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Politique

Extrême-droite

Marine Le Pen peut-elle gagner l’élection présidentielle ? Comment y faire face ?

Malgré les affaires, Marine Le Pen continue à caracoler en tête des sondages aux côté de Macron. Cependant, au second tour, celle-ci est donné systématiquement perdante. Mais de nombreux analystes l’affirment, impossible d’écarter catégoriquement le spectre d’une victoire du FN. Comment l’expliquer ? Comment y faire face ?

Crédit Photo : Eric Piermont/AFP

De « l’impossible » à « l’improbable » victoire du FN

Acculé par les affaires, la mauvaise posture de Fillon se confirme dans tous les sondages récents. Celui-ci est toujours donné sous la barre des 20% et on voit mal comment il pourrait désormais se qualifier pour le second tour. Sauf retournement majeur, le scénario d’un affrontement le 7 mai entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen semble donc désormais difficilement évitable. Si la perspective de voir le Front National au second tour n’est pas une première, force est de constater le scénario est très différent de celui du duel Chirac-Le Pen de 2002, une « erreur » principalement liée à la division de la gauche de l’époque.

Dans ces élections, le candidat qui risque de se présenter face à elle n’est pas issu de « l’UMPS ». Et cette déroute du bipartisme français, avec Hamon qui se fait dépasser par Mélenchon et Fillon qui voit le spectre d’une déqualification, entretient une forte instabilité. Dans quelle mesure le Front Républicain, principal obstacle à la victoire du FN jusqu’ici, bénéficiera-t-il à Macron ? Dans un contexte où Mélenchon s’impose comme le principal candidat de la gauche devant le PS, et que la campagne d’ultra-droite menée par Fillon le rapproche davantage de Marine Le Pen ?

Conséquence directe de cette situation, pour les analystes, la victoire du Front National est « improbable ». Elle semblait « impossible » jusqu’il y a quelques mois. Tout dépendra de l’abstention différenciée qui s’exprimera au 2ème tour, une donnée difficilement prévisible dans un contexte où une large part des électeurs dit ne pas être sûr pour qui voter. Quoi qu’il en soit, le « plafond de verre » que connaissait jusqu’ici le FN, principal obstacle dans le système électoral à deux tours, est en train de craqueler. D’autant plus qu’il peut encore se passer beaucoup de choses d’ici les élections. La perspective d’un nouveau scandale, d’un attentat ou autre évènement majeur pourrait radicalement changer la donne dans ce contexte de grande volatilité.

Le spectre du « Frexit » inquiète les investisseurs

Dans les milieux d’affaires, le spectre d’une victoire du Front National est pris très au sérieux. Non pas tant parce qu’il est probable mais parce que ses conséquences ouvriraient une période d’incertitude très importante, bien davantage que le Brexit ou la victoire de Trump. Et ce notamment dans le secteur bancaire. La capitalisation boursière des banques françaises pourrait ainsi être amputée d’un quart en cas de victoire de Marine Le Pen, estime Citigroup, l’une des principales entreprises financières, qui va même jusqu’à estimer la probabilité de victoire de la dirigeante du Front national : 20% selon eux. Après le débat présidentiel de lundi dernier, où les analystes ont jugé Marine Le Pen peu convaincante, l’indicateur de risque politique a immédiatement baissé de trois points.

Ce qui inquiète le plus les investisseurs et les grands patrons français, c’est le spectre d’une sortie de l’Union Européenne, le fameux « Frexit ». Ainsi, selon un sondage effectué par OpinionWay le mois dernier auprès de 610 dirigeants d’entreprise pour le site internet Atlantico, 56% des patrons français estiment en effet ne pas pouvoir se passer de l’euro. Conséquence directe : dans un récent sondage Ifop, à la question : "Diriez-vous de Marine Le Pen qu’elle a des solutions pour sortir le pays de la crise ?", à peine 22% des dirigeants d’entreprise répondaient "oui", contre 37% des salariés et 38% des chômeurs. Le retour franc ouvrirait un tel scénario d’instabilité que les investisseurs ne veulent même pas calculer cette probabilité. Consciente de cette limite, Marine Le Pen cherche à peaufiner son programme en direction des investisseurs et des patrons, particulièrement des PME et TPE, notamment lors de la rencontre organisée au MEDEF où elle était présente ce mardi. Cependant, celle-ci prend le risque de se couper d’une base populaire opposée aux élites « mondialistes ».

