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Des anticapitalistes à l’assemblée constituante

Mexico. La gauche anticapitaliste aux élections, après 25 ans d’absence

Publié le 4 mai 2016

Au Mexique, une réforme du District fédéral, correspondant à l’agglomération de Mexico, a été approuvée par décret en décembre 2015. Cette réforme a plusieurs conséquences, la plus importante étant la création d’une constitution propre. Une assemblée constituante va être élue le 5 juin afin de rédiger cette constitution, sur la base d’une proposition envoyée par le Chef de Gouvernement de l’actuel District Fédéral. La constitution de la ville de Mexico devra être prête le 31 décembre, pour entrer en vigueur le 1er janvier 2017. Après 25 ans d’absence aux élections, la gauche anticapitaliste est parvenue à dépasser les innombrables obstacles antidémocratiques pour présenter une candidature à un poste de député de l’assemblée constituante, celle des enseignants Sergio Moissen et sa suppléante Sulem Estrada.

L’assemblée constituante sera amenée à discuter notamment du découpage de la capitale en différentes municipalités et leur relation avec le gouvernement de la ville. Soi-disant, il s’agirait également d’élargir les « droits humains » relatifs à l’égalité de genre, aux droits sociaux, économiques, environnementaux, les droits des peuples autochtones, etc. Les autorités ont affirmé que le droit à l’avortement et le droit au mariage des couples homosexuels seraient maintenus. Le processus de constitution de l’assemblée démontre cependant son caractère antidémocratique, qui laissera de côté les revendications de la majeure partie de la population.

Une assemblée constituante profondément antidémocratique

D’après les autorités mexicaines, cette assemblée devrait être composée par 100 députés, parmi lesquels 40 seront désignés par différentes entités gouvernementales. Ce caractère profondément antidémocratique s’illustre notamment par le fait que la moitié de ses membres seront élus par la caste politique de la capitale et du président Peña Nieto. Par ailleurs, la proposition de Constitution sera élaborée par un groupe de « notables », et ne prendra donc pas en compte les revendications des travailleurs, des femmes et de la jeunesse.

Pour participer aux élections qui auront lieu dans la capitale le 5 juin prochain, les partis politiques avaient jusqu’au 27 mars pour présenter leurs listes. Quant aux candidats indépendants, ils devaient se présenter comme Association Civile avant le 1er mars, afin d’obtenir la validation de l’Institut Electoral National (INE). Une fois franchi ce premier obstacle, ils disposaient d’un court mois pour collecter 75.000 signatures, afin de faire enregistrer leur candidature.

La gauche anticapitaliste aux élections

Malgré tous ces obstacles, Sergio Moissen et Sulem Estrada, enseignants, sont parvenus à faire valider leur candidature, intitulée « Des anticapitalistes à l’assemblée constituante ». Ils font ainsi partie des 8 seuls candidats indépendants qui ont réussi à contourner les obstacles de l’INE. Joel Ortega, professeur en Sciences Politiques et Sociales à l’université nationale autonome du Mexique (UNAM), en soulevait ainsi le caractère antidémocratique : « En l’espace de quelques semaines, ils ont dû obtenir près de 75.000 signatures, soit l’équivalent d’1% des électeurs de la ville, plus que le nombre de voix recueillies par un député pour emporter les élections l’année dernière. (…) Le tout sans aucun financement ni accès aux médias, à l’inverse des partis politiques traditionnels ».

Plusieurs de ces candidats ont un lien avec le pouvoir politique ou gèrent d’une manière ou d’une autre les projets de l’Etat. La liste anticapitaliste de Sergio Moissen et sa suppléante Sulem Estrada est la seule qui incarne les luttes ouvrières et de la jeunesse des dernières années dans la capitale. Leur candidature s’appuie sur les militants, amis et sympathisants du Mouvement de Travailleurs Socialistes (MTS), organisation membre de la Fraction Trotskyste – Quatrième Internationale, et partie prenante du réseau de quotidiens numériques d’extrême gauche Izquierda/Esquerda Diario. Pour Joel Ortega, il s’agit sans doute de la seule candidature « authentiquement indépendante de la classe politique ». « Ce sont ces jeunes - peu nombreux mais qui constituent un solide noyau militant -, trotskistes convaincus, qui sont parvenus à rassembler les signatures ».

Alors qu’ils participaient le 24 avril à une manifestation contre les violences machistes dans la ville de Mexico, aux côtés du collectif féministe Pan y Rosas, Sergio et Sulem ont affirmé : « Nous voulons défendre dans l’assemblée constituante les revendications des étudiants de polytechnique [mobilisés par dizaines de milliers ce mois-ci], la résistance féroce des enseignants contre la réforme de l’Education Nationale, et la lutte des femmes qui, ce 24 avril, se sont mobilisées contre la violence dans tout le pays sous le slogan #VivasNosQueremos [« Nous nous voulons vivantes »]. Notre jeunesse souffre du travail précaire qui alimente les profits des capitalistes. Nous voulons donner la voix aux sans-voix ».

Pouvoir constituant ou pouvoir constitué ?

Comme dans bien d’autres endroits du globe, au Mexique, une bonne partie des travailleurs et de la jeunesse ne se sent plus représentée par les partis politiques traditionnels. Le Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI) du président Enrique Peña Nieto est revenu au pouvoir dans un contexte de mobilisations étudiantes massives. C’est ainsi qu’en 2012, le mouvement #YoSoy132 faisait résonner dans les rues de la capitale le slogan « Mexique dans le PRI ». Le PRI est néanmoins parvenu à constituer une alliance - le « Pacte pour le Mexique » - avec les deux grandes forces politiques du pays, le Parti d’Action Nationale (PAN), droitier et clérical, et le Parti de la Révolution Démocratique (PRD), de centre-gauche.

