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Vers une « transition » sous contrôle patronal ?

Nicaragua : le patronat et le gouvernement négocient un début d’accord pour calmer la colère

Alors que le Nicaragua traverse une crise situation quasi-insurrectionnelle depuis bientôt 2 mois, les négociations entre le gouvernement et l’Alliance Civique, dirigée par le patronat, ont repris vendredi dernier. Le début d’accord, issu de ces négociations, pourrait aboutir à une sortie de crise sous contrôle patronal et impérialiste. Un dénouement qui ne permettra pas, sans aucun doute, de voir aboutir les revendications des travailleurs, paysans et étudiants qui se mobilisent depuis des semaines contre le gouvernement au péril de leur vie. Alors que près de 200 manifestants ont déjà péri sous le feu de la répression du dictateur Ortega y Murillo, la bourgeoisie pacificatrice appelle désormais à cesser les violences « d’où qu’elles viennent ».

Un conflit commencé il y a deux mois

La crise que traverse le Nicaragua est reconnue par la plupart des observateurs comme l’une des plus graves qu’a connu le pays. Le 18 avril, le gouvernement du dictateur Daniel Ortega, ancien leader sandiniste revenu au pouvoir en 2007, présente un plan de réforme des retraites préparé avec les conseils du FMI. Le projet déclenche, dès le lendemain, de nombreuses manifestations dans tout le pays, avec à leurs têtes des étudiants. Faisant plusieurs dizaines de morts, la sanglante répression va embraser le pays, générant un large mouvement d’occupations des universités. Tant à Managua, la capitale, que dans d’autres villes comme Leon, Masaya ou Granada, les facultés sont utilisées par les étudiants comme des places fortes d’où mener la lutte contre les forces de l’ordre à coups de cocktails molotov et de mortiers artisanaux.

La répression violente, emmenée par la police et par les « jeunesses sandinistes », ne suffisent pas à calmer le mouvement qui aboutit, dès le 22 avril, au retrait de la réforme décriée. Mais cette première victoire n’atténue pas la mobilisation. C’est qu’entretemps, s’est révélée toute la colère latente, tant des étudiants que des travailleurs, qui subissent la dégradation des conditions de vie dans un pays qui connaît une croissance annuelle confortable, autour de 5%, tandis que les inégalités se font chaque jour plus aigües.

Dans tout le pays vont alors se multiplier les barricades, les blocages des grands axes routiers, les occupations et les manifestations, toujours durement réprimées. Le 31 mai, alors qu’on compte déjà plus de 80 morts, les mères des étudiants tués par le gouvernement organisent une marche à l’occasion de la journée des mères. Accompagnées de travailleurs, d’étudiants ou de paysans, elles dénoncent la répression.

En parallèle, le gouvernement voit ses soutiens s’amenuiser. L’armée annonce le 12 mai qu’elle ne participera pas à la répression des manifestants, tandis que l’Eglise Catholique, représentée par la Conférence Episcopale du Nicaragua (CEN), joue les intermédiaires entre le gouvernement et l’« opposition » bourgeoise de l’Alliance Civique, dirigée par le patronat, avec laquelle Ortega accepte de négocier le 16 mai. Mais les négociations cessent rapidement, faute d’accord. Alors que le mot d’ordre « d’élections anticipées » se diffuse largement dans les milieux patronaux, et après une première reprise des négociations, l’Eglise suspend les discussions en réaction à la répression et à la nouvelle vague de morts.

Vers un dénouement pacifique sous contrôle patronal ?

C’est dans ce contexte que l’opposition a appelé le 12 juin à une grève nationale le 14 afin de relancer les négociations. Une grève nationale « civique » et pacifique qui, comme le notent Eduardo Molina et Milton D’Leon, tient plus du « lock-out patronal » que de la grève générale. L’objectif : canaliser le mouvement massif des ouvriers et des étudiants et faire pression sur Ortega pour trouver une issue à la crise lors de nouvelles négociations.

