Politique

Tribune libre

Lettre ouverte aux maires à l’origine des arrêtés anti-burkini

Publié le 29 août 2016

Le conseil d’Etat a examiné les requêtes de la Ligue des droits de l’homme (LDH) et du Collectif contre l’islamophobie (CCIF) contre un arrêté « anti-burkini » pris par la mairie de Villeneuve-Loubet (Alpes-Maritimes). Il doit rendre sa décision ce vendredi. Rédigée par Claire Gallien, maître de conférences à l’université Paul-Valéry Montpellier III, une lettre ouverte-pétition, signée par des universitaires, chercheurs et activistes et destinée aux maires à l’origine des arrêtés anti-burkini et à tous ceux qui envisageraient de les suivre.

Les invités de Médiapart

Racisme, sexisme, et islamophobie ne sont pas des phénomènes nouveaux en France. Néanmoins, ces derniers temps, et surtout depuis l’interdiction du port du burkini par arrêtés municipaux sur les plages des Alpes Maritimes, de la Corse, et du Pas-De-Calais, la dérive se normalise, s’installe et se pare d’arguments visant à les légitimer.

Par la présente lettre-pétition, nous souhaitons interpeller la société civile et la classe politique françaises pour dire haut et fort que ce « modèle » de société ne nous ressemble pas et ne nous rassemble pas. Afin d’aller réellement dans le sens d’un projet de société partagée, nous exigeons également le retrait de ces arrêtés municipaux qui portent atteinte à la dignité des femmes musulmanes, soucieuses quant à elles de partager un vivre ensemble tout en pouvant vivre sereinement leur religion.

La femme musulmane : du corps abject au corps objet


Alors que des attentats terroristes se multiplient en France (Bataclan, Nice, St-Etienne-du-Rouvray) et qu’un climat de tension et de suspicion s’installe (climat dont les principales victimes sont les musulmans eux-mêmes, car les attentats sont perpétrés par des criminels qui agissent en leur nom), des hommes – et la question du genre est bien sûr cruciale ici – politiques décident en plein mois d’août d’interdire le port du burkini. Voilà une mesure qui vend bien, qui crée un pseudo « débat », et qui permet de détourner l’attention d’autres sujets qui « fâchent », comme le maintien de l’état d’urgence ou l’utilisation du 49.3. De tels arrêtés municipaux se sont multipliés en quelques semaines.

Rapidement les réseaux sociaux, les musulmans, et certaines féministes dénoncent ces mesures. Ils ne sont pas seuls : la presse internationale, des institutions telles le Conseil de l’Europe, dénoncent également des mesures discriminatoires, racistes, islamophobes, et sexistes.

Pour leur part, les instigateurs et défenseurs de ces arrêtés avancent des motifs qui laissent à douter de leur sincérité :

- l’argument hygiéniste : le burkini ne serait pas « hygiénique » (quid des tenues de natation pour les triathlonien(ne)s ou encore des tenues de surf ?)

- l’argument du « barbare » : le burkini serait le signe de l’hégémonie du wahhabisme saoudien et il faudrait, avant qu’il ne soit trop tard, empêcher le péril vert (après le péril jaune et rouge) d’envahir la France. Parmi tant d’autres textes, on peut citer celui de Roseline Letteron (professeure de droit public à l’université de Paris Sorbonne) dans Le Monde.fr qui parle « d’une action militante concertée, dans un but de prosélytisme ».

- l’argument « féministe » : ces femmes se couvrent car elles sont aliénées. Il faudrait, en les dévoilant, les libérer de l’oppression masculine. Qu’en est-il de l’avis des intéressées, et d’où vient cette idée qu’il faudrait qu’une femme se déshabille pour être libre ? Voilà un argument hélas utilisé par nombre de « féministes » et qui masque mal une volonté « d’émancipation » totalement aliénée aux normes occidentalo-centrées.

Le corps de la femme voilée est en réalité considéré abject ; il dérange, ne fond pas en milieu aquatique, et cette peur du corps étranger se soustrayant au regard se traduit sous forme d’exclusion. Il faudrait le rejeter plus loin, là où on ne le voit plus du tout, car il a refusé de jouer le jeu, très colonial, du dévoilement.

