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Débats

Comment le jeune Marx est devenu révolutionnaire

"Philosophie et révolution de Kant à Marx". Entretien avec Stathis Kouvélakis

A l’occasion de la réédition de son ouvrage de 2003 Philosophie et révolution de Kant à Marx aux éditions La fabrique, Stathis Kouvelakis a accordé cet entretien à Révolution Permanente. Il viendra présenter son ouvrage à la librairie La brèche (27 rue Taine, 75012 Paris) samedi 18 février à 17 h 30.

Révolution Permanente : Bonjour Stathis pour ceux qui ne te connaîtraient pas, pourrais-tu te présenter ? Quel est ton parcours militant ?

Stathis Kouvélakis : J’enseigne la philosophie politique au King’s College de Londres depuis 2002 mais ma formation universitaire est française. Au plan militant, je milite depuis mes années de lycée dans les rangs de la gauche radicale et anticapitaliste en Grèce, puis en France. En Grèce, j’ai rejoint en 1981 l’organisation de jeunesse du parti communiste grec dit de “l’intérieur”, un courant qui, par la suite, a fait partie des composantes fondatrices de Syriza. J’ai fait d’ailleurs partie des instances dirigeantes de Syriza de 2012 à l’été 2015, et j’ai quitté ce parti, avec des milliers d’autres militants et cadres, lorsqu’Alexis Tsipras a honteusement capitulé devant le diktat de la Troïka des créanciers. Dans la foulée, j’ai participé à la fondation d’Unité Populaire, une formation dont je fais toujours partie, et qui regroupe des forces issues de la gauche de Syriza et d’une partie de la coalition d’extrême-gauche Antarsya.

En France, j’ai milité au PCF dans les années 1980, puis, de 2005 à 2011, à la LCR et au NPA, que j’ai quitté pour soutenir le Front de gauche. J’ai également été actif dans des revues marxistes comme Actuel Marx, jusqu’en 2004, puis Contretemps, ce qui m’a donné le privilège extraordinaire d’avoir pu travailler avec Daniel Bensaïd.

Pour résumer ce parcours, je dirais que j’ai essayé d’être un militant communiste dans une période de reflux et de transition, au cours de laquelle les organisations du mouvement ouvrier, les grandes mais aussi les moins grandes, se sont petit à petit désintégrées sans que de nouvelles formes de structuration politique des classes dominées ne parviennent, pour l’instant, à se cristalliser.

RP : Les éditions La Fabrique viennent de rééditer ton livre de 2003, Philosophie et Révolution de Kant à Marx. Dans quel contexte s’est déroulé sa rédaction ?

S. K. : Le livre a été pour l’essentiel rédigé vers la fin des années 1990 et a connu une première édition en 2003, aux Presses Universitaires de France. Cette période était celle d’une réouverture de la réflexion sur Marx, sur fond de redémarrage des mouvements sociaux en France et ailleurs. Comme aimait dire Daniel Bensaïd, le fond de l’air, à défaut d’être rouge, commençait toutefois à reprendre quelques couleurs. Le moment m’a donc semblé propice à la relance d’une réflexion théorique, indispensable si l’on veut dépasser cette période de défaite scellée lors de l’effondrement de l’URSS et du tournant de la Chine vers le capitalisme.

D’un point de vue théorique, ce livre se situe dans la continuité des débats de la période antérieure, celle ouverte par la dite « crise du marxisme » de la fin des années 1970. La question qui m’a plus particulièrement préoccupé est celle de la théorie politique de Marx, dont le statut et l’existence même font débat. C’est donc une façon de réfléchir sur les questions des rapports entre théorie et pratique, de la politique et de la stratégie révolutionnaires en revenant à une séquence fondatrice, celle qui voit la trajectoire de Marx se singulariser dans le paysage plus large de l’intelligentsia oppositionnelle, de formation essentiellement philosophique, de l’Allemagne du Vormärz, c’es-à-dire des années qui précèdent les révolutions de 1848.

