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L’heure des remerciements

Sergio Moro, le juge qui a emprisonné Lula, prochain ministre de la Justice de Bolsonaro

Le juge Sergio Moro qui a mené l’opération anti-corruption Lava Jato, principalement orienté contre le Parti des Travailleurs, à l’origine de l’emprisonnement de Lula, sera le ministre de la Justice de Bolsonaro. Une fusion entre l’extrême-droite et le bonapartisme judiciaire.

Depuis son élection à la tête du Brésil, dans la nuit du 28 au 29 octobre, Jair Bolsonaro compose son conseil des ministres pour sa prise de fonction en janvier prochain. Un général d’armée, Hamilton Mourao, comme vice-président, un ultra-libéral, Paulo Guedes, à l’économie ou encore Sergio Moro à la justice, le juge qui a mené l’opération Lava Jato et empêché Lula (pourtant candidat le mieux placé dans les sondages) de se présenter à la présidentielle.

Sergio Moro sera en charge d’un « super-ministère » de la Justice qui fusionne notamment avec celui de la Sécurité publique. Ce ministère a été créé en début d’année par Michel Temer (Président depuis la destitution de Dilma Roussef en 2016 suite à un coup d’Etat institutionnel) dans le but de lutter contre le crime organisé, en même temps qu’il donnait à l’armée le contrôle des opérations en décrétant l’État d’urgence dans l’État de Rio de Janeiro et plaçait un général au ministère de la Défense.

Ainsi Sergio Moro aura sous ses ordres la police fédérale, bras armé de l’opération Lava Jato. Avec cette nomination Bolsonaro insiste sur un des axes qui lui ont permis de remporter l’élection présidentielle, à savoir l’anti-corruption. Pourtant, le pouvoir judiciaire dont l’importance dans le régime politique brésilien s’est accru de manière exponentielle ces dernières années, est loin d’être aussi impartial qu’il ne veut le faire entendre. Sous couvert de lutte contre la corruption et de défense de la Constitution, le pouvoir judiciaire a surtout permis d’évincer le Parti des Travailleurs (PT) du pouvoir.

Bien que les gouvernements successifs du PT aient toujours été fidèles aux intérêts des classes dominantes, à l’heure de la crise économique qui sévit depuis 2013, il convenait de trouver des alliés plus naturels mieux à même de mener de violentes politiques austéritaires. C’est le rôle qu’a joué par intérim Michel Temer grâce à l’intervention des instances judiciaires. De telle sorte que l’on peut désormais parler au Brésil d’un véritable bonapartisme judiciaire.

Un bonapartisme judiciaire

Les formes de pouvoir que l’on peut qualifier de « bonapartistes » servent, dans le cadre d’une démocratie bourgeoise, à s’élever au-dessus des camps en lutte, à prévenir ou surmonter une situation de crise importante pour les classes dominantes en apparaissant comme neutres. Face à la montée de la contestation populaire et ouvrière depuis 2013 (couronnée par la grève générale de 2017), c’est le pouvoir judiciaire qui a joué ce rôle.

Ce pouvoir judiciaire est également profondément lié aux intérêts de l’impérialisme américain. De nombreux juges anti-corruption (dont Sergio Moro) sont formés au Département d’État américain et des documents révélés par WikiLeaks prouvent l’ingérence étasunienne dans le processus d’impeachment contre Dilma Roussef. Les Etats-Unis tentent, avec une politique plus agressive que ces dernières années, de restaurer une influence forte dans leur arrière-cour sud-américaine, influence quelque peu amoindrie dans les années 2000.

Surfant sur la colère populaire, contre la classe dirigeante, liée à la corruption endémique au Brésil, le pouvoir judiciaire a orienté ses attaques contre les acteurs politiques (du PT principalement) plutôt que vers les tractations des multinationales, protégeant ainsi les intérêts des puissances impérialistes. Par ailleurs, cela a permis de maintenir la colère de la population dans le cadre du régime et d’ériger un homme comme Sergio Moro en superstar de la lutte anti-corruption.

Ainsi c’est donc paradoxalement pour sauvegarder un régime de démocratie bourgeoise en profonde crise économique et politique que la caste judiciaire a violé les principes de cette même démocratie bourgeoise. Cette dynamique s’est effectuée en lien étroit avec les forces répressives, les Forces armées (qui ont fait pression pour que Lula soit incarcéré) mais surtout la police fédérale.

Ce bonapartisme judiciaire a également su s’incarner dans une habile articulation entre pouvoir judiciaire, forces répressives, services de renseignement et pouvoir médiatique. Ainsi, Sergio Moro a-t-il pu fournir des informations aux médias alors qu’elles étaient encore confidentielles ou illustrer ses « prises » par des scènes d’arrestation spectaculaires.