En dehors de l’aspect raciste et infantilisant de ce genre de propos, nous souhaitons signaler pour l’heure leur teneur excessive et malhonnête – excessive car les femmes qui portent le burkini le font justement pour profiter des joies de la plage et non pour s’enfermer chez elle. D’autre part malhonnête car s’il s’agit de combattre réellement le wahhabisme, il faudrait non pas s’attaquer aux quelques femmes vêtues de cette tenue de nage en France, mais bien cesser d’alimenter les sources de cette hégémonie saoudienne en arrêtant, notamment, de signer des contrats d’armement avec eux. Combattre le wahhabisme en interdisant le burkini est non-seulement ridicule mais également contre-productif et dangereux. Tout semble indiquer que la France use, dans certains cas, de méthodes discriminatoires, et crée des épouvantails pour effrayer la population. Peut-on avoir peur de quelques femmes nageant le long des plages de la Côte d’Azur ?

Il semble qu’en réalité, ce qui dérange vraiment, ce soit bien le fait que le corps de la femme ne se donne pas au regard, refuse la réification et la soumission.

Un racisme tout à fait ordinaire


Enfin, les pires clichés coloniaux, racistes et sexistes ont déferlé en France suite à ces décisions. Il faudrait « moderniser » ces femmes « burkinisées », il faudrait les « dévoiler » - elles seraient tellement plus belles nues, il faudrait apprendre aux barbares l’humanité en leur demandant de « partager » leurs femmes (voir l’article de Philipe d’Iribarne dans le Monde.fr). Ne voit-on pas que ce type de discours reprend mot pour mot la propagande coloniale et raciste de la France en Algérie ? N’est-on pas sensible à la misogynie souterraine qui les anime ? Les femmes concernées ont-elles été consultées sur leurs choix, et d’ailleurs ont-elles besoin de se justifier ? Nous dénonçons cette politique du deux poids, deux mesures, qui discrimine encore davantage des personnes (femmes, musulmanes, de couleur) en position déjà minoritaire et renforce l’impérialisme de l’homme blanc.

Ces arrêtés représentent une dérive dangereuse avant la prochaine étape qui serait l’interdiction du hijab sur les plages (déjà franchie à Cannes), dans les espaces publics, ou encore à l’université et qui violerait toutes les libertés républicaines.

Pour une France enfin décentrée, enfin plurielle, et enfin heureuse


Ces arrêtés ne correspondent absolument pas à la France que nous voulons. Nous voulons une France libre et libérée et non une France où la nouvelle police religieuse laïque verbalise des femmes qui se voilent. Une France ouverte au monde, une France de l’inclusion, une France enfin décentrée, plurielle, et qui arrête de prétendre posséder le modèle et la modernité dont tous les autres manqueraient : une France qui pourrait réellement comprendre et s’intéresser aux autres modalités de la modernité plutôt que d’exclure tout ce qui ne lui ressemble pas. Arrêtons de diviser et tissons du lien.

Nous demandons le retrait pur et simple de ces arrêtés hors du monde et hors de la modernité, totalement déconnectés de la vie et de la joie. Si l’interdiction du burkini ne changera rien à la montée d’un islam sectaire, en revanche, elle renforcera le sentiment d’exclusion et le ressentiment de toute une partie de notre population. Les femmes portant le hijab ou le burkini ont certainement foule de choses beaucoup plus passionnantes à exposer (ou foule de sujets beaucoup plus critiques sur lesquels nous alerter), que de parler d’un vêtement couvrant la chevelure ou le corps et de devoir se justifier.

Les signataires de cette pétition s’opposent à toute forme d’alignement avec une politique raciste, sexiste, et colonialiste et à sa banalisation.

Les signataires :

Ahmed Abbes, Directeur de recherche au CNRS ; Loulouwa Al Rachid, chercheur WAFAW/SciencesPo-Ceri ; Leïla Alaouf, étudiante-chercheure littératures francophones-études de genre ; Zahra Ali, chercheuse à l’université de Chester (UK)

Samir Baaloudj, Bouge qui Bouge ; Paola Bacchetta, Department of Gender and Women’s Studies, University of California, Berkeley ; Marine Bachelot Nguyen, auteure-metteure en scène ; Bertrand Badie, professeur des universités à Sciences Po Paris ; Ludivine Bantigny, historienne, université de Rouen ; Laurent Bonnefoy, chercheur au CNRS, CERI/Sciences Po ; Véronique Bontemps, chargée de recherche au CNRS ; Houria Bouteldja, Parti des Indigènes de la République ; Sarah Bracke, sociologue, Vrije Universiteit Brussel ; François Burgat, politiste, Aix-en-Provence

