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Monde

Déclaration politique du MRT au Brésil

« Le PT veut transformer notre haine de Bolsonaro en un pacte avec la droite putschiste »

Nous reproduisons la déclaration politique du Mouvement Révolutionnaire des Travailleurs (MRT), un groupe de la Fraction Trotskiste de la Quatrième Internationale (FT-QI) à l’initiative d’Esquerda Diário au Brésil. Aujourd’hui le MRT dénonce « la tentative de pacte d'unification avec la droite, proposée par Haddad, lui-même soutenu par Lula, et qui vise reconstituer le régime issu du coup d'État institutionnel, un régime plus à droite encore qu’un éventuel gouvernement du PT. »

Movimiento Revolucionario de Trabajadores (MRT)

Dans la continuité du coup d’Etat institutionnel, ces élections ont été manipulées par l’autoritarisme judiciaire et la protection croissante des forces armées, dont l’un des principaux effets a été d’empêcher la population de voter pour qui elle veut, imposant un veto arbitraire sur la candidature de Lula.
L’extrême-droite distille sa haine contre les travailleurs, les femmes, les Noirs et la diversité sexuelle. A travers Jair Bolsonaro et son candidat à la vice-présidence, Hamilton Mourão, elle défend un programme d’asservissement au capital étranger des travailleurs, et même une nouvelle Constituante écrite par des "notables", sans la participation des "élus du peuple".

Bien que nous n’ayons voté pour aucun candidat du PT (Parti des Travailleurs) ni pour Lula quand il participait encore à la course électorale, le Mouvement Révolutionnaire des Travailleurs (MRT) dénonce avec véhémence l’avancée réactionnaire de l’opération Lava Jato et du pouvoir judiciaire. Cette opération est soutenue par les déclarations putschistes des dirigeants de l’armée et vise éliminer tout vestige de souveraineté populaire dans la démocratie dégradée des capitalistes.

Dans ce scénario, la candidature du PT, avec Fernando Haddad soutenu par Lula, offre ouvertement un pacte d’unification avec les putschistes qui étaient déjà les promoteurs de la destitution de Dilma Rousseff en 2016, comme le PSDB (" nous sommes en dialogue permanent avec ceux qui font une autocritique ", a dit Haddad du PSDB, parti traditionnel de la bourgeoisie brésilienne avec son candidat Geraldo Alckmin, après les déclarations de Tasso Jereissati, président de ce parti), la BMD et des secteurs du "Centrão" (grand centre), c’est-à-dire les égouts où circulent toutes les ordures de droite du régime établi après la dictature, avec la Constitution de 1988. En fait, le PT propose de réécrire à droite ce régime pourri, ainsi que ceux qui étaient à la base du gouvernement Temer.

« Cette tentative de pacte est nécessairement précaire et instable, puisque l’extrême droite maintiendra sa force au-delà du résultat des élections et que la pression pour des ajustements durs exercés par le pouvoir judiciaire putschiste et les forces armées entraînera une collision rapide d’un éventuel gouvernement PT avec sa base électorale. À l’horizon, des scénarios convulsifs de lutte des classes se profilent. »

Haddad n’a pas ménagé ses efforts la semaine dernière pour s’engager dans les ajustements et la réforme des retraites, obtenant la sympathie de la presse du marché financier international, comme The Economist ou le Financial Times.
Nous dénonçons cette tentative de pacte national offerte par le PT en quête de réconciliation avec les esclavagistes auteurs du coup d’Etat, légitimant un système politique protégé par le pouvoir judiciaire et par les militaires, et s’adaptant aux intérêts du marché financier international et des capitalistes nationaux qui renvoient la crise économique sur le dos des travailleurs et du peuple.

« Le PT veut transformer notre haine contre Bolsonaro, l’autoritarisme judiciaire et la politisation des forces armées dans un pacte d’unification avec les putschistes. Nous ne pouvons pas le permettre. »

Cela signifie que, contrairement à ce que les membres du PT tentent de nous faire croire, une victoire éventuelle de Haddad ne sera pas une défaite du coup d’État institutionnel. Les juges et les militaires sont là pour le suivre, soutenus par environ un tiers des électeurs (pour le moment au moins), par les « coups du marché » et par Globo (le principal réseau TV au Brésil).

En premier lieu, les militaires et les juges ont déjà montré qu’ils étaient prêts à casser la Constitution pour imposer cette solution de quelque manière que ce soit. En d’autres termes, dans cette supposée « démocratie », même le pouvoir de décision maximale constitutionnellement déléguée au peuple, qui est de voter pour ses dirigeants politiques tous les deux ou quatre ans, ne vaut plus rien dans la pratique. Les militaires et juges n’accepteront pas un gouvernement qui n’est pas une marionnette entre leurs mains.
Deuxièmement, même si Bolsonaro perd les élections, 28% de la population (sa base électorale) continuera d’insister sur le programme d’attaques qu’il préconise. Ce sera une base de droite qui pèsera sur un éventuel gouvernement PT.

