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Monde

Le Soudan du Sud, entre guerre civile et famine

La semaine dernière, l’ONU a déclaré plusieurs régions du Soudan du Sud en état de famine, situation par laquelle une personne sur cinq est touchée par la faim et risque de mourir. Une population qui subit dans le même temps une guerre civile depuis trois ans, opposant les partisans du président Salva Kiir à ceux de son ancien vice-président, M. Riek Machar. Elise Duvel

Selon l’ONU, 100 000 personnes sont concernées par ce fléau et un million d’habitants sont au bord de la famine. Au total, 4,9 millions de Sud-Soudanais souffrent de sous-nutrition et ont besoin de manière urgente «  d’une aide alimentaire, nutritionnelle et agricole » pour vivre. Aux effets du conflit s’ajoutent la hausse des prix de l’alimentation, les difficultés économiques et la mauvaise récolte. « La guerre a perturbé l’agriculture. Les gens ont perdu leur bétail, même leurs outils agricoles. Depuis des mois, les gens dépendent entièrement des plantes et des poissons qu’ils peuvent trouver », a expliqué Serge Tissot, représentant de la FAO au Soudan du Sud. Les prix des produits alimentaires ont doublé, voire quadruplé en un an.
« Lorsqu’on déclare officiellement l’état de famine, cela veut dire que les gens ont déjà commencé à mourir de faim  », ont indiqué les trois organisations des Nations unies, le Fonds pour l’enfance (Unicef), le Fonds pour l’agriculture et l’alimentation (FAO) et le Programme alimentaire mondial (PAM), dans un communiqué commun.
Le HCR (Haut Commissariat pour les réfugiés) signale dans le même temps un déplacement massif des populations vers d’autres régions. C’est aussi près de 60 000 réfugiés qui pourraient encore quitter la région pour se mettre à l’abri au Soudan voisin. Depuis le début de la guerre civile, ce sont près de 3 millions de personnes qui ont fui les combats.
La faim est une véritable « arme de guerre », utilisée pour faire fuir les populations ou affaiblir l’ennemi.

Aux origines de la guerre civile

En 2011 par référendum, la population du Soudan du Sud s’était prononcée en faveur de son indépendance suite à un long conflit armé contre l’oppression du Soudan (du Nord). En 2013, une intense fusillade retentit au quartier général de la garde présidentielle à Juba, la capitale du Soudan du Sud. Elle marque le début d’une guerre civile qui, dès lors, n’a cessé de prendre de l’ampleur. Que s’est-il passé ? Selon le président de la République Salva Kiir, une tentative de coup d’État avait été orchestrée par l’ancien vice-président Riek Machar, qu’il avait démis de ses fonctions quelques mois auparavant. Selon ce dernier, les échanges de tirs résultaient au contraire d’une manœuvre du président lui-même destinée à éliminer son opposition.
Un conflit entre les deux hommes qui naît suite à un accord pétrolier en 2012 conclu entre le Soudan et le Soudan du Sud. Le Soudan voulait obtenir un contrôle plus important sur le pétrole et menaçait alors le nouveau pays, dépendant des oléoducs du Nord, d’interrompre les exportations pétrolières. Salva Kiir renvoie le vice-président Machar et constitue un nouveau cabinet truffé d’hommes affiliés au gouvernement de Karthoum.

L’existence du gouvernement du Soudan du Sud dépend principalement de l’aide des États-Unis et des autres puissances impérialistes, pour qui ce pays très pauvre, presque totalement dépourvu d’infrastructures modernes, représente des profits potentiels fabuleux – à condition qu’ils puissent piller ses réserves de pétrole. Les États-Unis cherchent aussi à contrer l’influence de la Chine au Soudan du Sud et dans l’ensemble de la région. Sous couvert de l’ONU, des puissances impérialistes peuvent continuer à maintenir leur mainmise tout en ne s’y engageant pas directement, et permettre de déployer leurs armées dans des conflits plus prioritaires ou imminents. A Juba, capitale du Soudant du Sud, les impérialistes gèrent d’ores et déjà les affaires de l’État par l’intermédiaire des « organisations non gouvernementales » et grâce aux troupes des Nations unies et de l’Union africaine (UA) opérant là-bas dans le cadre d’un contingent de 30 000 soldats de l’ONU et de l’UA déployé au Soudan et au Soudan du Sud.

Impérialistes hors d’Afrique

Les États-Unis accusent le régime de Khartoum de soutenir le « terrorisme » et lui infligent depuis 15 ans des sanctions économiques. Mais les « terroristes » d’aujourd’hui étaient hier des amis de la CIA. Dans les années 1980, le régime militaire sanguinaire de Djafar al-Nemeiri était le troisième bénéficiaire de l’aide américaine à l’étranger, principalement sous la forme d’armes modernes et d’aide militaire ; l’administration Reagan voulait alors faire du Soudan un contrepoids régional à la Libye de Kadhafi et à l’Éthiopie qui était soutenue par l’Union soviétique. À l’époque, les États-Unis considéraient les rebelles du Sud comme une organisation « communiste » créée par l’Union soviétique pour déstabiliser un régime pro-occidental. Après l’effondrement de l’URSS en 1991, les États-Unis commencèrent à favoriser le Sud. Après avoir fourni une aide substantielle aux combattants du Sud, Washington joua un rôle déterminant dans la négociation et la mise en application de l’accord de paix puis l’indépendance du Soudan du Sud.
En soutenant le Soudan du Sud, les impérialistes cherchent à consolider leurs positions au cœur du continent et accéder à ses ressources pétrolières, minières et autres. Après la signature de l’accord de paix, les États-Unis ont commencé à arroser de dollars le Sud du Soudan dans le but de renforcer le gouvernement régional.
Les intérêts américains au Soudan et dans la région sont déterminés en grande partie par la volonté des impérialistes de contrer l’influence croissante de la Chine. Pékin a signé avec le Soudan et d’autres pays africains de nombreux accords portant sur l’approvisionnement de l’industrie nationalisée chinoise en matières premières. La Chine a énormément investi au Soudan, où elle a construit des routes, des oléoducs, des ponts, des barrages, des hôpitaux et une raffinerie de pétrole. La China National Petroleum Corporation, une entreprise d’État chinoise, est le plus important investisseur étranger dans le secteur de l’énergie au Soudan et au Soudan du Sud, dont elle assure la moitié des exportations de pétrole.

La politique impérialiste en la matière est accompagnée de la servilité de gouvernements qui acceptent de faire le « sale boulot » des grandes puissances. En dernière instance, derrière les conflits de pouvoir entre les deux hommes, deux pions des puissances impérialistes, ce sont des millions de personnes qui souffrent de pauvreté et de sous-développement suite aux conflits multiples. La misère qui y règne est indescriptible. La majorité de la population survit avec moins de 75 centimes par jour. Un enfant sur dix meurt avant son premier anniversaire. On estime que 80 % des adultes (92 % pour les femmes) ne savent ni lire ni écrire.
Et bien entendu, elle ne verra jamais la couleur des milliards de dollars de revenus pétroliers.

crédit photo : AFP




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