqu’au bout »

Depuis le 5 décembre, l’entreprise MC Syncro de Chanteloup-Les-Vignes, qui assemble les roues pour l’usine PSA de Poissy, est touchée par la grève de 22 salariés, dont 6 intérimaires. Il s’agit d’une grève exemplaire et courageuse contre la précarité, avec pour revendications l’embauche des 16 intérimaires du site, qui compte 48 salariés au total, et pour l’augmentation des salaires. Cette lutte est exemplaire car elle démontre, comme le souligne Ansoumane Dramé, délégué CGT d’MC Syncro, que « ce n’est pas parce qu’on est intérimaire qu’on ne peut pas faire grève ». Nous avons interviewé ce syndicaliste combatif, lui-même embauché après 5 ans d’intérim, suite à une grève en 2010.

Propos recueillis par Flora Carpentier

Vous êtes en grève depuis le 5 décembre, quel a été le point de départ de votre lutte ?

Le point de départ, ça a été les Négociations annuelles obligatoires (NAO) des salaires. Elles se sont finies le 24 novembre, et on a obtenu 3% d’augmentation et 300€ de prime. Donc ce n’était pas assez par rapport à nos revendications. Il faut savoir qu’MC Syncro verse aujourd’hui 10,2 millions d’euros à ses actionnaires. Avec des bénéfices pareils, le minimum c’est qu’on ait des salaires décents. Moi-même par exemple, j’ai été embauché par MC Syncro suite à notre grève de 2010. Avant j’ai été intérimaire pendant 5 ans, en faisant des va-et-vient chez MC Syncro. Mais même avec 6 ans d’ancienneté en CDI, mon salaire brut plafonne à 1558€, ce qui est vraiment très peu.

Notre première revendication c’est l’embauche des intérimaires. Quand on est intérimaire, on sert de bouche-trou. Quand on a besoin de toi on t’appelle, si on n’a pas de boulot pour toi on te jette. Mais chez nous c’est différent parce que ce sont des intérimaires permanents. Ce sont des personnes qui ont du travail pour 18 mois, et après se retrouvent sans boulot. Ils devraient embaucher mais ils ne veulent prendre aucun risque depuis la crise de 2008. Pourtant on voit bien que chaque année on produit de plus en plus de volume, donc il y a de plus en plus d’argent qui rentre dans les caisses. Les cadences augmentent et le prix unitaire aussi. On a même demandé à un expert comptable d’expertiser les comptes de l’entreprise, et c’est comme ça qu’on a su qu’ils versent 10,2 millions d’euros de dividendes aux actionnaires, pour une entreprise qui compte 109 salariés en France. Donc de l’argent il y en a, et il n’y a pas de raison que les intérimaires ne soient pas embauchés. On a dit qu’il fallait que ça s’arrête. Les intérimaires ont une vie familiale, il leur faut un emploi stable, ils doivent être embauchés.

Les grèves d’intérimaires, c’est très rare. Comment le mouvement est-il parti ?

Le mouvement est parti des salariés en CDI. Parce qu’on travaille tous ensemble, on s’entend bien, et tous les jours les intérimaires demandent à être embauchés en CDI. Alors en tant que délégué syndical CGT ils viennent me voir, et je leur explique que depuis 3-4 ans, je négocie pour qu’ils soient embauchés, mais la direction ne veut pas. Donc je leur ai dit que la seule chose qu’on peut faire c’est d’obtenir les embauches par la force, par un mouvement collectif. J’ai dit la même chose aux salariés en CDI : on a des intérimaires qui travaillent avec nous depuis des mois, pour certains pas loin de 18 mois, donc ce n’est plus possible que ça dure. La direction ne veut rien savoir, donc il faut qu’on se mobilise pour l’embauche des intérimaires, et pour les augmentations de salaires et la répartition équitable des bénéfices. Et si vraiment ils ne veulent rien donner, il faut qu’on se mette en grève ensemble, intérimaires et CDI. Ca fait depuis le mois de juin qu’on travaille à mettre en place ce mouvement. Forcer la main à la direction d’MC Syncro, c’est la seule façon d’obtenir des embauches. Et puis en 2010 on a gagné donc ça nous donne confiance.

