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Monde

Un hyperprésident aux pieds d'argiles ?

Turquie : Erdogan réélu avec un score en trompe l’oeil

Des élections présidentielles et législatives anticipées avaient lieu ce dimanche en Turquie. Avec une opposition unie et une situation économique menaçante, les jeux étaient ouverts. Finalement, malgré les accusations de fraude qui pèsent sur les résultats, Erdogan et l'AKP ont remporté l'élection présidentielle dès le premier tour avec 52,5% des voix ainsi que les législatives avec 42,5% des voix. Malgré cette victoire, les défis économiques et géopolitiques auxquels l'hyper-président autoritaire fait face sont loin d'être résolus et pourraient fragiliser son nouveau mandat.

Des élections anticipées sous la pression de la conjoncture

L’anticipation des élections qui ont eu lieu ce dimanche répondait, pour Erdogan, à plusieurs préoccupations. D’une part, la Turquie subit les effets du conflit en Syrie avec l’arrivée de nombreux réfugiés et des positions à tenir en Syrie où le pays intervient et tente de contenir la pression des kurdes, alliés à l’impérialisme américain. Par ailleurs, dans un contexte économique difficile, marqué par une inflation grandissante, avec un taux annuel proche de 11%, une monnaie qui se déprécie continuellement, un endettement externe très important, qui touche en particulier les entreprises privées (70% de la dette), convoquer les élections avant que la situation ne s’aggrave était un enjeu pour obtenir la réélection. A ce titre, que l’annonce des élections anticipées ait eu lieu quelques jours après l’augmentation des taux d’intérêts par la banque centrale turque n’était pas, comme le rappelle Xander Snyder dans Geopolitical Future, une coïncidence.

Face à une mesure à laquelle il s’oppose, inquiet d’un ralentissement économique qui minerait sa base sociale, Erdogan était en effet impatient de pouvoir se saisir des nouveaux pouvoirs présidentiels pour accroître son contrôle sur la situation avant que les effets des contradictions économiques ne se fassent sentir de façon trop aigüe. En effet, en 2017, un référendum constitutionnel a étendu les pouvoirs du président, supprimant le poste de Premier Ministre et élargissant le pouvoir de nomination des vice-présidents, des ministres mais également des membres de la Cour Constitutionnelle. L’entrée en vigueur de cette réforme ayant été reportée à la prochaine élection, anticiper cette dernière apparaissait comme un moyen pour Erdogan d’augmenter rapidement son pouvoir avant que la situation économique ne lui échappe et ne menace son mandat.

Pour autant, à la veille des élections, la situation semblait ouverte. Avec la réforme du système électoral, qui a ouvert la possibilité de coalitions d’électorales lors des élections, la compétition s’annonçait plus compliquée. Aux présidentielles, on comptait ainsi 5 candidats, dont Muharrem Ince du CHP, un parti social-démocrate kémaliste, qui s’est illustré par une campagnedécrite commetrès réussie. Pour les élections législatives, un bloc constitué du CHP, de IYI (le Bon Parti, un parti de droite conservatrice laïque, issu d’une scission d’avec le MHP, parti d’extrême-droite nationaliste), du Parti de la Félicité (un parti islamique conservateur anti-Erdogan) et du Parti Démocrate pouvait être menaçant pour l’Alliance Populaire, une coalition entre l’AKP d’Erdogan et le MHP. De son côté, l’HDP, le parti kurde, tenu en dehors du bloc d’opposition, espérait dépasser le seuil de 10% pour obtenir une représentation au Parlement. Au total, estimant que le MHP était affaibli et que le nombre de candidats à la présidentielle était important, nombreux étaient ceux qui annonçaient qu’une victoire d’Erdogan dès le premier tour était loin d’être certaine.

Un pari réussi pour Erdogan

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Finalement, avec 52,5% dès le premier tour aux présidentielles, Erdogan a réussi son pari. Du côté des législatives, l’Alliance Populaire a obtenu un score de 53,6%. Contrairement à certaines prévisions, le MHP, partenaire de l’AKP, est apparu moins affaibli que ne pouvait le laisser présager la scission qu’il a connu, avec la formation du Bon Parti qui a rejoint le bloc d’opposition. Ce dernier, dénommé Alliance de la Nation a obtenu 34,2% des suffrages. Enfin, le HDP a réussi à dépasser la barre des 10% et sera donc pour la première fois représenté au Parlement.