Pierre Cartier, Directeur de recherches CNRS émérite, Institut des Hautes Etudes Scientifiques à Bures-sur-Yvette , et Université Paris-Diderot ; Myriam Catusse, chercheur, Iremam ; Abdelaziz Chaambi, President de la Coordination contre le Racisme et l’islamophobie ; Kinda Chaib, chercheuse IREMAM MuCEM ; Géraldine Chatelard, chercheure asociée, Institut français du Proche-Orient ; Mériem Cheikh, docteure en anthropologie, université d’Edimbourg ; Ismahane Chouder, co-présidente du Collectif Féministes Pour l’Egalité et vice-présidente de la commission Islam et Laïcité ; Monique Crinon, militante feministe

Aurelie Daher, Université d’Oxford ; Jocelyne Dakhlia, Directrice d’Etudes à l’EHESS ; Marina Da Silva, militante feministe ; Sonia Dayan-Herzbrun, Professeure émérite à l’Université Paris Diderot-Paris 7 ; Pauline Delage, Université de Lausanne ; Mathias Delori, chercheur CNRS ; Christine Delphy, directrice de recherche émérite au CNRS, Paris ; Sylvie Denoix, Directrice de recherche au CNRS ; Rokhaya Diallo, journaliste et auteure ; Stéphane Douailler, professeur de philosophie, université Paris 8, Nicolas Dot-Pouillard, chercheur principal au programme Wafaw

Ivar Ekeland, Président honoraire, Université Paris-Dauphine

Jules Falquet, enseignante-chercheure, Université Paris Diderot ; Éric Fassin, sociologue, Université Paris-8

Claire Gallien, maître de conférences à l’université Paul Valéry Montpellier 3 ; Fanny Gallot, historienne ; Amandine Gay, réalisatrice ; Seyma Gelen, agrégée en sciences sociales et politiques et militante féministe ; Vincent Geisser, chargé de recherche au CNRS, président du CIEMI ; Joan Grandjean, doctorant, université de Rennes 2 ; Julien Grivaux, chargé de recherche CNRS à l’Université d’Aix-Marseille ; Nacira Guénif, professeure à l’Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis ; Vanessa Guéno, chercheuse MAEDI Ifpo ; Xavier Guignard, doctorant à l’Université Paris 1 ; Alain Gresh, Monde Diplomatique

Olivera Jokic, assistant professor, John Jay College, CUNY, New York

Hanane Karimi, doctorante Universite de Strasbourg ; Azadeh Kian, professeure de sociologie, Université Paris Diderot ; Pauline Koetschet, chargée de recherche au CNRS ; Jessica Kohn, doctorante en histoire, Paris 3 Sorbonne Nouvelle

Stéphane Lacroix, chercheur, CERI ; Rose-Marie Lagrave, sociologue, directrice d’études EHESS ; Léopold Lambert, rédacteur de The Funambulist ; Pierre Le Guen, interne de pneumologie, faculté Paris Descartes ; Amélie Le Renard, CNRS ; Aurélie Leroy, chargée d’étude au CETRI ; Elisabeth Longuenesse, chercheuse CNRS ; Françoise Lorcerie, politiste, Aix-en-Provence

Stella Magliani-Belkacem, Editions La Fabrique ; Léa Mathon, Doctorante Labpratoire d’anthropologie Sociale- EHESS ; Nadine Méouchy, Institut français du Proche-Orient ; Marwan Mohammed, sociologue

Ariane Nouri, traductrice

Ndella Paye, militante afroféministe et antiraciste membre du collectif MTE ; Nadine Picaudou, professeur émérite, Université de Paris I Panthéon-Sorbonne ; Caecilia Pieri, chercheur associé, IFPO ; Nadine Plateau, membre de Sophia

Candice Raymond, chercheuse, Aix-Marseille Université ; Revue Vacarme ; Matthieu Rey, Maître de conférences collège de France

Shlomo Sand, Université de Tel Aviv ; Eyal Sivan, cinéaste et enseignant , European centre for Palestine Studies, UK

Pierre Tevanian, professeur de philosophie, collectif Les mots sont importants ; Sylvie Tissot, sociologue, université de Paris 8 ; Colette Tomiche, comédienne Paris

Vanessa Van Renterghem, maître de conférences, INALCO ; Françoise Vergès, Collège d’études mondiales, MSH, Paris

Jennifer Yee, Université d’Oxford

Valentine Zuber, Directrice d’études à l’Ecole pratique des hautes études, PSL Research University, Paris