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Politique

François Thatcher se prépare à l'abordage

L’Angleterre de Daniel Blake. L’objectif de Fillon

Dans son dernier film, Moi, Daniel Blake, Ken Loach met en scène l'histoire de la rencontre entre un vieux menuisier au chômage et une jeune mère célibataire, en prise avec la précarité, l'isolement et la brutalité du système d'aide sociale britannique. Derrière la fable dramatique, le réalisateur primé à Cannes dresse le tableau d'une Angleterre meurtrie par des années d'austérité, de chômage et de décomposition des formes d'organisations collectives. Un programme que le nouveau candidat de la droite revendique et se prépare à appliquer en France. Après la vision d'horreur réaliste dressée par le post facebook ayant fait le buzz dernièrement sur « la France de 2020 », un rapide regard de l'autre côté de la Manche, au pays de Daniel Blake, permet de préciser mieux encore ce que nous préparent les classes dominantes pour l'après 2017, entre Thatcher dont il se revendique plus par son énergie et sa volonté d’aller vite et le programme politique mixte d’un Schröder saupoudré d'un zeste de Cameron. Sarah Macna

Un Thatchérisme à la française …


L’Angleterre à laquelle se confronte Daniel Blake partage nombre de similarités au programme que nous prépare le nouveau candidat de la droite. Celui-ci ne s’en est d’ailleurs par caché, revendiquant l’emprunte indélébile qu’elle a laissée en affirmant qu’il aimerait « laisser dans l’histoire une trace aussi forte que Margaret Thatcher ». La « dame de fer », première ministre britannique entre 1979 et 1990 s’était illustrée par la mise en place d’une politique néolibérale offensive, notamment autour d’un programme de privatisation à prix dérisoires de secteurs clés comme les télécommunications (British Telecom), l’énergie (British Gas), les transports (British Airways), l’acier (British Steel). La brutalité de cette politique est remarquée et vantée par certains observateurs des médias dominants, alors que le chômage explose, de 5,4% en 1979 à 11,8% en 1983.

On se rappelle que Margaret Thatcher, dans une Grande-Bretagne très industrialisée, avait combiné sa politique économique néolibérale avec une politique de répression des syndicalistes et destruction des grands collectifs de travailleurs en Grande Bretagne. L’épisode à la fois le plus connu et le plus dur de cette combinaison a été la fermeture des grandes mines de charbon, qui s’est affrontée à une lutte ouvrière acharnée, pendant plus d’un an, malgré son relatif isolement du reste des travailleurs britanniques. La répression féroce que les travailleurs ont dû subir, et qui est relatée notamment dans le film Pride, se faisait de pair avec une destruction des droits syndicaux, et notamment une restriction stricte du droit de grève. C’est en partie cette histoire de la grande défaite du mouvement ouvrier anglais dans les années 80, qui conduit à la situation d’un Daniel Blake dans l’Angleterre d’aujourd’hui : chômage, misère, et isolement de toute perspective de combat collectif autre que la solidarité interpersonnelle. En ce sens, Fillon, qui se revendique ouvertement de Thatcher, veut asséner une défaite importante au mouvement ouvrier hexagonal. Pourtant, dans un contexte économique et politique très différent, et au vu du programme du candidat à la présidentielle, c’est plus par l’énergie, et la rapidité d’action qu’elle a donné à ses attaques, que Fillon se rapproche de Thatcher. Une sorte de thatchérisme à la française.

... couplé à la politique de Cameron


Le débat de la primaire de droite aura été marqué par une discussion spécifique, entre représentants de la classe dominante : de combien fallait-il dégraisser le « mammouth » de la fonction publique ? Dans une surenchère pitoyable, et d’un mépris profond pour les travailleurs fonctionnaires qui font notamment tourner au quotidien notre système de santé ou d’éducation, les candidats débattaient du nombre de centaines de milliers de postes à supprimer. Pour valider son propos, le grand vainqueur de la primaire a notamment utilisé l’exemple de la Grande-Bretagne.

Pour justifier son programme, François Fillon a en effet affirmé pendant la primaire que « les anglais ont supprimé un million d’emploi ». En réalité, comme l’explique le journal Challenge, le candidat a un peu tordu le chiffre, car il compte dans ce « million » une partie qui ne relève pas de suppression de postes, mais de privatisations (la reprivatisation des banques nationalisées après la crise de 2008 et la privatisation de la Poste), qui ne sont pas comptées (encore au moins) dans le plan prévu pour la France par Fillon. Néanmoins, l’Angleterre a bel et bien subit une cure d’austérité importante sous le mandat de Cameron ces dernières années : entre 2010 et 2014, 15% de postes dans la fonction publique ont été supprimés, soit d’après les chiffres de juin 2015, 431 000 postes. Par ailleurs, si cela a été possible pour Cameron, c’est aussi que seul 400 000 fonctionnaires britanniques (sur quelques 4,4 millions) bénéficient d’un statut plus ou moins similaire à son homologue français, les autres étant des contractuels. En se revendiquant du programme de Cameron et en voulant l’appliquer en France, François Fillon parle donc bien de tout autre chose que de simples départs à la retraite, et il ne s’agit pas uniquement d’un débat stérile sur un nombre de centaines de milliers, mais bien de sa volonté de passer « à la limaille de fer », comme il le dit, la fonction publique, en premier lieu en ce qui concerne son statut. Et peu importe si, dans le même temps, il « omet » de dire que la cure d’austérité de Cameron n’a pas permis de réguler la dette publique comme le promet le candidat de la droite.

C’est ainsi notamment à cette cure d’austérité que doit s’affronter le personnage de Daniel Blake, nous faisant plonger dans notre post-2017. Une Angleterre où la chasse aux chômeurs n’a fait que se renforcer, où les aides sociales manquent cruellement, y compris pour des personnes a priori considérées comme naturellement dans le besoin comme les personnes âgées et les mères célibataires, où le service public a été remplacé par des open space récompensés à la tâche, et où toute volonté de dignité humaine est écrasée.

Ce qui manque à Daniel Blake


A la sortie de la projection à Cannes du film de Ken Loach, le réalisateur, Bertrand Tavernier avait lancé : « Voilà ce que nous prépare Emmanuel Macron ». Si le potentiel futur présidentiable a changé de nom, il s’agit bien de la même impression, de voir transparaître à travers ce film la casse programmée d’un certain nombre d’acquis que nous avons pu préserver en France, notamment du fait de résistances fortes durant le cycle 1995-2010 face aux attaques néolibérales, qui se manifestent notamment par des services publics et des droits syndicaux, bien moins rognés que chez nos voisins européens.

Et en ce sens, ce qui manque au personnage de Daniel Blake, c’est en partie ce qu’il nous manque aussi pour faire face à ce programme de la droite dure. Si la fable de Ken Loach se termine sur une note douloureuse, c’est qu’elle montre bien à quel point la recherche de perspectives individuelles, fussent-elles solidaires, n’offre pas les ressources suffisantes, ni pour résister, encore moins pour contre-attaquer. Et si tous les Daniel Blake s’organisaient ?




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