Politique

La violence s’importe jusqu’à l’école

Vous avez dit sécurité à l’école ?

Publié le 30 août 2016

Léo Serge

Daech dans ses documents de propagande appellent à "tuer les professeurs". Il n’en fallait pas plus pour que le gouvernement se saisisse de ces menaces pour "sécuriser" l’école avec son point de vue réactionnaire.

Vous avez dit sanctuaire ?

 

L’idée que « l’école républicaine » devrait être un sanctuaire est une idée ancienne, régulièrement réactualisée en fonction des objectifs que se fixent les gouvernements successifs. Depuis les années 80 elle permet de nier la dégradation des conditions sociales des élèves et des professeurs. Des intrusions, des bagarres, des tirs sur la cour de récréation ? Il faut « sanctuariser » l’école. Comme si l’école se trouvait en dehors de la société ! Comme si les cours de récréation n’étaient pas au milieu de cités abandonnées à leur misère, comme si les élèves menaient deux vies parallèles ! Affronter cette réalité – l’école n’est pas en dehors de la société – oblige à rompre l’illusion républicaine d’une possible méritocratie par l’école qui en réalité reproduit tous les défauts de la société et toutes les injonctions politiques et sociales venus du haut de l’échelle sociale.

Face à la vague d’attentats actuelle il faut donc s’attendre aux mêmes manœuvres illusionnistes, confusionnistes et qui rajoutent une nouvelle dimension : profondément anxiogène. C’est qu’il faut bien justifier l’état d’urgence qui permet d’agir très concrètement contre toutes les formes de révolte et de luttes sociales contre « leur monde ». Et pour ça il n’y a rien de mieux que la peur parce qu’elle fonctionne très bien. Dorénavant chaque individu en France peut connaître quelqu’un touché par les attentats. La possibilité d’utiliser ce fait est utilisé partout par le gouvernement, il le sera donc à l’école.

On a déjà vu après les premiers attentats, des enfants écoles maternelles fouillés – c’était le cas à Lyon en décembre 2015. Et on peut s’interroger comment en est on arrivé là ? D’une certaine façon c’est l’aveu que la société dans laquelle nous vivons est une société de guerre, de peur, de violence et de fanatisme. La plupart des kamikazes sont produits à l’intérieur de cette société, passent par son école, etc. C’est un aveu de la dégradation rapide de la situation, en quelques décennies, produite par les discours de racialisation, par la montée des extrêmes-droites, par l’impérialisme, l’interventionnisme, etc.

L’école a beaucoup à voir la dedans parce c’est en son sein que commence par exemple les affaires de voile, ou bien qu’on y instruit la « grandeur de la France » en omettant encore, toujours, ses crimes, ses violences. C’est aussi sa dégradation qui accompagne celle de la société – chômage de masse, anti-intellectualisme, droitisation et réaction à tous les étages - qui explique qu’elle n’offre plus guère de protections aux intrusions physiques et symboliques.

La police nous protège mais qui nous protège de la police ?

 

La question de la sécurité est donc facilement instrumentalisable. Ainsi on a vu en région parisienne, des professeurs empêchés physiquement de sortir de l’établissement pour soutenir leurs élèves en grève pendant le mouvement contre la loi travail. C’était un prétexte pour laisser les lycéens se faire réprimer devant le bahut. Et bizarrement il n’était plus question de la sécurité des élèves face à la BAC, aux CRS, aux gendarmes mobiles, etc. Pourtant les éborgnements, coups, matraquages et même assassinats produit par les forces de répression se multiplient.

Une politique anxiogène

 

Imbécillité des « managers » de l’éducation nationale – triés et sélectionnés pour leur obéissance et leur caractère droitier – donne également une série d’anecdotes qui pourraient être drôles si elles n’étaient pas réelles. Dans chaque établissement ou presque on peut dire à quel point les exercices d’intrusion ou de confinement donnent lieu à un sentiment de peur exacerbé voire de situations dangereuses. Ainsi l’alarme intrusion qui fait paniquer les élèves des collèges est devenue un classique. Tout comme cette histoire d’un élève en plein cours d’EPS qui refusait de descendre du mur d’escalade car complètement paniqué par la situation. Le professeur comme l’élève se sont fait aboyés dessus par les chefs d’établissement car ils n’étaient pas « cachés ». Voilà donc pour les exercices d’entraînement sensés rassurer.

En réalité il s’agit d’imposer un modèle de la peur permanente – très inspiré des États-Unis et dont Michael Moore sait parfaitement se moquer et montrer le caractère artificiel dans Bowling for Columbine. Ce modèle repose également sur la désignation d’un ennemi intérieur – comme on le voit avec l’affaire du Burkini et la célèbre phrase de Chevènement qui incite les musulmans à « être plus discrets ». C’est donc une société de plus en plus ségrégative et discriminante, y compris à l’école, utilisant constamment le profilage ethnique et racial au nom de la sécurité qui se dessine. C’est ce modèle que certains marchands de peur veulent imposer à notre société : un modèle de guerre civile.

Mais croit-on un instant qu’on pourra transformer les écoles en bunker ? Pense-t-on que c’est souhaitable ? Une solution efficace ? Pense-t-on que des portiques de sécurité à l’entrée de chaque école pourraient empêcher un massacre ? Quand on sait que la plupart du temps il suffit d’enjamber un grillage ou un mur pour pénétrer dans le périmètre scolaire d’une majorité des écoles de France ?

Bien sûr le risque terroriste est réel. Mais on peut le découper en deux. D’un côté celui qui nécessite des armes et des explosifs et donc un réseau et des financements. Évidemment ce type d’attentat ne sera pas déjoué par un portique de sécurité ou des fouilles à l’entrée. Ou bien des attentats quasi-individuels avec des couteaux ou des outils détournés et à moins de priver les cantines et les écoles d’instrument en acier on voit mal ce qui pourrait l’empêcher. Ou plutôt si... un massacre d’enfants et/ou de professeurs par un individu déséquilibré se tournant vers Daech n’aurait rien d’étonnant quand on examine le nombre de massacres dans les écoles américaines par exemple. L’école est d’une certaine façon un concentré de la société, mais aussi de la société modelé par l’État… Or justement notre société n’est pas neutre ni dans la production de la folie, ni dans la production du fanatisme politique.

Autrement dit la politique actuelle est celle du pompier pyromane. Qui ne peut voir que la polémique artificiellement montée autour du burkini est du pain béni pour les djihadistes ? Il s’agit en fait de deux politiques ultraréactionnaires qui se nourrissent l’une l’autre. Et en ce sens la « sécurisation » des écoles qu’on nous prépare sera un instrument de plus pour nos gouvernants criminels.