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Débats

A 70 ans de la rupture entre la Yougoslavie et l’URSS - Partie 2

Schisme Staline-Tito. Les dimensions politiques de la rupture

Voici la deuxième partie de la série d’articles que Révolution Permanente publie à 70 ans de la rupture entre Staline et Tito. Ici nous revenons sur les dimensions politiques de cette rupture.

Lire la première partie de la série d’articles

La bureaucratie qui avait usurpé le pouvoir en URSS au milieu des années 1920, s’était érigée en garante de la « loi et de l’ordre », pour garantir les privilèges d’une minorité soucieuse de « tranquillité et stabilité ». Son pouvoir et ses privilèges pouvaient en grande partie se maintenir tant que les masses soviétiques restaient dans une condition de relative passivité. Cependant, tout mouvement révolutionnaire des travailleurs, même à l’extérieur des frontières de l’URSS, qui éveillerait la flamme révolutionnaire des masses soviétiques, pouvait représenter un danger pour sa domination.

C’est pour cela que la bureaucratie stalinienne dans l’Union Soviétique était devenue également une fervente gardienne et garante du statu quo mondial. Comme affirme Léon Trotsky dans son ouvrage La révolution trahie de 1936 : « La politique étrangère est toujours et partout la continuation de la politique intérieure, car elle est celle de la même classe dominante et poursuit les mêmes fins. La dégénérescence de la caste dirigeante de l’U.R.S.S. ne pouvait manquer de s’accompagner d’une modification correspondante des fins et des méthodes de la diplomatie soviétique. La "théorie" du socialisme dans un seul pays, pour la première fois énoncée au cours de l’automne 1924, signifiait le désir de délivrer la politique étrangère des Soviets du programme de la révolution internationale ».

C’est cela qu’explique toutes les réticences de la part de Staline à ce qu’un mouvement révolutionnaire, qu’il ne pourrait pas tout à fait contrôler, se développe pendant la Seconde Guerre Mondiale en Yougoslavie et aille au-delà du cadre de la lutte strictement « antifasciste », c’est-à-dire une lutte qui ne tranche pas des questions fondamentales comme la réforme agraire ou le type de régime à instaurer dans le pays après la guerre et surtout qui se basait sur la conciliation de classe avec des secteurs de la bourgeoisie nationale, voire de la monarchie yougoslave.

Cela avait été aussi le souci de la direction du PCY, mais les circonstances objectives, ainsi qu’une certaine expérience d’échecs passés dans l’application de la politique stalinienne dans le pays, rendaient les dirigeants communistes yougoslaves un peu réticents à suivre les consignes de Moscou. En fait, dans les conditions de la guerre en Yougoslavie, les suivre aurait signifié clairement un « suicide politique ». Ce développement relativement autonome de l’URSS de la part des Partisans, créera les premières tensions entre Staline et les communistes yougoslaves.

Cependant, la prise du pouvoir par le PCY et l’instauration d’un État et un régime claqués sur celui de l’URSS étaient devenus inévitables vers la fin de la guerre ; Staline était obligé d’accepter cette réalité. Mais cette direction, qui avait pris un chemin autonome par rapport à Moscou pendant la guerre et qui jouissait d’une grande base sociale et légitimité parmi les masses du pays, dérangeait la bureaucratie soviétique. En effet, les Partisans avaient des marges de manœuvre que les autres dirigeants des PC du « glacis » n’avaient pas. Car les dirigeants communistes du « bloc de l’Est » avaient été déposés au pouvoir par l’Armée Rouge et Staline lui-même et non par un mouvement révolutionnaire des masses ouvrières et paysannes, comme cela avait été le cas du PCY. Plus encore, la plupart des dirigeants communistes des pays d’Europe centrale et de l’est avaient passé les années de guerre non pas en se battant dans leurs pays mais bien protégés à Moscou.

C’est pour cela que Staline va installer le siège du Kominform (Bureau d’Information des Partis Communistes) à Belgrade : il pensait pouvoir y envoyer ses agents pour surveiller de près les mouvements des communistes yougoslaves.

Tito avait été nommé à la tête du PCY en 1937 directement par Staline. En arrière-plan il y avait les Procès de Moscou dans lesquels Staline et la bureaucratie avaient éliminé littéralement, sauf quelques rares exceptions, toute la vieille-garde du parti Bolchévik qui avait fait la Révolution d’Octobre en 1917. En Yougoslavie, en 1938, on procédait aussi à une purge des vieux cadres et dirigeants du parti qui s’étaient divisés entre autres sur l’application ou pas des directives de Moscou dans le pays. Certains des dirigeants et militants yougoslaves avaient été arrêtés, condamnés et parfois fusillés en URSS.

Les communistes yougoslaves savaient donc très bien, par l’expérience et pour l’avoir fait eux-mêmes, de quoi était capable le stalinisme à l’heure de se « débarrasser » de ses opposants. Sûrement cela explique en partie leur attitude bien trop zélée à l’égard de Staline dans l’immédiat après-guerre. Mais cela explique également leurs tentatives de se mettre à l’abri d’éventuelles représailles de la part Staline pour avoir agit « de façon trop autonome » pendant la guerre.