RP : Philosophie et révolution se présente comme un ouvrage supplémentaire sur Marx. Peux-tu nous expliquer sa spécificité ?

S. K. : J’en vois deux, pour aller vite. Tout d’abord, je tente de situer la figure de Marx dans un portrait de groupe, qui comprend Heine, Moses Hess et le jeune Engels, groupe sur lequel plane bien entendu l’ombre des figures tutélaires de la philosophie classique allemande, Kant et Hegel, auxquels je consacre un chapitre introductif. J’élargis ainsi la focale afin de capter ce qui fait la singularité de Marx au sein de la mouvance plus large dont il est issu, celle des « jeunes hégéliens ». Je peux alors reprendre la réflexion sur cette phrase du vieil Engels par laquelle il conclut sa brochure sur Ludwig Feuerbach et qui m’a toujours à la fois fasciné et intrigué : « c’est le mouvement ouvrier allemand qui est l’héritier de la philosophie classique allemande ».

Il faut donc comprendre par cela que cette philosophie en apparence uniquement spéculative est porteuse d’une charge émancipatrice, au croisement des Lumières et de l’onde de choc déclenchée par la Révolution française. Une charge qui pose d’emblée la question de sa réalisation pratique. Engels répète du reste dans cette phrase l’adjectif « allemand » pour souligner cette spécificité, ce « sens théorique allemand » comme il dit, qui éclot d’abord dans la philosophie, donc à distance de la pratique, et que Marx « traduit » en une nouvelle théorie, qui se veut guide pour l’action de cette classe susceptible de renverser l’ordre existant.

Pour le dire autrement, la « réalisation » de la philosophie entraîne son « abolition », son dépassement dans la pratique qui préserve, en le rendant effectif, concrètement agissant, son contenu de vérité. C’est ici qu’intervient Marx, qui dit que cette abolition doit être pensée comme politique, mais pas comme n’importe quelle politique. Il s’agit de « traduire » en politique le contenu émancipateur saisi de façon spéculative par la philosophie classique allemande, ce qui, du même coup, transforme profondément les conceptions jusqu’alors existantes de la « politique » et même de la « révolution ».

La seconde spécificité de mon travail réside donc dans l’attention qu’il accorde à cette passion politique, que je considère comme le moteur de l’évolution intellectuelle de Marx. C’est une passion qui se nourrit également de son rapport profond à Hegel, penseur de la modernité bourgeoise et de ses contradictions, dont le réalisme impitoyable est bien plus utile à un révolutionnaire que n’importe quel moralisme ou exaltation volontariste.

RP : Tu cherches à expliquer l’émergence de la pensée révolutionnaire de Marx, non comme une logique inscrite à l’avance dans l’histoire, mais comme le résultat politique et philosophique du Vormärz, peux-tu nous en dire plus ?

S. K. : Comme Karl Korsch nous y invitait déjà, dans Marxisme et philosophie, je m’efforce d’appliquer à Marx la méthode qu’il a élaboré pour l’étude des réalités sociales et historiques, et qui part du principe que les idées ne tombent pas du ciel. Comprendre la singularité de Marx c’est donc se défaire de la conception selon laquelle tout était déjà en germe dans son génie individuel pour tenter de cerner comment un jeune intellectuel radical réagit, au niveau à la fois pratique et théorique, aux événements imprévus qui scandent cette période de Vormärz, qui conduit aux révolutions de 1848.

Marx ne nait pas révolutionnaire, il le devient au prix d’un arrachement difficile au cadre qui sert de référence aux intellectuels allemands de sa génération, fussent-ils oppositionnels. Il doit faire face à une situation où l’espace très limité qui rendait encore possible cette activité intellectuelle, dans l’université et la presse notamment, succombe sous les coups de boutoir d’une monarchie prussienne engagée dans une escalade autoritaire. Les concurrents et interlocuteurs « jeunes hégéliens » de Marx réagissent soit par le retrait, soit par une fuite en avant dans une posture dont l’ultra-radicalisme rhétorique masque mal la totale impuissance. Lui préfère s’exiler pour participer aux activités politiques de l’émigration ouvrière et intellectuelle, dont l’épicentre se trouve à Paris, mais aussi à Bruxelles et à Londres.

