Culture et Sport

Le chanteur contre le politique, la culture contre le pouvoir

Poursuivi en diffamation par Christian Estrosi, le rappeur Infinit’ est relaxé

Publié le 7 octobre 2016

Le rappeur Infinit’ , de son vrai nom Karim Braham, âgé de 28 ans et originaire d’Antibes, était poursuivi par l’ancien maire de Nice Christian Estrosi pour un titre éponyme peu reluisant sur l’homme politique. Le titre, sorti en 2014, avait indigné le maire, qui avait tout fait pour faire taire le chanteur : tentative de retrait de YouTube, interdiction de chanter en concert à Nice. Deux ans après, Infinit’ est relaxé, une « victoire pour la liberté d’expression » explique son avocate.

George Waters

Bien que le rappeur se défende de tout propos politique, on entrevoit dans les paroles originales du titre la mise en lumière de la personnalité de Christian Estrosi : « Dior et Louboutin, j’veux que du Christian / Gardes du corps armés comme en Afghanistan  ». Goût luxueux, gardes du corps violents sous fond d’islamophobie et de débat sur « l’identité nationale », le rappeur fait du président de la région PACA une icône du luxe.

Le maire de Nice y voie une grave attaque contre sa personne et tente d’attaquer l’artiste en diffamation : il essaie de retirer la vidéo YouTube qui compte alors 170 000 vues, empêche le rappeur de faire un featuring avec Nekfeu lors d’un concert de ce dernier à Nice, il y a plus d’un an. Il dénonçait une «  diffamation insidieuse  ». Cependant, le maire vient d’être débouté et l’artiste relaxé. Si la version originale était assez parodique, l’auteur affirmant «  je parle de moi, c’est du second degré comme les Guignols de l’info  », un remix était sorti, avec d’autres rappeurs, nettement plus politique, qui montrait le fossé creusé par les politiques vis à vis des quartiers populaires et leur culture :

«  Discours identique en parlant d’identité
Mais la France n’est pas la France sans éléments typés […]
Y a une mauvaise odeur de France de Vichy […]
Ça manque toujours autant de couleurs dans l’hémicycle
Sache que notre place et celle de nos enfants est ici 
 »
scande Greg Frite tandis que Mr Agaz chante :
« J’fume mes faux électeurs dans les votes blancs
J’fraude, j’en ai rien à branler de votre plan
Mafia en col blanc
Le code pénal c’est pour les pauvres glands 
 » 
Les poursuites contre les rappeurs sont de plus en plus fréquentes, comme en témoigne la procédure lancée récemment contre Jo Le Phéno, après son clip Bavure, que le syndicat Alliance et son ministre Cazeneuve ont considéré comme appelant à la « haine anti-flic ». Ces poursuites et cette répression judiciaire visent à criminaliser toute tentative de mise en lumière des violences policières qui sévissent dans les quartiers. Et ces poursuites sont loin d’être réservées aux rappeurs : ce printemps, un graffeur avait vu une œuvre être attaquée par la police et le ministre de l’intérieur ; celle-ci représentait des CRS frappant une allégorie de la République. Les poursuites que le pouvoir engage contre ceux qui osent dénoncer les violences policières doivent nous interroger sur la nature de ce pouvoir qui se dit défendre « le pays des droits de l’homme ».