Politique

Un bon petit soldat

Souverainisme de "gauche". Mélenchon « pour un nouvel indépendantisme français »

Publié le 9 décembre 2015

Claire Manor

Le Mercredi 9 décembre, Jean-Luc Mélenchon a été l’invité principal d’une conférence sur les questions militaires qui s’est tenue à l’Hôtel des Invalides, lieu emblématique pour l’armée française, sous la dépendance directe du gouverneur militaire de Paris. Tout un symbole.

Le « leader » du Front de gauche y a présenté, en présence de délégations de plusieurs pays, dont le Brésil, la Russie et le Vénézuéla, un Cahier hors-série de la Revue Défense Nationale qui a pour thème « Pour un nouvel indépendantisme ». Il développe sa vision géostratégique fondée sur une approche nationaliste et impérialiste que ne renierait pas un de Gaulle, voire une Marine Le Pen.


Le « nationalisme de gauche » à la Mélenchon

Quel que soit le discours apparemment radical dont il se pare, le nationalisme de Mélenchon n’est pas nouveau. Il est présent, depuis longtemps, dans toutes ses prises de positions et ses harangues, qu’elles concernent la politique intérieure ou extérieure. « La République une et indivisible » et son corps de « citoyens », la constitution d’une « VIème république » qu’il ne cesse d’appeler de ses vœux, ses positions vis-à-vis de l’Europe, ses diatribes contre le « modèle allemand » à la Merkel, son soutien au plan B après la trahison de Tsipras, tout converge vers une vision nationaliste dont l’épicentre serait, bien entendu, la France.
Abolissant les frontières de classe, il impute aux « oligarchies financières » la responsabilité de la crise et l’origine des politiques d’austérité. Séparant le capital financier et « ses excès » du capitalisme économique, il sauve l’essentiel, le droit de la bourgeoisie à exister légitimement.
Contrairement à ce que mettrait en avant une vision marxiste, l’ennemi dénoncé par Mélenchon n’est pas la bourgeoisie à l’intérieur des états-nations, mais les états rivaux, c’est-à-dire les différents impérialismes. La focalisation sur le capitalisme « de l’étranger », qu’il soit allemand, ou américain et la mise en avant de symboles nationaux pour décrire la « résistance » montrent clairement que Mélenchon a l’intention de profiter lui aussi de la popularité des sirènes nationalistes, contre l’ennemi de la finance.

L’indépendance vis-à-vis de l’impérialisme américain

Le Cahier pour un nouvel indépendantisme que Mélenchon a présenté mercredi à l’hôtel des Invalides reprend les contributions de la Journée Défense organisée par le PG en février 2014. Le choix d’un tel thème en dit déjà long, mais le contenu est plus édifiant encore. Il peut être résumé simplement : l’impérialisme français doit retrouver son indépendance. Pour ce faire, il doit mieux s’équiper militairement et sortir de l’OTAN. Un air que l’on entend chanter ailleurs, chez Marine Le Pen, mais aussi dans certains groupes conspirationnistes adeptes de la triple sortie de l’euro, de l’Europe et de l’OTAN.
Mélenchon ne s’embarrasse d’ailleurs pas beaucoup de rigueur théorique. La démonstration de la validité de son projet stratégique pour la France se fait en quelques propositions simples :
Tout d’abord, entièrement focalisé sur la circulation des capitaux financiers et la monnaie, sans aucune vision matérialiste des rapports de production à l’échelle mondiale, il explique que les Etats-Unis disposent d’une réserve de dollars qui leur permet de vivre à crédit à l’échelle mondiale, sans contrepartie matérielle.
Ensuite, considérant que l’expansion capitaliste en Chine entrera inévitablement en contradiction avec l’impérialisme américain, il affirme que la première source de danger est aux Etats Unis. Troisième et dernière proposition-clé : Le dollar n’étant garanti par aucune contrepartie matérielle ce serait « la puissance militaire des Etats Unis qui jouerait le rôle de garantie… Les Etats-Unis s’inventeraient donc des ennemis tous plus épouvantables les uns que les autres pour entretenir leur puissance militaire.
Peu importe à Mélenchon que sa démonstration tienne de l’acrobatie, ce qui est important c’est d’arriver à la conclusion que « La France n’a rien à faire dans cet attelage belliqueux qui l’allie à une puissance aux abois, mais l’oblige à affronter ceux qui devraient être ses partenaires, … en particulier la Chine. »

Tisser d’autres « partenariats » pour asseoir l’impérialisme français

Même si Mélenchon l’habille de sa gouaille de tribun de gauche, la ligne du « nouvel indépendantisme » emprunte et recycle certaines de ses propositions du front national. Il s’agit de développer une voie impérialiste propre de la France, en s’appuyant sur des « partenariats avec les pays émergents, en Asie et en Afrique et en développant des bourgeoisies locales dotées d’une image plus moderne.

Pour augurer positivement de cette ambition, Il met en avant le rang de la France comme deuxième puissance maritime mondiale, levier pour accroître la domination française sur les autres puissances impérialistes, ce que soulignait déjà le programme du FN en 2012.
Après la mer, les airs. Mélenchon ne craint pas non plus de dire qu’il est normal pour l’impérialisme français d’assurer le contrôle de l’espace et de détruire, le cas échéant, des satellites ennemis.

Enfin, pour boucler la boucle, il explique qu’il n’est pas question de combattre les grands groupes monopolistes français mais au contraire qu’il s’agit de les renforcer. Certains secteurs industriels doivent d’ailleurs être considérés comme des industries stratégiques « qui ne peuvent être abandonnées au hasard du marché ». On pense évidemment à la production d’énergie, l’aéronautique ou l’industrie d’armement…

Mais dans quel camp êtes-vous ?

Cette fois-ci, la frontière de classe, n’est plus seulement dépassée, elle est pulvérisée. Et même si la période de l’état d’urgence et les guerres impérialistes menées par le gouvernement Hollande brouillent pour un temps les repères, il est probable que de telles positions deviennent intolérables auprès d’un certain nombre de militants du front de gauche et de sa périphérie.

La question de la guerre et de l’impérialisme français est très certainement, dans la période actuelle, un point dur de la conscience de classe et une source possible de recomposition des forces qui continuent à se réclamer du mouvement ouvrier et de l’émancipation des travailleurs de tous les pays. Elle se fera en tout cas sans et même contre Mélenchon. Elle est aussi le seul rempart contre la montée du Front National.