Cette condition d’exilé le met en contact direct avec les principaux courants révolutionnaires européens et l’oriente vers le communisme. Sa radicalisation a donc ceci de particulier qu’elle allie action politique effective et innovation théorique – le communisme marxien s’affirme en effet d’emblée comme quelque chose de très singulier, une rupture plutôt qu’une variante des doctrines communistes des années 1840, de Blanqui à Cabet et aux néo-babouvistes.

RP : L’originalité de ta démarche vient également des auteurs analysés, Heine, Hess, Kant, Feuerbach. Pourquoi un tel choix ?

S. K. : Comme je l’ai dit auparavant, saisir la singularité de Marx implique de la situer parmi ce groupe plus large de concurrents et d’interlocuteurs de la mouvance jeune hégélienne. J’ai choisi plus particulièrement Hess et Engels, de préférence à Feuerbach, très éloigné des problèmes de la politique, parce qu’ils sont en contact avec les courants socialistes et, dans le cas d’Engels, avec les réalités de l’Angleterre industrielle et de son puissant mouvement ouvrier. Et pourtant, au cours des années que j’étudie, leur trajectoire diffère très sensiblement de celle de Marx. Ils s’orientent en effet vers une forme de socialisme humaniste, à forte dimension éthique, hostile à l’action politique.

Heine est à cas à part. Il appartient à une génération antérieure. Il a connu personnellement Goethe et Hegel, et s’exile à Paris dès les lendemains de la révolution de Juillet 1830, où il rencontrera par la suite Marx. Heine élabore une lecture directement politique de la philosophie classique, et plus largement de la culture, allemande, qui met en évidence son noyau révolutionnaire et joue un rôle décisif dans les échanges culturels et politique entre la France et l’Allemagne au cours de cette période. Il est un pionnier de cette opération de « traduction » en français, c’est-à-dire en langage politique, de la théorie allemande à laquelle Marx imprimera un cours nouveau.

RP : C’est donc pour cela que dans ton étude tu t’arrêtes avant la phase révolutionnaire de 1848 ?

S. K. : Mon étude de Marx s’arrête en effet au début de son exil parisien, qui est aussi le moment de sa rencontre avec Heine. A ce moment de son parcours, Marx est devenu un révolutionnaire et il voit dans le prolétariat l’acteur d’une révolution allemande de type nouveau, une « révolution radicale », qui dépasse l’horizon français de 1789-1793, en ce qu’elle remet en cause l’ensemble de l’édifice social.

Il faut souligner le paradoxe profond d’une telle position, car, comme Marx, après tant d’autres, le répète avec force, l’Allemagne est – sauf pour la théorie – un pays attardé, tant politiquement qu’économiquement. Mais ce que Marx entrevoit déjà c’est que si qu’il est déjà « trop tard » pour une révolution « bourgeoise » réussie en Allemagne, car, bien que balbutiante, l’entrée en scène du prolétariat suffit pour pousser sa bourgeoisie à un compromis avec les anciennes classes dominantes. Le sort de l’Allemagne se joue donc dans cet écartèlement entre ces temporalités contradictoires, et c’est précisément de cette « discordance des temps », pour reprendre cette notion chère à Daniel Bensaïd, que surgit une possibilité inouïe, dont le nom est « révolution radicale ». Je quitte donc Marx à ce moment où sa trajectoire bascule définitivement, qui est aussi le moment où la séquence philosophique dont elle est l’expression condensée atteint son point de vérité.

L’événement FB de la rencontre à la librairie La brèche (27 rue Taine, 75012 Paris) samedi 18 février à 17 h 30

Propos recueillis le 14 février 2017 par Steven

A lire ou relire, ce premier entretien avec Stathis Kouvélakis, « Un tournant majeur dans la situation politique française », daté du 1er mai 2016, alors que le mouvement contre la loi Travail battait son plein.




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