Malgré tout, et l’élection de Bolsonaro le prouve, cette émergence d’un bonapartisme judiciaire a ouvert la boîte de Pandore. Michel Temer qui a remplacé Dilma après son éviction, alors même qu’il est un des meilleurs représentants de la corruption généralisée, a souffert d’un sentiment d’impopularité particulièrement fort (moins de 5% de la population lui serait favorable) qui l’a empêché de mener à bien les mesures austéritaires comme la réforme des retraites l’année dernière. De même, le candidat favori des classes dominantes et du pouvoir judiciaire, Geraldo Alckmin du Parti Social-Démocrate du Brésil (PSDB) a été balayé aux élections obtenant à peine plus de 4 % des voix. La situation se polarisant entre Fernando Haddad et Bolsonaro, les industriels, le pouvoir médiatique, l’armée, les financiers et le pouvoir judiciaire se sont finalement rangés derrière ce dernier.

Une fusion du bonapartisme judiciaire et de l’extrême-droite

Jusqu’ici, simple fils bâtard du bonapartisme judiciaire et de l’opération Lava Jato, Bolsonaro officialise la fusion de l’extrême-droite et de la caste des juges en nommant Sergio Moro à la justice. Cette nomination est un coup de massue pour tous ceux qui à gauche ou à l’extrême-gauche ont soutenu ce pouvoir judiciaire en souhaitant une opération Lava Jato qui irait jusqu’au bout et balaierait la classe politicienne corrompue. Cela n’a jamais été l’intention des classes dominantes et en ce sens, il était essentiel de défendre Lula face à l’arbitraire judiciaire.

Prouvant encore une fois son attachement aux règles du jeu des dominants, Lula s’est rendu de lui-même en s’enfuyant pour échapper à la foule qui voulait le défendre y compris physiquement. Dans la même veine, le PT accepte et salue aujourd’hui la victoire de Bolsonaro alors même que ces élections ont été manipulées de bout en bout par le pouvoir judiciaire et ont été profondément anti-démocratiques. De même, alors que la révolte face à Bolsonaro gronde déjà alors qu’il n’est même pas encore en fonction, la CUT (principale centrale syndicale du Brésil, affiliée au PT) ne daigne pas bouger le petit doigt. C’est aussi à cela que l’on reconnaît les directions réformistes : quand la bourgeoisie décide de les écraser, elles refusent de se défendre.

Dans la situation actuelle, de polarisation politique extrême, la nomination de Moro n’est donc certainement pas sans conséquences. Dans l’immédiat, la question que se pose la bourgeoisie brésilienne mais aussi internationale c’est la capacité réelle qu’aura Bolsonaro à imposer les mesures d’austérité et les privatisations (celles sur le secteur pétrolier étant particulièrement importante pour les intérêts américains par exemple).

La bourgeoisie préfère dominer par le consentement plutôt que par la répression qui peut créer des situations particulièrement instables comme nous sommes en train de l’entre-apercevoir au Brésil. Alors que Bolsonaro a convaincu tout un pan de classes populaires et pauvres à voter pour lui autour d’un sentiment anti-PT et anti-corruption, il est tout à fait incertain qu’il obtienne un soutien de ces classes populaires au moment de faire passer la réformes des retraites ou d’attaquer les maigres acquis des travailleurs brésiliens.

Dans ce contexte, la nomination de Moro peut être un moyen pour le pouvoir judiciaire de « domestiquer » un Bolsonaro que le pouvoir judiciaire n’est pas tout à fait sûr de pouvoir contrôler dans la direction voulue. Les déclarations récentes du fils de Bolsonaro affirmant que pour arrêter la Cour Suprême il suffisait « d’un soldat et d’un caporal », ont pu renforcer la méfiance du pouvoir judiciaire qui possède malgré tout un pouvoir immense face à la classe politique de tout bord : une accusation de corruption est vite arrivée.

Dans l’immédiat, ce rapprochement entre l’extrême-droite un pouvoir judiciaire supposément neutre, pourra jeter un certain discrédit sur l’opération Lava Jato qui apparaît maintenant plus clairement comme une opération anti-PT, d’autant plus que Sergio Moro, bien qu’il affirme avoir accepté l’offre de Bolsonaro par amour de la justice, est déjà critiqué par certains comme un arriviste qui a aussi mené l’opération Lava Jato pour se faire un nom accéder aux hautes sphères du pouvoir.

Source Photo : Esquerda Diario




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