En troisième lieu, au-delà de cette nouvelle extrême-droite, l’ancienne droite, ou centre-droit traditionnel (Alckmin-PSDB-DEM et les partis qu’on qualifie du « centrao », Meirelles et le MDB de Temer), qui ont perdu leurs électeurs au profit de Bolsonaro, ne sont pas moins putschistes et esclavagistes que Bolsonaro. Aujourd’hui certains de ces secteurs défaits, au vu des possibilités de victoire de Haddad au deuxième tour, acceptent la construction d’un pacte de réconciliation pour battre Bolsonaro, et de constituer une certaine gouvernance dans un possible nouveau gouvernement PT. Il s’agit d’un soutien opposé à 180 degrés aux espoirs des électeurs du PT qui ont l’intention de défaire le coup d’Etat institutionnel et de retrouver leurs conditions de vie perdues ces dernières années.

Le PT applique la maxime de Max Weber selon laquelle "traiter avec les démons fait partie des obligations de ceux qui ont la politique comme vocation". L’indécence de la maxime traduite dans le scénario brésilien est que, paradoxalement, au nom de la « défense de la démocratie », le PT veut un pacte avec les putschistes non partisans de Bolsonaro et les financiers - pacte nécessairement précaire et plein d’instabilité politique - pour les raisons exposées précédemment. 

Le journal pro-putsch O Globo indique dans un éditorial que ce serait une "fraude électorale" si Haddad n’applique pas les ajustements qu’il promet maintenant en campagne. Dilma Rousseff a promis lors de la campagne de 2014 de ne pas attaquer les travailleurs "ni que la vache tousse". La vache toussa rapidement et les travailleurs furent attaqués. Haddad, soutenu par Lula, cède déjà aux bras des marchés qui exigent de durs ajustements.

Nous vivons déjà l’expérience de ce que fut le deuxième mandat de Dilma, qui, le lendemain des élections, a jeté à la poubelle tout le discours "de gauche" qu’elle avait prononcée lors de la campagne électorale. Elle mit un banquier ultralibéral au ministère des finances (Joaquim Levy), attaqua le droit à l’assurance-chômage à une époque de forte récession et de chômage massif, supprima 6 milliards de reals (1,46 milliard de dollars) des budgets de santé et d’éducation, et avança dans la privatisation de Petrobras afin de continuer à payer fidèlement la dette publique aux banquiers millionnaires pour obtenir le soutien des secteurs du capital financier international.

Cette politique a démoralisé les travailleurs et ouvert un espace aux putschistes. La répéter conduira à la même issue.

« La force que la nouvelle extrême-droite maintiendra après les élections, quel que soit le résultat, et les pactes que les membres du PT commencent déjà à construire pour gagner puis constituer un minimum de gouvernance sont la preuve claire que le coup d’Etat institutionnel ne va pas être vaincu avec des votes, contrairement à ce que prétend le PT. »

Cette réalité annonce déjà clairement qu’un éventuel nouveau gouvernement du PT se retrouvera dès ses premiers jours dans une impasse insoluble. Soit, il devra accepter d’être une marionnette du coup d’Etat institutionnel pour continuer à mettre en œuvre des attaques et des ajustements, faisant retomber la crise sur le dos les travailleurs et du peuple, et ce à un niveau beaucoup plus élevé que Dilma avait commencé à le faire au cours de son second mandat ; soit il sera de nouveau "écarté" par de nouveaux coups d’Etat judiciaires et parlementaires, afin d’être remplacé par d’autres qui continueront à exercer le même rôle face auquel Temer a accepté de se conformer.

Si le PT, à la fois dans les périodes de prospérité des années 2000 et après le coup d’État institutionnel, a usé de son influence sur la bureaucratie syndicale de la CUT et de la CTB pour contenir la lutte des travailleurs, les fragmenter et les vaincre, il est évident qu’un éventuel gouvernement intégré au régime putschiste n’offrira aucune résistance aux "pouvoirs factuels" du pays.
Le PT n’a servi à organiser aucune résistance par le biais d’un plan de grèves et de manifestations de masse pour affronter de façon un minimum sérieuse le coup d’État institutionnel. Pire, le PT a renoncé à l’énorme opportunité générée par les grèves générales retentissantes contre la réforme des retraites du premier semestre 2017.