La disparition forcée des 43 étudiants de l’école normale rurale d’Ayotzinapa en septembre 2014 a cependant été comme un coup de poignard en plein cœur du pacte, et notamment pour le PRD qui avait jusque là fait figure de « parti de la contention », aile gauche du régime pendant 3 décennies. Les collusions entre tous les partis et le narcotrafic, la corruption rampante, et la mise en œuvre d’une série de contre-réformes pilotées par l’impérialisme contre les travailleurs et la jeunesse ont précipité la perte de légitimité de la coalition au pouvoir.

Dans ce contexte, l’assemblée constituante de la ville de Mexico, dont l’objectif est d’élaborer une grande charte pour le centre névralgique du pays, est un véritable champ de bataille. Plus que d’un pouvoir constituant, il s’agit d’un pouvoir constitué d’avance. Sur les 100 députés, seuls 60 seront élus par la population, ce que dénoncent Sergio et Sulem : « le minimum aurait été que les 100 députés soient élus par le vote de la population ».

Pour Enrique Peña Nierto et le PRI, il s’agit d’une opportunité pour reconquérir l’hégémonie sur la capitale qu’ils avaient perdue en 1997, lorsque Cuauhtémoc Cárdenas, du PRD, a été élu maire. Mais cette tentative n’est pas sans contradictions, de nombreuses mobilisations ayant animé la capitale ces dernières années ; qu’il s’agisse du mouvement contre la fraude en 2006, de celui contre la militarisation, du mouvement de jeunesse #YoSoy132, ou des importantes manifestations qui ont fait suite à la disparition forcée des 43 étudiants, qui exigeaient « Dehors Peña ! ». Le fait que la capitale du pays aztèque soit l’une des seules d’Amérique Latine à avoir conquis le droit au mariage pour tous et à l’avortement n’est pas un fruit du hasard.

A la gauche de Morena, les anticapitalistes

Ces profondes aspirations démocratiques se trouvent à la base du poids indiscutable dont jouit Andrés Manuel López Obrador (AMLO), leader du Mouvement Régénération Nationale (MORENA, parti issu de la gauche du PRD). Celui-ci génère des sympathies chez les travailleurs, les jeunes, les femmes et les secteurs des classes moyennes et populaires de la ville, notamment par sa dénonciation de la « mafia au pouvoir ». Mais le parti d’AMLO nait avec de profondes contradictions, à commencer par le fait que sa direction est issue du PRD. Il s’agit de politiciens et de fonctionnaires qui pendant des années ont cohabité avec les pratiques politiques d’un parti chaque fois plus corrompu. Comme le PRI et le PAN, le PRD a réprimé les luttes sociales. Quand AMLO était le chef du gouvernement du district fédéral de Mexico, entre 2000 et 2005, le travail précaire s’est développé tant dans les entreprises que chez les employés municipaux, en particulier pour des milliers de femmes et de jeunes. Alors qu’il dénonce les excès du gouvernement actuel et des entrepreneurs liés à Peña Nieto, AMLO a gouverné en concédant le minimum aux classes populaires tout en gérant les affaires des capitalistes.

Comme l’avance Sergio Moissen, « Le problème de la ‘mafia au pouvoir’ n’est pas une question d’honneur, comme le suggère AMLO. Les fonctionnaires corrompus gagnent des millions parce qu’ils jouent un rôle crucial pour le capitalisme contemporain, consistant à gérer ses affaires. C’est ainsi qu’ils se convertissent en une ‘caste politique’ qui ignore tout des conditions de vie des travailleurs et de la jeunesse ».

Des anticapitalistes à l’assemblée constituante

Mais pour la première fois depuis 25 ans, il existe aujourd’hui à la gauche de Morena une candidature d’extrême-gauche indépendante. La liste « Des anticapitalistes à l’assemblée constituante » incarne ces aspirations démocratiques, sans provenir de la « classe politique » rejetée par de larges couches de la population. Partant de l’idée qu’il n’y a pas de réforme possible du régime actuel, associé au narcotrafic et spécialisé en disparition forcée, les anticapitalistes s’embarquent sur ce terrain électoral pourtant opposé à leurs intérêts, avec l’objectif de faire parvenir leurs idées à des millions de personnes. Mais également d’être une alternative aux variantes réformistes comme Morena, qui accaparent la lutte pour la démocratie.

Du point de vue des anticapitalistes, la lutte pour les droits démocratiques est indissolublement liée à la lutte pour le socialisme. C’est ainsi que sur l’exemple de la Commune de Paris, l’on revendique la révocabilité des élus et un salaire équivalent à celui d’un ouvrier qualifié. Sans céder un seul coin de rue, la candidature défendue par Sergio et Sulem entend se battre à l’assemblée constituante pour défendre les droits des travailleurs, de la jeunesse, des femmes et de la communauté LGBT. Leur campagne électorale propose l’interdiction de la sous-traitance, du travail précaire, et le libre accès à l’éducation publique. Le MTS participe aussi activement aux mobilisations actuelles, et Sergio et Sulem mettent leur candidature au service des luttes, d’autant plus que Sulem participe depuis plusieurs années à la résistance des enseignants contre les licenciements et la répression. Quant à Sergio Moissen, il s’agit d’un professeur précaire, doctorant à l’UNAM, qui s’est forgé dans les luttes du cycle 2011-2014. Avec cette candidature dont La Izquierda Diario se veut le porte-voix, les camarades ont l’ambition de convertir les idées anticapitalistes et socialistes en force matérielle, qui parvienne à des millions de gens et prenne chair dans des secteurs larges de la jeunesse et des travailleurs.