Une manœuvre qui semble avoir porté des fruits puisque la reprise des négociations vendredi a permis d’accéder à de premiers points d’accord entre l’Alliance Civique et le gouvernement, autour notamment de la mise en place d’une enquête de la Commission Interaméricaine des Droits de l’Homme (CIDH) sur la répression des derniers mois, et surtout de la perspective d’élections présidentielles anticipées en 2019, sous la direction d’autorités renouvelées. Ce dernier point ne désigne pas la destitution légale du dictateur, mais un ensemble de mesures plus ou moins cosmétiques, comme le remplacement des magistrats du Conseil Electoral Suprême ou encore l’ouverture de débats parlementaires pour envisager un amendement à la constitution interdisant à la réélection. Des mesures d’autant moins convaincantes qu’en l’absence d’alternative politique, la continuité du pouvoir d’Ortega et de sa femme, Rosario Murillo, actuelle vice-présidente, qui s’accompagnerait d’un certain nombre de concessions démocratiques mineures, apparaît comme l’option la plus plausible.

A condition cependant que les travailleurs et étudiants mobilisés acceptent les termes de l’accord. Dans cette perspective, et comme une garantie, le président de la CEN a également annoncé le soutien prochain de hauts responsables de l’ONU, d’experts de l’Union Européenne et de l’Organisation des Etats d’Amérique (OEA) pour participer au dénouement de la crise. Sans surprise, cette intervention impérialiste dans la tentative de dénouement de la situation s’accompagne de la préparation d’un plan d’enlèvement des blocages et des barricades ainsi que d’un appel à ce que cesse la violence « d’où qu’elle vienne ». Une véritable insulte pour les travailleurs et les étudiants qui comptent près de 200 morts et de 1300 blessés.

Si le gros plan sur les négociations peuvent faire illusion, la mobilisation des manifestants reste vive, et les affrontements avec les forces de l’ordre continuent. Dans certaines villes, comme à Leon, les manifestants contrôlent des zones entières, désertées par le pouvoir. Pour autant, en l’absence de coordinations et d’avant-garde, les embryons d’auto-organisation existants semblent difficilement pouvoir peser dans la situation et restent empêtrés dans des conceptions réformistes en dépit des formes d’action radicales qui ont pu s’y déployer.

Par ailleurs, dans un pays où le socialisme a été discrédité par la dictature qui a suivi la révolution sandiniste, des alternatives à Ortega issues de l’opposition et appuyées par l’Eglise ou par les pays impérialistes pourraient apparaître comme une solution pour ceux qui refusent de se soumettre à nouveau au dictateur qui a fait tuer leurs camarades.

L’« Articulation des Mouvements Sociaux et des Organisations de la Société Civile » qui s’est formée au cours de la mobilisation apparaît ainsi comme susceptible de céder à ce type d’illusions. Appelant à destituer Ortega y Murillo, elle célèbre de façon acritique la journée de grève nationale du 14 juin, appelle à une résistance non violente, et promeut dans ses « Comités blancs et bleus » le mot d’ordre de gouvernement transitoire et d’assemblée constituante qui ne sort pas du cadre étroit de la démocratie bourgeoise.

Pas d’issue progressiste en l’absence d’un programme transitoire

Tant le retour au pouvoir d’Ortega suite aux prochaines présidentielles, éventuellement remplacé par sa femme pour contourner une réforme constitutionnelle, que l’émergence d’une alternative acceptable par les secteurs patronaux et impérialistes, constituerait une impasse pour la grande majorité de la population, dont les conquêtes seraient vite liquidées.

Alors qu’une combativité persiste, seul un programme ouvrier et paysan, basé sur la défense d’une nouvelle réforme agraire, d’un salaire décent et sur la destitution des dirigeants au profit de la mise en place d’une assemblée constituante sur la base de l’auto-organisation dessine des perspectives progressistes. La construction et la défense d’un tel programme pourrait s’inscrire dans l’approfondissement des logiques d’auto-organisation et la coordination des comités locaux organisant la lutte contre le pouvoir depuis 2 mois. Elle impliquerait cependant la rupture avec les bureaucraties syndicales, inféodées au pouvoir, ainsi qu’avec l’Alliance Civique, dirigée par le patronat, ainsi que le refus de l’appel au calme défendu par ces derniers et par les experts de la démocratie impérialiste.




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