Pour une Assemblée constituante libre et souveraine contre le pacte avec le coup d’Etat institutionnel

C’est avec cette droite putschiste et esclavagiste qui reste sans base électorale que le PT cherche à s’allier en premier lieu pour le scrutin, avec l’objectif de construire une gouvernance en cas de victoire. Une droite qui pourrait tranquillement intégrer la base d’un gouvernement de Bolsonaro s’il gagnait, tout comme elle intégra la base de Temer, et qui est d’autant plus "fidèle" que les avantages "physiologiques" que le gouvernement au pouvoir est prêt à lui accorder sont grands. Les ministres de cette droite seront, sur la base d’une alliance en cas de nouveau mandat du PT, les représentants officiels de l’extorsion et du chantage des juges et des militaires sur le gouvernement.

Toute similitude avec ce qui a servi de base au gouvernement des mandats précédents du PT n’est pas une simple coïncidence (avec la différence qu’elle pourrait même inclure le PSDB, et que l’opposition est maintenant un peu plus violente). La leçon que Lula a tirée de l’ex-président Fernando Henrique Cardoso continue de couler dans les veines du PT : "Il est impossible de gouverner le pays sans le PMDB". Mais maintenant, elle s’est approfondie dans un nouveau scénario historique : selon le PT, en tenant compte du régime, il est impossible de gouverner ce pays de capitalistes sans les putschistes. C’est la conséquence nécessaire de la décision stratégique d’administrer un État conçu pour que les oligarchies les plus réactionnaires aient un droit de veto et de discipline permanente sur la volonté exprimée au suffrage universel.
Aucune lutte contre l’extrême droite, représentée par Bolsonaro ou par l’autoritarisme judiciaire soutenu par les dirigeants des forces armées, ne peut être menée avec les mains du capital financier et des dirigeants du coup d’État institutionnel. Nous ne pouvons pas renverser l’extrême droite haineuse en votant.

Contre cette alliance que le PT offre aux putschistes non partisans de Bolsonaro et aux marchés, le seul moyen de continuer à se battre contre le coup d’Etat institutionnel est d’exiger aux syndicats et aux organisations populaires qu’ils combattent via une assemblée constituante libre et souveraine.

« Une Assemblée qui puisse voter librement pour refuser de payer la dette publique ; pour une ré-étatisation sous la gestion des travailleurs et le contrôle populaire de toutes les entreprises stratégiques comme Petrobras, Eletrobras, les services d’eau et le transport ; pour un appel d’offres public transparent contrôlé par la population ; pour l’annulation de toutes les lois réactionnaires votées par les gouvernements précédents et l’approbation de l’avortement légal sûr et gratuit ; pour l’élection par vote direct de tous les juges et politiciens, qu’ils gagnent comme un professeur et soient révocables s’ils trahissent leur mandat populaire. Que tous les cas de corruption soient jugés par un jury populaire, que le Sénat soit aboli et qu’il y ait l’unification en une seule chambre du pouvoir législatif et exécutif. »

Seule, la lutte indépendante des travailleurs peut faire face au coup d’Etat. Car ceux qui sont au sommet comme le PT se réconcilient avec les putschistes et les capitalistes.

Nous faisons cette proposition d’urgence parce que nous pensons que dans le cadre d’une lutte comme celle-ci, ces slogans considérés comme « utopiques » dans le cadre de la « démocratie capitaliste » deviendront largement populaires et des secteurs considérables de travailleurs comprendront que le pouvoir réel dans la société capitaliste n’est pas dans le vote que nous faisons tous les deux ans, mais dans le pouvoir économique et militaire de la bourgeoisie. C’est ce pouvoir qui conditionne tout gouvernement du "moindre mal" (pas seulement Haddad, mais aussi Ciro Gomes) et un certain nombre de mécanismes visant à empêcher toute mesure réellement favorable aux intérêts de la majorité de la population.

Ce sera une expérience qui fera progresser la conscience de la nécessité de lutter pour un gouvernement ouvrier qui rompe avec le capitalisme, exproprie la bourgeoisie et socialise les moyens de production sous le contrôle démocratique des travailleurs eux-mêmes, ce qui est la perspective stratégique pour laquelle nous combattons en tant que socialistes révolutionnaires.

Pour cette bataille, nous avons placé toutes les énergies d’Esquerda Diário, qui a atteint plus d’un million de visites par mois, et les candidatures anticapitalistes du MRT dans différentes villes du pays, au service de la construction d’une alternative politique des travailleurs à la gauche du PT, qui dépasse sa stratégie de conciliation et affronte sérieusement les putschistes et les capitalistes.




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