L’équilibre est précaire pour le FN et oblige Marine Le Pen à composer. Avec quelques ajustements. Le premier, c’est que celle-ci cherche à rassurer sur le scénario d’un « Frexit » brutal dès son arrivée au pouvoir. Le plan mis en avant est désormais celui d’une discussion de plusieurs mois avec les autres pays de l’Union Européenne, qui déboucherait sur un référendum. Autant d’obstacles supplémentaires à une réelle sortie de l’UE qui rassure chez les investisseurs. De plus, ce mardi, devant un parterre de patrons, celle-ci a affirmé vouloir mettre en place un protectionnisme « intelligent », avec des taxes qui seraient fixées « produit par produit », une argumentation qui jure quelque peu avec ce qu’on avait l’habitude d’entendre dans la bouche de l’extrême droite. Et qui est cohérente avec l’éviction des secteurs les plus extrêmes à l’œuvre au sein du FN depuis plusieurs années. Après le père, Jean-Marie, c’est désormais la nièce, Marion-Maréchal qui est mise de côté, dont Marine Le Pen a écarté tout spectre de son entrée au gouvernement en cas de victoire.

L’impasse du « Front Républicain »

Sur le plan politique, les pressions pour faire barrage au FN au second tour s’accentuent. D’ores et déjà, l’idée d’une mobilisation de masse entre les deux tours contre Marine Le Pen semble inévitable. Une situation que ne manquera pas d’exploiter Emmanuel Macron, en large position de force pour gagner s’il se qualifie au second tour. Et jusque dans les rangs de la gauche de la gauche, la question se pose : « Faudrait-il voter Macron pour éviter Le Pen ? »

Cependant, l’idée d’un Front Républicain pour lutter contre le FN et ses idées réactionnaires ne sauraient être chose qu’une impasse. D’abord, sur le plan politique, c’est bien la continuité des politiques antisociales menées plusieurs dizaines d’années en dépit de l’alternance qui alimente la montée du FN. En ce sens, une victoire de Macron sous la bannière du Front Républicain pourrait bien être la dernière cartouche qui ferait exploser définitivement le « plafond de verre ». La politique ultra-libérale prévue par Macron serait la meilleure manière de poser le FN comme la seule alternative crédible, et pas seulement contre l’UMPS. Qui dit Macron en 2017 dit Le Pen en 2022 : le trait peut sembler exagérer mais la logique est bien celle-là.

D’autre part, sur le plan économique, la tendance centrifuge au sein de l’Union Européenne a ses logiques propres qui ne dépendent pas seulement du score du FN. En effet, ces derniers mois, sous l’effet des reliquats de la crise de 2008, l’hypothèse d’une reconfiguration de l’Union Européenne sous la forme d’une structure à « deux vitesses » a fait son chemin. Et au sein des investisseurs, la perspective d’une recomposition profonde de l’UE n’est plus taboue. Pour l’instant, le « Frexit » apparait cependant comme une hypothèse trop radicale, trop instable, d’autant plus quand cette perspective est portée de manière floue par une extrême-droite qui ne peut offrir autre chose qu’une solution instable de gouvernement face à la levée de boucliers qu’entrainerait sa victoire dans la population.

En partant de cela, le constat est clair : dans les coordonnées actuelles, le temps joue en la faveur de la montée des idées réactionnaires et nationalistes. De ce point de vue, le « choix » de l’extrême droite ou du Front Républicain n’en est pas vraiment un. Sans en relativiser la mesure, ces différents scénarios politiques ne peuvent que jouer sur les temporalités, mais non pas sur la tendance de fond. Pour ouvrir le champ des possibles, sortir de la résignation, seule une perspective anticapitaliste, de classe, pourrait permettre de mettre fin à l’engrenage d’austérité et d’attaques contre les travailleurs et les classes populaires. Bloquer puis mettre fin à la logique du marché et de la crise capitaliste impose de poser la question du contrôle des moyens de production à l’échelle de l’Union Européenne, détenus par une petite minorité dont la logique de profit ne peut qu’exacerber les tendances à la crise et les réponses populistes, sous ses différentes variantes. C’est cette perspective, celle que les travailleurs et les classes populaires reprennent leurs affaires en main et parte à la conquête de la propriété capitaliste que ne pose ni le Front National ni les partisans du Front Républicain, et ce quel que soit leur sensibilité politique. C’est pourtant bien la seule réponse qu’il peut exister face au spectre grandissant d’une prise de pouvoir par l’extrême droite en France, une victoire qui serait historique et dont il convient de mesurer la gravité à quelques semaines de l’élection présidentielle.




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