Politique

#manif28juin

#manif28juin Paris : Malgré les nasses et les entraves, 50 000 personnes dans la rue

Publié le 28 juin 2016

Yano Lesage

On connaissait du gouvernement son décalage entre la parole et les actes, entre ses discours et sa pratique politique ; on sait désormais qu’il y a son soi-disant respect du droit de manifester et la réalité du dispositif policier dans les rues. Pour cette nouvelle manifestation parisienne, il ne s’agissait plus de leur faire faire un tour de manège ou de bassin comme jeudi dernier, mais d’empêcher à tout prix les manifestants de rejoindre le cortège. Pourtant, c’est encore une fois dans le cortège de tête, devant l’intersyndicale que les rangs étaient les plus serrés, alors que les fédérations syndicales semblent avoir beaucoup moins mobilisé que le 14 juin.

Pas d’interdiction mais des entraves policières à la manifestation

Alors que plusieurs interdictions de manifester individuelles sont tombées ces derniers jours –près d’une centaine – le gouvernement, plutôt que d’interdire purement et simplement la manifestation, a clairement mis en place une stratégie consistant à essayer par tous les moyens d’en restreindre l’accès par différents biais. La station Bastille, point de départ de la manifestation avait été fermée sur décision administrative, tout comme les stations de la ligne 5 jalonnant le parcours, entre Bréguet-Sabin et Place d’Italie. 2500 policiers ont été déployés. Un à deux contrôles était effectué pour chaque manifestant depuis les stations environnantes et depuis Gare d’Austerlitz où le passage était également rendu difficile par la présence et le blocage de la police. Dans la matinée, l’assemblée générale interprofessionnelle se tenant à la Bourse du travail de Paris en vue de préparer le cortège de l’après-midi a été envahi par la police, et ses participants bloqués sur place empêchant, de fait, leur venue en manifestation et leur défilé en tête de l’intersyndicale.

Du gaz et des ballons

Pourtant, si l’intersyndicale a tout fait pour tenir la tête du cortège, une fois la manifestation démarrée, celle-ci s’est rapidement faite dépasser par une foule de plusieurs milliers de personnes – autonomes, étudiants, lycéens, cheminots, jeunes et moins jeunes salariés ; et beaucoup d’autres – qui, par une habitude désormais prise lors des derniers mois de mobilisation, se sont constitués comme l’avant-garde des manifestants. En dépit de quelques échauffourées et quelques charges de la police, le rassemblement, y compris à l’avant, s’est déroulé dans le calme. Moins de gaz, mais plus de ballons que de manifestants pour gonfler les rangs des cortèges syndicauxde la CGT d’abord et de Force Ouvrière ensuite. Parmi les rangs des fédérations d’Ile-de-France de la CGT, on comptait parmi les secteurs les plus visibles, l’automobile, avec notamment PSA-Poissy, Renault Lardy, mais aussi la fédération des mines et énergie.

« L’attitude du gouvernement est révélateur de sa faiblesse »

Xavier de l’entreprise Snecma (ex-Safran aviation) de Montereau sur Jard, en Seine-et-Marne, arbore sur son gilet jaune de la CGT un slogan qui en dit long sur l’attitude du gouvernement face à la contestation sociale et à sa politique anti-ouvrière et populaire : « Valls, Hollande, enfants de Thatcher ». Il est très remonté face au mépris du gouvernement et revient sur les déclarations de guerre que le gouvernement) a lancé à la CGT « Valls nous traite de minoritaire ; pourtant à la CGT on est 700000. C’est plus que tous les membres des partis politiques réunis ». Pour lui, l’obtention de la manifestation du 28 juin, comme celle du jeudi 23 est une victoire : « ce qui est central, c’est qu’on a réussi à faire plier le gouvernement face à l’interdiction ». C’est cette dernière interdiction qui selon lui a achevé de convaincre les plus réticents de sa boîte à venir en manifestation. « Depuis quelque jours, le discours du gouvernement a changé » nous dit-il, « on n’est plus considéré comme des casseurs, mais comme une ‘’organisation’’ » avec les six autres qui participeront aux discussions avec le gouvernement dans les prochains jours. « On est toujours pour le retrait, en particulier de l’article 2. L’article 2 c’est la porte ouverte à la négociation dans les petites entreprises comme ça a été le cas à Smart, où maintenant ils doivent bosser 40 heures. »

« Le mouvement contre la loi travail et Nuit Debout ont été le seul espoir de progrès social à l’heure actuelle »

Sur le chemin, en remontant les cortèges pour aller vers la tête de manifestation, on croise Sophie Tissier, intermittente et syndiquée à la CGT spectacle. Engagée dans la commission Média de Nuit Debout, elle s’est fait connaître pour avoir brandi un carton rouge sur un plateau télé commentant l’Euro de foot. « La liberté des médias est un enjeu clef ». Sophie en a fait les frais. Après avoir travaillé pour France Télévision et Canal Plus, elle s’est fait viré par D8, son ancien employeur. « Depuis que je me suis engagée, je suis black-listée ». Pour elle, l’accord du 28 avril sur le régime d’indemnisation des intermittents est un « piège ». « L’Etat va prendre en charge le déficit qui est pourtant inhérent à la branche. Nous, ce qu’on revendique, c’est la solidarité interprofessionnelle. On ne demande pas, par exemple, aux femmes enceintes de cotiser seules pour leur congé maternité. C’est absurde.Cet accord c’est clairement une mesure d’endormissement destinée à éteindre le mouvement des intermittents qui commençait à prendre forme en vue des festivals de l’été ».

Thomas et Max défilent également dans le cortège de tête. L’un informaticien dans une PME, l’autre travaille pour un sous-traitant d’un grand musée parisien. Ils ont participé à plusieurs manifestations et à certaines assemblées générales de Nuit Debout. Travaillant dans des secteurs fragmentés, en l’absence de structure syndicale, c’est en tant qu’individu qu’ils viennent prendre part à la contestation contre la « loi travail et son monde ». Pour Max, Nuit Debout et le mouvement sont "le seul espoir de progrès social à l’heure actuelle". "Ça faisait longtemps que j’attendais qu’il se passe quelque chose, depuis 2006 et le CPE, auquel j’ai participé", ajoute Thomas. La démocratie représentative et le Front de gauche avec lequel ils entretenaient des affinités, ils n’y croient plus. « C’est un piège. On a bien vu avec Podemos et Syriza en Grèce que, dans le cadre institutionnel, on est bloqué ». Alors, en attendant, on rêve d’autres modes de vie – « pourquoi pas sortir de l’hydre et arrêter de la nourrir » - , d’un blocage de l’économie, voire d’une grève générale…