Vous avez mené une grève victorieuse pour l’embauche des intérimaires en 2010, tu peux nous en parler ?

C’est bien simple, en 2010 il nous a suffit d’un jour de grève pour obtenir satisfaction de nos revendications. Grâce au mouvement, ils ont embauché 9 personnes immédiatement et promis l’embauche de 6 autres intérimaires, donc au total on a gagné l’embauche de 15 intérimaires. Et on n’avait même pas complètement paralysé la production, mais presque ! La direction d’MC Syncro a négocié avant que la production soit bloquée. Nous on monte les roues pour PSA Poissy, on assemble les pneus sur les jantes, et comme les voitures ne peuvent pas sortir de Poissy sans roues, si on arrête les livraisons de roues, on arrête la production à PSA. Et il faut savoir que l’arrêt d’une chaine à PSA coûte 2300€ à la minute ! Donc on a un grand pouvoir. Le problème c’est que les intérimaires sont tellement précaires qu’ils ont souvent peur de se mettre en grève. Mais quand on fait le travail de leur expliquer et de les convaincre, ils comprennent bien quels sont leurs droits.

Après 15 jours de grève, quel est l’impact pour MC Syncro et PSA Poissy ?

Pour l’instant il n’y a pas d’impact à PSA Poissy parce que dès le début, notre grève leur a coûté très cher et risquait de paralyser Poissy, du coup ils ont envoyé 4 intérimaires pour nous remplacer, ce qui est complètement illégal. Et comme ça ne suffisait pas, ils ont même envoyé 5 salariés de Belgique et 3 autres d’Allemagne. La plupart ne parlent pas français, pour qu’on ne puisse pas communiquer avec eux, mais on a traduit le tract dans toutes les langues pour leur expliquer qu’on était en grève : en anglais, allemand, flamand… Ils n’étaient pas au courant qu’on les envoyait travailler ici parce qu’on était en grève, MC Syncro ne leur avait pas expliqué. Parallèlement, on a déposé une requête au tribunal pour faire condamner l’entreprise. Le jugement sera rendu le 3 janvier et devrait être en notre faveur car ce qu’ils font est illégal. Si on gagne ça va permettre d’accélérer les négociations.

Comment vous vous organisez au quotidien sur le piquet ?

On tient un piquet de grève 24h/24, on est en 3x8 avec des roulements de 6 à 14 heures, de 14 à 22 heures et de 22 à 6 heures. On tourne sur le piquet comme au travail. On a installé une tente, on a un barbecue, des palettes… le moral est là. Le lundi à 14 heures on se réunit et on vote pour la poursuite ou non du mouvement. Les gars sont déterminés parce que de toute façon on n’a rien à perdre. Parce que si en négociant on n’obtient rien, et que même avec la grève on n’obtient rien, on n’obtiendra plus jamais rien. Donc ce n’est pas possible, il faut qu’on aille jusqu’au bout.

Vous recevez beaucoup de soutien ?

On reçoit beaucoup de soutien de la CGT : financièrement, matériellement, et juridiquement. On a reçu le soutien de la CGT PSA Poissy, de la CGT Renault et d’autres boites, de l’union départementale CGT aussi. C’est grâce à ça qu’on tient. On a aussi fait des actions pour faire tourner des caisses de grève en gare de Poissy, sur un rond-point, et puis ce lundi midi on va aller à l’entrée de Peugeot Poissy avec une caisse de grève. Le soutien des ouvriers de PSA Poissy et des autres est déterminant, il faudrait même qu’ils se mettent en grève pour faire plier le patron. Ce n’est pas parce qu’on est intérimaire qu’on ne peut pas faire grève. Si on se laisse faire, on va mourir dans la précarité, on n’a rien à perdre. Partout c’est pareil. Et si on ne bouge pas, le patron est content, les actionnaires sont contents, et ils s’en foutent des ouvriers, alors que ce sont les ouvriers qui les font vivre. Alors sans la lutte, on n’obtient rien. Avec le capitalisme, on est bien obligé de lutter pour que les choses bougent.

Pour soutenir financièrement les grévistes, il est possible d’envoyer un chèque à l’ordre de Ansoumane Dramé, 13 place de l’été vert - 78570 Chanteloup les Vignes.




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