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LA BOITE DE PANDORE DES BALKANS REOUVERTE ?

Les serbes de Bosnie défient les instances post-guerre. Un pas de plus dans l’escalade des tensions ?

Publié le 27 septembre 2016

Les semaines qui ont précédé le référendum sur la « Fête nationale en Republika Srpska » de Bosnie-Herzégovine ont été marquées par des pressions internationales, des déclarations belliqueuses de la part de représentants autoproclamés de la population bosniaque et serbe. Dans la presse internationale on parlait d’escalade, voire de risques de nouvelle guerre. On spéculait également sur un éventuel report du référendum. Finalement, on a voté. Et maintenant ?

Elvis Kušljugić depuis Tuzla, Bosnie-Herzégovine.

Le 9 janvier 1992 l’Assemblée du Peuple Serbe de Bosnie-Herzégovine (un gouvernement nationaliste parallèle) proclamait la République Serbe (RS) de Bosnie-Herzégovine, la déclarant partie intégrante de la Yougoslavie. Ce référendum fait partie d’une série d’évènements qui ont débouché sur une guerre sanglante, un génocide et un désastre humanitaire dans les années 1990. Quand, trois ans plus tard, la guerre s’est finalement arrêtée à travers les accords de paix de Dayton, devenus ensuite la base de la constitution du nouvel Etat, la date du 9 janvier a continué à être célébrée, dans l’entité serbe, comme la « fête de la Republika Srpska ». Cela semblait pratique car c’est également le jour où l’église orthodoxe serbe fête la Saint Stephan, devenu le saint patron de la Republika Srpska.

C’est ce fait qui a servi de base à la décision prise par la Cour Constitutionnelle de Bosnie-Herzégovine (la principale institution légale de l’Etat) le 26 novembre 2015. Selon la Cour, la fête est anticonstitutionnelle dans la mesure où elle néglige l’égalité de droits garantie aux Croates et aux Bosniaques de l’entité, les premiers étant en majorité catholiques et les seconds en majorité musulmans. La cour a donné un délai de six mois à la RS pour choisir une autre date. La décision de la Cour a été immédiatement rejetée par le gouvernement serbe, dirigé par le président de la Republika Srpska, Milorad Dodik.

Les nationalistes serbes ont annoncé simultanément leur refus d’obéir à la décision de la Cour et l’organisation d’un référendum dans la RS. Lors du référendum les électeurs devaient se prononcer sur la question suivante : « Soutenez-vous le fait que le 9 janvier soit célébré la fête de la Republika Srpska ? ». L’annonce a provoqué la réaction des dirigeants bosniaques et croates, mais aussi des dirigeants internationaux. Les raisons étaient nombreuses mais la plus importante était la peur d’un nouveau conflit ethnique en Bosnie qu’une telle décision unilatérale pourrait provoquer.

Parmi la population le mot « référendum » évoque le souvenir de la période pré-guerre en Bosnie et en Yougoslavie étant donné que certains considèrent que le référendum sur l’indépendance de la Bosnie, le 1er mars 1992, a été l’une des causes de la guerre civile. Milorad Dodik voulait tester le Conseil de Mise en Œuvre de l’Accord de Paix (PIC en anglais), institution internationale chargée d’appliquer les accord de Paix de Dayton en Bosnie-Herzégovine, aussi bien que les autres acteurs internationaux qui ont le dernier mot quand il s’agit de prendre toute décision importante dans la vie sociale et politique du pays.

Dans les jours qui ont précédé le référendum Dodik est allé en Serbie et en Russie pour obtenir le soutien du premier ministre serbe Vučić et du président russe Poutine. La Serbie a immédiatement refusé d’apporter son soutien et d’aller à l’encontre de l’opinion des occidentaux, au moment où elle poursuit son rapprochement de l’UE et de l’OTAN. Poutine, de son côté, a décidé d’apporter un « soutien » nuancé de précautions, mentionnant vaguement le droit des serbes à procéder au référendum, sans soutien clair à cet évènement ponctuel.

Dodik et son gouvernement sont restés seuls dans leur tentative. II était clair que tout gain qu’ils pourraient tirer de cette situation ne serait qu’à court terme dans la perspective des prochaines élections locales et compte tenu de la désastreuse situation économique qui règne dans cette partie de l’Etat, même comparée à l’économie dévastée et rongée par la corruption de l’autre moitié du pays.

Finalement le jour du référendum est arrivé mais il était clair que la réponse de la population serbe serait loin de ce que Dodik espérait. Bien que remis en question à plusieurs niveaux en raison d’irrégularités et du manque de supervision indépendante, les résultats publiés par la Commission Electorale indiquent une débâcle de la politique de Dodik, dans le pays et à l’étranger. Au total le taux de participation a été de 55% et 99,8% ont voté pour le « Oui ». Un résultat dont Kim Jung-Un serait envieux.

Dodik n’a reçu aucune félicitation pour ce qu’il appelle un référendum « réussi », même pas de la part de la Serbie ou de la Russie. Ce qu’il a eu, en revanche, c’est une assignation à comparaitre au bureau du procureur de l’Etat, étant donné qu’il y a des preuves claires qu’il a violé la loi et est allé à l’encontre de la décision de la Cour Constitutionnelle.

Dans la Republika Srpska, pratiquement, il n’y a pas de partis de gauche, cependant il y a une opposition modérée de droite et sa réponse a été aussi féroce car l’opinion dominante est que toute violation des Accords de Paix de Dayton et la Constitution pourrait ouvrir la boite de Pandore susceptible de conduire à la suppression de la Republika Srpska elle-même. D’une façon ou d’une autre le pouvoir de Dodik est en train de lui échapper des mains et ce n’est qu’une question de temps avant qu’il le perde.

Les nationalismes locaux fonctionnent selon le principe de vases communicants et les nationalistes de tous les côtés ont salué le référendum, même s’ils déclaraient le contraire. Ils y voyaient une opportunité pour mobiliser leurs communautés ethniques respectives, face au mécontentement populaire provoqué par la crise économique en cours et les très mauvaises conditions de vie. Comme ils l’ont fait avec succès plusieurs fois par le passé, ils ont essayé de mobiliser la rhétorique nationaliste habituelle, mais ils ont essuyé un échec total. Le peuple déçu de Bosnie a exprimé largement à travers les médias et les réseaux sociaux son opposition à tout conflit armé futur, en invitant les politiciens, de quelque côté qu’ils soient, à faire la guerre eux-mêmes.

Une nouvelle guerre semblerait largement improbable car la situation actuelle est très différente de celle des années 1990, et tout simplement parce qu’il n’y a pas assez de bras et d’armes dans le pays pour mener une guerre digne de ce nom. Et cela sans dire que les forces de l’OTAN sont pratiquement la seule vraie armée présente sur le pays actuellement. L’emprise des nationalistes sur les cœurs et dans les têtes du peuple de Bosnie est clairement en train de s’affaiblir en raison de la lutte pour la survie que les gens mènent au quotidien. Les problèmes matériels deviennent de jour en jour plus importants que n’importe quel sentiment nationaliste. Les criminels nationalistes et les élites politiques ont appauvri le pays et ruiné les vies de la majorité de la population. Il est presque certain que la prochaine fois que le peuple de Bosnie-Herzégovine prendra les armes, ce sera contre ses propres politiciens, comme il l’a fait dans certaines parties du pays lors de l’explosion sociale de 2014.