C’est dans ce cadre que Tito multipliera ses voyages dans les autres pays « socialistes » d’Europe de l’Est (Roumanie, Pologne, Hongrie, Tchécoslovaquie, etc.) et les différents accords et traités avec les pays de la région. Tito et le PCY vont aussi essayer de convaincre les autres dirigeants de la région de constituer une Fédération Socialiste des Balkans. Tout cela n’était évidemment pas vu d’un bon œil par la bureaucratie soviétique. Mais la crise deviendra vraiment grave lorsqu’au début de 1948 le dirigeant bulgare Giorgi Dimitrov révèle les plans que lui et les communistes yougoslaves partageraient sur la constitution d’une fédération ou confédération socialiste balkanique.

En effet, dans ce plan de fédération ils incluaient la Grèce, où un soulèvement dirigé par le Parti Communiste grec était en cours, ce qui contrevenait les accords de Yalta et les plans secrets signés entre Staline et Churchill en 1944 où l’on décrétait que la Grèce serait à 90% sous l’influence de la Grande-Bretagne. Les déclarations du dirigeant bulgare pourraient être utilisées contre Staline par les USA et la Grande-Bretagne en l’accusant de vouloir « trop étendre le socialisme ». Selon René Girault, c’est pour cela que les dirigeants du PCY « convoqués brutalement à Moscou en février 1948, ainsi que les dirigeants bulgares, (…) se virent interdire par Staline et Molotov toute fédération balkanique, prévenir que Moscou voulait la fin du soulèvement communiste grec (donc des soutiens des voisins-frères) et surtout que toute politique extérieure devait avoir au préalable l’approbation du ‘‘centre’’ ».

Le plan de créer une fédération balkanique, dont Tito serait la figure centrale, était une tentative pour lui de se protéger de Staline et de la dépendance vis-à-vis de l’URSS. En Yougoslavie même, il comptait sur le soutien populaire, mais pour réussir son plan il pensait qu’il fallait convaincre les autres dirigeants communistes de la région. Avec les déclarations de Dimitrov, Staline avait compris le plan de Tito, ainsi que le danger que cela impliquait pour la bureaucratie soviétique. Par conséquent, les tensions entre le PCY et l’URSS n’allaient faire qu’augmenter jusqu’à la rupture en juin 1948. Comme affirment Catherine Samary et Jean-Arnault Derens : « la convergence et la complicité politique du bulgare Giorgi Dimitrov avec Tito, telle qu’elles se révélaient par le contenu de l’interview du premier, convainquirent certainement Staline qu’il risquait la perte de son hégémonie sur un mouvement communiste mondial, et donc une déstabilisation de sa diplomatie et du rôle international de l’URSS, comme grande puissance source de son pouvoir. L’excommunication des « titistes » était à la mesure de ce danger-là ».

Dimitrov sera obligé de revenir sur ses déclarations quelques jours après son entretien avec Staline ; le reste des dirigeants communistes des pays du « glacis » se sont vite alignés derrière Staline et la bureaucratie soviétique. Encore selon R. Girault, « en attaquant de front Tito et le PC yougoslave c’était tous les partis communistes au pouvoir qui étaient visés par Staline ; l’obéissance totale aux ordres venues du centre et spécialement du génial Staline devait désormais être la règle dans toute l’Europe de l’Est. Aucun « bon élève » ne pouvait s’y soustraire ». Cette rupture n’a sûrement pas été voulue par le PCY qui désormais se trouvait dans une situation difficile d’isolement politique, économique et même militaire au niveau international.

Quoi qu’il en soit, cet événement montrait à quel point une révolution victorieuse, même dirigée par un parti se revendiquant officiellement de la ligne de Staline, pouvait potentiellement représenter un danger pour la domination de ce dernier en URSS et au-delà. Cela explique aussi pourquoi Staline et la bureaucratie soviétique étaient des ennemis jurés de tout mouvement révolutionnaire des travailleurs et des masses populaires. On voit également que si la direction du PCY avait été réellement révolutionnaire et que, dans sa lutte contre Staline, au lieu de s’appuyer sur des dirigeants complètement voués et dépendants du Kremlin s’était adressé aux masses travailleuses de l’URSS et des autres pays d’Europe de l’Est les potentialités d’une remise en cause des bureaucraties gouvernantes dans ces pays auraient été multipliées et peut-être une nouvelle dynamique révolutionnaire ouverte ; il en va évidemment de même pour la construction d’une vraie fédération socialiste des Balkans, voire d’Europe orientale et centrale.

Bibliographie citée :

  • TROTSKY Léon, « La révolution trahie », 1936 (https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/revtrahie/frodcp.htm).
  • GIRAULT René, « La rupture avec Staline et le Kominform en 1948 », in De l’unification à l’éclatement. L’espace yougoslave, un siècle d’histoire, ouvrage collectif, Collection des Publications de la BDIC, 1998.
  • DERENS Jean-Arnault et SAMARY Catherine, Les conflits yougoslaves de A à Z.



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