Si le CHP a dénoncé de multiples fraudes avant de reconnaître la victoire d’Erdogan, il est certain que les élections ont été peu équitables. L’AKP au pouvoir a en effet tiré parti de l’état d’urgence, qui a cours depuis le coup d’état de 2016, et de son emprise sur les médias pour limiter les possibilités d’expression de l’opposition. Cette inégale couverture médiatique a notamment été pointée par l’Union Européenne. De fait, le jeu était plus verrouillé que ne l’annonçaient les commentateurs, enthousiasmés par la candidature de Muharrem Ince du CHP.

Pour autant, au lendemain de cette victoire, les contradictions de l’économie Turque demeurent et menacent la stabilité du pouvoir d’Erdogan. Ce dernier, maintenant qu’il a sécurisé un nouveau mandat, va devoir affronter les enjeux économiques brûlants du pays.

Une domination politique minée par les contradictions économiques

Au niveau intérieur, en effet, la croissance importante du pays ces dernières années s’est basée sur un fort endettement extérieur des entreprises, encouragée par la politique de garantie de crédit d’Erdogan, et de l’Etat pour financer des politiques de relance budgétaire et de grands travaux. La croissance a ainsi été tirée par la consommation intérieure et le BTP. Elle s’est accompagnée d’une forte inflation, avoisinant les 12% et d’une forte dépréciation de la lire, atteignant 20% depuis le début de l’année. L’apparent dynamisme de la Turquie, qui enregistre un taux de croissance de plus de 7% en 2017, est donc miné de contradictions, et la Turquie apparaît comme l’un des maillons faible du capitalisme mondial. Ainsi, lorsque que la FED a relevé ses taux d’intérêts récemment, les effets de cette politique sur des pays comme la Turquie ou l’Argentine, ont soulevé l’inquiétude de tous les analystes. L’importance centrale de l’endettement extérieur dans l’économie de ces pays fait craindre de graves crises en cas de fuite des capitaux étrangers.

En même temps, les solutions potentielles au problème de l’inflation et de l’endettement seront difficiles à assurer pour Erdogan. Celui qui s’est opposé au relèvement des taux d’intérêts par la banque centrale par peur d’un ralentissement économique, va sûrement être confronté à la nécessité de réduire les dépenses publiques, une politique très impopulaire. En outre, son interventionnisme tout azimut qui effraie les investisseurs étrangers semble mettre en danger une Turquie qui a profondément besoins de capter les Investissements Direct Etrangers (IDE). La nécessité pour Erdogan de se plier aux réalités économiques apparaît d’autant plus forte si on envisage l’hypothèse que, comme l’Argentine, le pays fasse appel au FMI pour faire face au retournement économique. Le pouvoir d’Erdogan, élu après la crise de 2001, qui s’est toujours présenté comme le garant de la stabilité et du dynamisme de l’économie Turque pourrait donc être plus fragile qu’il ne le paraît.

En outre, l’un des facteurs d’endettement du pays réside dans les importantes dépenses militaires, liées à l’engagement dans le conflit syrien. Cet engagement apparaît comme la conséquence de la recherche de solutions aux contradictions intérieures. Ainsi, la politique extérieure Turque vise à renforcer le leadership régional du pays et à exalter le sentiment national pour asseoir son hégémonie. Mais l’engagement dans le conflit, comme à Afrin contribue aussi à isoler politiquement et économiquement le pays. Tout en restant allié des Etats-Unis dans l’OTAN, la Turquie s’est confrontée à l’alliance que la première puissance mondiale a nouée avec les forces kurdes en Syrie, tout en se rapprochant de façon croissante de la Russie. Du côté de l’Union Européenne, on voit d’un mauvais œil le durcissement du régime et ses prétentions hégémoniques. Or, cet isolement à des conséquences économiques car il concerne des pays qui sont des potentiels pourvoyeurs de capitaux dont la Turquie manque cruellement. En outre, il convient de noter que la guerre à l’extérieure avec la Syrie, s’accompagne d’une guerre intérieure envers tous les opposants. La répression violente des militants, les arrestations de journalistes, participent également à isoler la Turquie.

Malgré tout la position stratégique clé de la Turquie lui permet de jouir d’une forme d’impunité sur toutes ces questions, notamment grâce au pacte conclu par l’Europe avec le régime réactionnaire d’Erdogan, qui concentre les réfugiés syriens sur le territoire en échange de trois milliards d’euros. Pour autant, Erdogan ne pourra pas longtemps échapper aux contradictions profondes qui affectent son pays. En cas d’approfondissement des contradictions économiques, d’incapacité à assurer sa posture de chef de guerre, la stabilité du régime pourrait être ébranlée. Ce d’autant plus que la réforme du système électoral, visant à faciliter la coalition de l’AKP avec le MHP, a ouvert la voie à la formation d’un bloc d’opposition qui pourrait se poser en alternative.

Crédits photo : ARIS MESSINIS AFP




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