Monde

Après les élections du 20 décembre

Le casse-tête politique continue dans l’Etat espagnol

Publié le 30 décembre 2015

Plusieurs semaines après les élections, les négociations entre partis pour former un « gouvernement stable » en adéquation avec les politiques capitalistes sont en échec. Les divergences entre les différentes formations sont trop importantes pour leur permettre d’aboutir à un accord.

Ivan Tamajón, correspondance de Barcelone

En place depuis 1978, le bipartisme vient de confirmer une nouvelle fois qu’il était en crise. En effet, les élections générales du mois dernier ont débouché sur une nouvelle configuration, le « quadripartisme », où quatre partis jouent désormais des coudes.

Mais cette nouvelle arithmétique parlementaire née des dernières élections a non seulement généré une crise politique mais présage également d’une situation difficile pour les projets de « régénération » démocratiques du régime capitaliste espagnol. Et les difficultés vont croissants, à mesure qu’approche la première session du Parlement, qui devrait aboutir à l’investiture d’un Premier ministre.

En tant que leader de la liste majoritaire, Mariano Rajoy est le premier à devoir avancer ses pions sur cet échiquier à quatre joueurs. Le candidat du Parti Populaire (droite) a entamé lundi dernier les négociations avec les leaders des autres formations politiques.

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Premières rencontres, premiers échecs

La négociation avec Pablo Iglesias, de Podemos, s’est achevée sans qu’aucun accord ne soit conclu. Mariano Rajoy espérait davantage de la rencontre avec Albert Rivera, de Ciudadanos (centre-droit libéral). Non pas tant par rapport au poids politique limité de Ciudadanos après les résultats, mais pour le rôle qu’a joué la « formation orange » comme moyen de pression sur les secteurs les plus conservateurs du Parti Socialiste et son dirigeant, Pedro Sanchez, pour adopter un « accord à trois ».

Précédemment, Rajoy avait déjà rencontré deux fois Rivera, mais cette troisième rencontre, en terme de rapport de force, était bien différente. Si, à l’époque, le jeune leader du parti de centre-droit se présentait à l’avant-garde de la lutte anti-souverainiste en Catalogne après les résultats des élections du 27 septembre et que les sondages le donnait comme l’un des grands favoris, les élections du 20 décembre ont relégué sa formation au rang de quatrième force et freiné ses ambitions.

Lors du rendez-vous avec Rajoy lundi dernier, Rivera a réaffirmé la décision de Ciudadanos de ne pas voter pour l’investiture de Rajoy comme président, mais a déclaré être prêt à s’abstenir « pour la stabilité et la sécurité, qui sont les garants de l’unité de l’Espagne et de sa reprise économique ».

Le soutien du PS est nécessaire à la droite

Mais cet objectif de stabilisation du régime espagnol ne peut être un succès qu’avec la participation du PSOE. Le PP a donc besoin que le PSOE s’abstienne lors du vote d’investiture et cesse de négocier avec Podemos un possible accord. C’est pour éviter qu’un tel accord aboutisse que le tandem PP-Ciudadanos entretient le fantasme de l’instabilité gouvernementale, et brandit la possibilité que le parti de Pablo Iglesias devienne majoritaire en cas de nouvelles élections anticipées.

Dimanche dernier, Pedro Sanchez s’est réuni avec les ténors socialistes (parmi lesquels se trouvent ses principaux détracteurs) pour leur soumettre un document. Lors de cette rencontre, Sanchez a réussi- du moins momentanément- à calmer les luttes intestines. L’élément principal étant l’ajournement du Congrès du parti qui pourrait coûter sin poste à Sanchez. Certains ténors socialistes veulent l’élection d’un nouveau secrétaire général et d’un nouveau candidat à d’hypothétiques élections anticipées.

Le PSOE, Podemos et la Catalogne

Cependant, les « éléphants » socialistes espagnols n’ont pas abandonné l’objectif « d’avoir la tête » de Sanchez, les différences internes ne sont pas que des questions de programme ou de stratégie : tous les secteurs du Comité Fédéral ont souscrit à la résolution politique qui impose une condition incontournable pour que Pedro Sanchez fasse la moindre négociation avec Podemos : que Podemos renonce à défendre un referendum sur l’indépendance de la Catalogne.

Ce texte du comité souligne que le PSOE mettra « l’intérêt de l’Espagne avant tout autre objectif », c’est pourquoi, il rejette « de manière catégorique, tout plan qui conduirait à rompre [l’]ordre constitutionnel et qui menacerait l’unité obtenue par les espagnols durant ces 37 dernières années ».

Le document ajouteque « l’autodétermination, le séparatisme et les consultations qui cherchent l’affrontement ne vont que diviser encore plus la société. Ce n’est pas négociable pour le Parti Socialiste et le renoncement à ces plans est une condition indispensable pour que le PSOE entame un dialogue avec le reste des partis politiques ». On ne pouvait s’attendre à rien d’autre de la part d’un des partis ayant été l’architecte de cet Etat, grand défenseur de « l’unité de l’Espagne » et pilier du bipartisme espagnol.

Le « droit de décider » défendu par Podemos pour la Catalogne (couplé à toute une série de mesures sociales et la fin du pantouflage en politique) est un atout symbolique que la formation de Pablo Iglesias agite pour se différencier de la « vieille politique » immobiliste du PP, du PSOE et de Ciudadanos.

Cependant, le tournant « plurinational » de Podemos dans cette dernière campagne électorale – très différent du discours et du programme espagnoliste qui l’avait mené au bord de l’échec lors les précédentes élections catalanes- continue à poser la question de l’une des principales revendications démocratiques non résolues (l’autodétermination de la Catalogne) comme une question à traiter das un cadre parfaitement constitutionnel.

Podemos et de possibles élections anticipées

Le futur politique immédiat de gouvernabilité dans l’État Espagnol est encore indéterminé. Un scénario dans lequel Podemos paraît être le mieux placé pour en profiter. L’attitude politique d’Iglesias est celle d’une campagne électorale qui ne s’est pas terminée.

La formation réformiste utilise très intelligemment les « négociations » pour se renforcer et affaiblir le Parti Socialiste, en lançant des propositions, montrant son ouverture à « chaque alternative qui empêcherait le PP de gouverner », alors même qu’il propose des « lignes rouges » inacceptables pour le PSOE, son principal interlocuteur.

Une place qui, loin de convenir à tout le monde pour continuer de perforer les fondements du Régime de 1978, répond à la volonté de Pablo Iglesias, Iñigo Errejón et aux dirigeants de Podemos pour devenir acteurs d’une nouvelle « régénération » réformiste du régime politique et de la démocratie capitaliste espagnole.

Même si la situation se résout et qu’un nouveau gouvernement se forme sans avoir recours à de nouvelles élections, le Parlement et le Sénat (dans lequel le PP a la majorité absolue) seront vraisemblablement le lieu d’une crise permanente des blocs politiques entre les différentes forces Ainsi, sur fond de rupture des illusions réformistes, ce chaos parlementaire pourrait être un terreau favorable au retour sur le devant de la scène de la lutte de classes.

Trad. ED et EF