Monde

Scandale financier / VatiLeaks II

Les comptes du Seigneur sont-ils impénétrables ?

Publié le 4 novembre 2015

Un pape s’en va, un autre vient, et toujours le même scandale... Après avoir connu une première fuite de documents confidentiels en 2012 sous la papauté de Benoît XVI, le Vatican tente encore aujourd’hui d’étouffer une seconde vague de révélations gênantes sur la gestion de son immense « patrimoine » financier. Jorge Bergoglio, soucieux de conserver malgré tout l’image d’un « Pape des pauvres », luttant sans relâche contre la corruption, se retrouve à son tour empêtré dans ce tout nouveau scandale, démontrant de fait les cruelles limites d’une com’ qui ne convainc plus. Entre menaces de révélations imminentes et formidables aveux d’impuissance, le Saint-Siège aurait-il finalement besoin de se confesser ? Pas sûr en tout cas que cela suffise pour le rachat de ses péchés...

Paul Carson-Saher

Dans les caves du Vatican

À Rome, l’opacité de la banque vaticane est légendaire. Posture obligée, surtout lorsque le train de vie de certains dignitaires de l’Église outrepasse largement la célèbre hypocrisie du vœu de pauvreté. Malheureusement pour eux, les secrets ne sont pas toujours bien gardés et l’illusion de sainteté s’étiole davantage au fur et à mesure que les révélations éclatent au grand jour.

L’ironie veut que la fuite vienne justement de l’intérieur. À l’instar d’un Julien Assange ou d’un Edward Snowden infiltré, le prélat espagnol Lucio Angel Vallejo Balda, secrétaire de la Préfecture pour les affaires économiques au Saint-Siège (et accessoirement membre de l’Opus Dei), avait semble t-il dérobé, accumulé et transmis plusieurs documents confidentiels avant d’être récemment arrêté par la gendarmerie du Vatican. Engagée par le prélat, la spécialiste italienne en relations publiques, Francesca Chaouqui, a également été arrêtée pour complicité, mais a finalement été relâchée en raison de sa coopération dans la progression de l’enquête pontificale.

À partir de ces fuites, deux livres à charge sortiront le jeudi 5 novembre. Dans le premier, intitulé Avarice, le journaliste italien Emiliano Fittipaldi décrit notamment les (très) nombreuses irrégularités et zones d’ombre dans les budgets du Vatican, imputables à la démesure de certains cardinaux. Pour exemple, Fittipaldi évoque le cas de Tarcisio Bertone, qui a détourné environ 200 000 euros pour la rénovation de son logement personnel, une somme à l’origine destinée aux enfants malades et en situation de précarité avancé. Quant à l’actuel ministre de l’économie du pape, le cardinal George Pell, celui-ci s’illustre admirablement pour ses fastueuses dépenses et sa gestion profondément douteuse des fonds du Saint-Siège. Sont-ce là quelques cas isolés ? Hélas, non. Les dérives sont légions dans la Curie romaine, et les maquillages demeurent grossiers.

Dans le second livre, Via crucis (« Chemin de Croix »), Gianluigi Nuzzi précise que « l’argent envoyé par les catholiques du monde entier pour contribuer à des œuvres de charité servent à combler les déficits financiers dus à certains cardinaux. » Une pratique somme toute peu orthodoxe pour des catholiques qui se présentent pourtant comme étant au service des plus démunis.

Côté immobilier, rien de nouveau sous le soleil de l’Église. Quelques cardinaux, soucieux de se rapprocher au plus près des classes populaires, « continuent [toujours] de vivre dans des appartements de 500m² », sans en éprouver la moindre gêne ni le moindre remord. Comme modèle de tempérance et simplicité, on trouvera mieux.

Précisons enfin que l’ensemble du patrimoine immobilier du Vatican pèse tout de même 2,7 milliards d’euros, même si le Saint-Siège n’en déclare en réalité que sept fois moins. Encore un détail jugé sans doute trop « matérialiste » pour eux.

Un pape sans couronne ni laurier

Au-delà des nombreux dysfonctionnements dans la gestion des finances, le scandale révèle surtout une chose : l’impuissance totale du pape face aux nombreuses dérives qui écornent inexorablement l’aura du Saint-Siège. D’autres avant lui avaient bien tenté de faire reculer ces pratiques, sans succès. Dans Chemin de Croix, le Vatican semble aujourd’hui être présenté comme un État à la dérive, divisé entre le conservatisme ploutocratique de l’administration papale - qui ferme les yeux et entretient un vaste réseau de privilèges - et la timide riposte de Bergoglio, soutenu par un petit cercle d’alliés pontificaux relativement discret.

Pour Massimo Franco, journaliste au Corriere della Sera, « il y a dans ce deuxième VatiLeaks quelque chose de plus grave que dans le précédent. Et qu’on pourrait ainsi résumer : François a maintenant prouvé sa méconnaissance des sous-bois du Vatican et sa difficulté sérieuse à individualiser des personnes fiables. »

En d’autres termes, de ce « Pape des pauvres », formidable coup marketing du début, il ne reste aujourd’hui que quelques miettes, qui ne tarderont pas à être avalées par l’implacable logique capitaliste – une machine qui, jusqu’au cœur même du Vatican, ne cesse encore une fois d’entretenir la classe dominante dans un perpétuel confort, érigé sur l’autel du mensonge et de l’hypocrisie.

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